SIWA 01 | Camille Soler
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Camille Soler   
  SIWA 01 | Camille Soler Un certain regard sur le festival de théâtre d’Amman en Jordanie ouvre et clôt ce 1er épisode de Siwa 01, première plate-forme de réflexion et d’échanges artistiques entre l’Europe et le monde arabe. Le documentaire réalisé par Yagoutha Belcacem (1) sur ce rendez-vous annuel offre un bel aperçu des propositions artistiques contemporaines et de leurs conditions de présentation dans le monde arabe.
La compagnie Al Fawanis est créée en 1982. C’est à l’époque un groupe d’artistes étudiants en arts du spectacle, aujourd’hui de grands acteurs en Jordanie. En 1992 naît entre eux l’idée d’un festival. 15 ans après sa création, celui-ci n’est jamais assuré d’aucun financement et fonctionne toujours grâce à des bénévoles qui exercent tous un emploi par ailleurs. Mais les difficultés matérielles n’empêchent ni cette génération d’artistes engagés ni celle de leurs enfants de poursuivre leurs buts. Ahmed el Moghrabi fait partie de cette 2 ème génération. Il commente ainsi cette forme de résistance déjà reconnue et pourtant si fragile: «Aucun ne considère le théâtre comme une source de vie, une profession dans un sens social mais aussi culturel.» Pour lui chaque création est un nouveau départ, il n’y a pas de construction possible: «La 2ème génération voit la 1ère déprimée, usée, mais elle continue!»
Pourquoi cette obstination? Comment expliquer cette vitalité vue ici comme une courageuse folie et vécue là-bas comme une évidence? Cette nécessité à créer, le metteur en scène irakien Haytham Abderazzak l’expliquera par le besoin d’évacuer des tensions permanentes: «Les guerres successives ont appris comment faire de la comédie à partir de la tragédie. La création artistique dans nos sociétés est une exception et pas une profession. Mais l’histoire est faite d’exceptions!»

Vous l’aurez compris, Siwa est un temps pris pour apporter quelques éléments de réponse à ces questions et en poser bien d’autres. Les débats, les échanges verbaux et artistiques auront permis d’aborder la création comme espace de liberté, la mobilité de l’artiste, son statut… Et surtout de créer des passerelles entre orient et occident. Sans le soutien du Centre culturel français d’Amman et de son directeur, François Xavier Adam; sans l’accompagnement de la DDAI en la présence d’Irène Burse celui de Nicole Gautier et tous les autres partenaires, qui sait si nous aurions un jour pu accéder ainsi aux œuvres et réflexions des artistes invités?

Au cours de ces rencontres, ces derniers reviendront souvent sur la raison qui les pousse à témoigner de leurs expériences: l’isolement. Les frontières rendent impossibles les coopérations entre les uns et les autres. C’est donc un sentiment de solitude que nous évoquent le récit de leurs démarches individuelles, et qu’illustre l’absence regrettée du metteur en scène libyien Walid el Abad, qui n’a pu obtenir de visa. SIWA 01 | Camille Soler En Tunisie, la chorégraphe Imen Smaoui ne trouve aucun espace pour créer. Le caractère éphémère et jeune d’un festival de danse indépendant ne permet pas encore d’engager une véritable politique artistique en la matière. Mais l’aspect administratif n’est qu’une difficulté visible, d’autres problèmes se posent en profondeur. A Marrakech, l’interprétation chorégraphique d’un verset du Coran, si cher à l’intimité de la créatrice a causé l’indignation des spectateurs. Beaucoup d’autres anecdotes viendront enrichir cette question de la transmission des idées aux publics. Hind Benali, chorégraphe marocaine, se heurte ainsi quotidiennement aux mentalités. La pression sociale est si forte qu’il devient absurde pour elle de se concentrer sur la création. Elle est vite supplantée par le besoin de reconnaissance, de «construire un public» et se substitue à l’action culturelle auprès des écoles primaires, des universités… A l’inverse, Lors d’une tournée dans une région d’Algérie appelée alors le «Triangle de la mort», les villageois ont accueillis et pris sous leurs ailes la compagnie Al Ajouad de Kheireddine Lardjam, avec une réponse claire aux interrogations du metteur en scène, «ce que vous faites est dangereux mais nécessaire».

Deux manifestations artistiques viendront ponctuer le temps Siwa dont la lecture croisée de Hamlet sans Hamlet par Michel Cerda, Haytham Abderrazak et leurs acteurs respectifs. Le texte a été traduit pour l’occasion par le non moins talentueux Arafat Sadallah, qui assura d’une présence constante toutes les traductions de l’aventure Siwa. Le texte est d’un auteur irakien qui, parti à la recherche de son fils disparu, est lui-même porté disparu depuis un an. Il a été remis aux metteurs en scène et travaillé avec leurs acteurs seulement 6 jours avant sa présentation. Il a donc été question de désapprendre, d’arriver sans rien pour construire ensemble et rendre palpable cette rencontre entre l’écriture arabe et une œuvre européenne. Pour Haytham, l’essentiel était de «chercher la concordance à travers les différences» pour qu’elles se rencontrent au lieu de s’affronter. Il envisage cette collaboration comme un acte citoyen: «Il faut commencer par la question de la responsabilité. Dans la situation actuelle des choses, il ne s’agit plus de responsabilité nationale, régionale, on commence à avoir une responsabilité planétaire. Ces rencontres permettent de renforcer cette responsabilité, c’est l’objectif même de l’artiste. Cela permet de nourrir nos visions de l’avenir.»
Cette œuvre sera sans doute prochainement éditée. Car un des volets peu abordé par Siwa et néanmoins important, est celui de l’édition. Siwa va en effet réunir un Comité de lecture qui sélectionnera les œuvres à traduire, à éditer et peut-être travailler dans le cadre des prochains rendez-vous. Pour Jean-Pierre Han (2) qui s’est associé à cette démarche, il s’agit d’un véritable travail d’investigation: «Il faut créer des sortes de réseaux parallèles pour faire en sorte que ce qui nous intéresse vraiment puisse être connu.» Il prévoit également l’édition d’extraits dans la revue Frictions qu’il dirige. Ainsi peut-être aurons-nous le bonheur de voir se prolonger ces expériences de rencontres. Et enfin l’occasion d’apprécier des œuvres qui proposent un véritable regard sur les réalités contemporaines, et dont nous sommes souvent privés. ________________________________________________________________
(1) Lire aussi sur www.babelmed.net l’interview de Yagoutha Belcacem, directrice artistique de Siwa 01.

(2) Journaliste de théâtre et directeur du syndicat professionnel de la critique, Jean Pierre Han est aussi rédacteur en chef de la revue Frictions théâtres-écritures.
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Camille Soler
(11/07/2007)
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