Mémoires d'une mère | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Mémoires d'une mère | Emmanuel VigierUn chiffre, une date. 1958 est l'année de naissance du réalisateur au Sénégal. Et d'une première guerre civile au Liban, terre d'origine de sa famille. De ce moment, Ghassan Salhab a fait un film "composé" comme un poème. A l'image, la croisée des destins, ceux des hommes et de pays malmenés. Un cimetières de tanks. Un homme qui prend soin de son arme. Au centre du film: la mère du cinéaste, sa voix qui raconte ses désillusions, qui murmure une chanson presque oubliée...

Lors de la présentation du film, vous avez dit ne pas vouloir faire un film "à la maison?
"En effet, je ne voulais pas faire un film à domicile. Certes, il y a quelque part, un portrait de ma mère. Précisément d'une femme, en l'occurrence ma mère. D'ailleurs, c'est pour cela, qu'elle est face à la caméra. Il n'y a rien d'intime. Sinon la parole, c'est ça qui m'importait. Le film ne partait pas là. Elle parlait du Sénégal, pays où elle a vécu, où je suis né. Je ne voulais aucun référent visuel de son monde actuel.
Il y a longtemps que je voulais filmer ma mère. Ce qui m'intéressait avec elle, c'est qu'elle a dû suivre son mari en Afrique. Je sais qu'elle n'a pas été très heureuse de son séjour là-bas. Et qu'elle a fait le chemin inverse, en rentrant au Liban. Et tout ça avant la guerre civile. Quelque part, elle représentait une des problématiques libanaises, communautaire notamment.
Je savais qu'il fallait passer par ma mère. Parce qu'elle est ma mémoire, puisque c'est elle qui m'a amené au monde. Et puis, il y avait aussi le regard de ma mère sur Nasser, le panarabisme de ces années-là. Tout ça m'intéressait. Je savais qu'elle allait être centrale. Je ne voulais pas faire un film sentimental, intimiste...Je voulais échapper à la construction narrative du documentaire traditionnel. Ma mère, dans le film, est la seule personne qu'on voit et qu'on entend en même temps. Mais il y a d'autres voix, deux témoignages qui se croisent avec des sons d'archives. On ne les voit pas parler.
Je travaille énormément la bande son. Pour moi, le son a autant d'importance que l'image. La musique, la sonorité...Le sens des éléments sonores...

Inévitablement, L'Histoire reste en revanche un de vos matériaux?
"C'est très imbriqué chez nous, nos histoires et l'Histoire. L'Histoire est dans un mouvement permanent...Mon premier film s'appelle "Beyrouth fantôme". Il est lié à la fin de la guerre civile. A part dans quelques unes de mes videos, c'est toujours très présent. De toute façon, c'est là. Ce n'est pas une entité abstraite, là où je filme! Beyrouth, c'est très important pour moi dans mes films."

Beyrouth semble surgir à l'image, dés le premier plan.
"On va vers une ville chargée. Ce n'est pas une ville paisible. Certes il y a le bleu de la Méditerranée. Mais même ce bleu, je l'ai densifié."

Vous n'apparaissez pas directement dans le film? Pourquoi?
"Oui, on me voit de dos. Ce qui m'intéresse dans cette situation, c'est qu'on est dans le même angle que le réalisateur mais pas totalement. Il est presque en obstacle avec ce qu'on voit. On est témoin avec lui mais il est comme un obstacle, physiquement.
Il y a une quête. Je marche, je vais vers quelque chose. Il y a l'horizon, l'inconnu, la ville de loin. Il y a la distance, aussi. Et puis, il y a mes poèmes. Tout cela se complète...

L'année "1958" est en arrière plan dans le film. Que représente-t-elle?

"Il y a la coïncidence de la naissance, bien sûr, avec 1958. Ce n'est pas un pays qui a eu une seule guerre. C'est une guerre oubliée. Il y a beaucoup de Libanais qui m'ont demandé de quelle guerre il s'agissait! C'est intéressant de voir cette capacité d'amnésie formidable chez nous."

Mémoires d'une mère | Emmanuel VigierVous utilisez beaucoup d'images d'archives du Sénégal, du Liban, dans les années 50. Des images qui se ressemblent?
"Elles sont en noir et blanc. ce sont des images d'actualités, toujours filmées de la même manière, en fait. Comme si elles avaient toutes la même fonction, celle d'informer, pas de nous amener à voir. Qu'est ce qu'on voit? Est-ce qu'on voit? Mon but n'était pas de les utiliser de manière informative. Comme l'histoire se joue de nous...Moi, j'ai essayé de jouer de l'histoire...J'ai visionné des heures et des heures d'archives. Elles viennent toutes de l'étranger. Chez nous, il n'y a pas d'archives."

Parmi vos préoccupations, très visibles dans ce film-là, la disparition, l'oubli...Pouvez-vous nous dire pourquoi?

"Je suis né dans un soi-disant ailleurs . Je ne suis pas sénégalais. Je suis né au Sénégal mais avant son indépendance. Et puis, après, il y a le Liban, le monde arabe. Dés le départ, je suis en décalage. Toutes ces multiplications d'identité, elles t'égarent...Peu à peu, j'ai additionné toutes ces identités. Le résultat, c'est que je me sens étranger et familier, partout...Du décalage à la disparition, il n'y a qu'un pas...
Quand l'Histoire vient s'en mêler, avec toutes les guerres libanaises, les autres guerres...Il y a tellement de gens qui disparaissent, physiquement...Par ailleurs, je vis dans une région où la communauté est tellement forte, qu'elle en vient à faire disparaître l'individu.

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Propos recueillis par Emmanuel Vigier
(13/07/2009)




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