Des films "autres" | Emmanuel Vigier
Des films "autres" Imprimer
Emmanuel Vigier   
Elle a filmé la Méditerranée en 16 mm dans un noir et blanc, épais et granu-leux. Rarement, cette mer a été montrée ainsi, loin, très loin de l'imagerie tou-ristique. Elle a filmé surtout Ali, "cet homme qui revenait en France pour mou-rir", ses derniers jours, ses mots d'hier dits aujourd'hui par des enfants. Ce documentaire, "Les racines du brouillard", le premier film de Dounia Bovet-Wolteche, va et vient entre deux rives, entre deux personnages. Ali et ses rê-ves, son combat pour l'indépendance, pour une Algérie, qui n'a peut-être ja-mais vu le jour et Axelle sa compagne, la française, arrivée en Algérie, en 1962, en Kabylie, terre qui allait connaître d'autres guerres. "La guerre n'est jamais finie", dit sa voix, en off, "elle prend une autre forme".

La matière de la mémoire
Des films "autres" | Emmanuel Vigier
"Mojca" - Vlado Skafar
C'est la matière de la mémoire qu'a travaillée aussi, le slovène Vlado Skafar avec "Mojca". Pendant huit ans, le jeune homme a enregistré une émission de radio, dans laquelle les auditeurs confient leurs peines de coeur. On entend la belle voix claire de celle qui panse les plaies en un mot. Sur l'écran, un pont se construit. Des hommes courent sans s'arrêter. L'image évoque des films de famille, des archives. A l'issue de la projection, le réalisateur reste aussi é-nigmatique que son film. Une variation sur la nostalgie de la Yougoslavie?
Des films "autres" | Emmanuel Vigier
"Massaker", Monika Borgmann et Lokman Slim

Deux films libanais, tous les deux sélectionnés eux aussi dans la compétition internationale, invitent à une exploration de la mémoire, privée ou collective. Que s'est-il passé en 1958 au Liban? Ghassan Salab répond par une poésie. ( voir interview du réalisateur sur le site de Babelmed ). "Sur place, quatre re-venants des guerres libanaises" est plus radical dans la forme. Comme dans leur précédent travail, "Massaker", Monika Borgmann et Lokman Slim ont re-cueilli des témoignages. Quatre hommes parlent. D'anciens combattants qui racontent la guerre. Deux d'entre eux montrent clairement qu'ils ne veulent pas être vus, reconnus: leurs visages sont masqués. Cette mise à jour des mots participe de l'écriture de l'histoire.

Trouver des chemins de traverse
Le film de Till Roeskens, "Videomappings: Aida, Palestine" est exemplaire dans sa façon de mettre à l'image la mémoire vive de plusieurs habitants de Cisjordanie. Nous ne voyons pas les visages de ceux qui parlent, mais nous voyons le trait, le simple trait du crayon, qui dessine le camp d'Aida, ses con-tours. La vie qui suit son cours, depuis 1956. "L'endroit du camp où il y a le plus de blessés." Entre deux coups de crayons, des commentaires qui s'é-chappent, inscrits au travers de l'écran: "Nous mourrons vivants, c'est mon plus jeune qui le dit." Et puis le mur qui se dresse, le trait du crayon qui encer-cle la maison. "On n'a pas de soleil, la lumière n'entre plus."

Comment aller à la rencontre de ces oeuvres singulières? Le réalisateur liba-nais, Ghassan Salab s'inquiète: "Les films sont rarement vus. Comment les faire circuler dans le bassin? On voit de moins en moins de films "autres"". Dans les coulisses des projections, Jean-Pierre Rehm, le délégué général du festival, avait organisé "une rencontre méditerranéenne" avec quelques ac-teurs du documentaire en Méditerranée. Mehdi Benaïssa, réalisateur et pro-ducteur algérien, insiste: "Dans mon pays, il n'y a pas assez de salles. Il y a des petits rendez-vous. En Méditerranée, nos oeuvres circulent très mal. Si on devait compter sur les ambassades...Il faut trouver des chemins de traverse." L'association AFLAM poursuit à Marseille son travail d'exploration du cinéma arabe contemporain. Sa présidente, Solange Poulet voudrait voir se formaliser un vrai réseau méditerranéen de diffusion des films. Internet? Diana Aljeirou-di, du festival "Doxbox" en Syrie en doute: "Pour nous, internet n'est pas en-core une solution. Il n'y a pas le même accès." Un cinéma? Ana Isabel Strin-dberg, de l'équipe du Indie Lisboa, festival international du cinéma indépen-dant de Lisbonne, rêve d'un lieu fixe dans chaque pays pour voir des "oeuvres différentes."

"Videomappings: Aida, Palestine" a reçu le grand prix de la compétition franç-aise.
"Les racines du brouillard" a reçu une mention spéciale, ainsi que "Sur place, 4 revenants des guerres libanaises."

www.fid.org
www.indielisboa
www.dox-box.org

Emmanuel Vigier
(01/08/2009)

mots-clés: