60ème Festival International du Film de Cannes | Mehmet Basutçu, Anne de Gaspéri
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Mehmet Basutçu, Anne de Gaspéri   
 
60ème Festival International du Film de Cannes | Mehmet Basutçu, Anne de Gaspéri
Cristian Mungiu
Cinéma d’auteur récompensé
Le jury du Festival de Cannes vient de décerner un palmarès où le cinéma d’auteur triomphe. Il nous faut féliciter chaleureusement tous les membres de ce jury pour la cohérence et la justesse de leurs choix en faveur de l’art cinématographique et des jeunes auteurs.
L’ensemble des films primés, -à l’exception de quelques uns, comme De l’autre côté de Fatih Akın, Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel ou Persepolis, l’excellent film d’animation coréalisé par Marjane Satrapi et de Vincent Paronnaud- sont des œuvres que les distributeurs qualifient généralement de difficile. La beauté pénétrante des plans fixes, la poésie sensuelle d’un langage cinématographique singulier, la profondeur philosophique d’une écoute et d’un regard attentifs, tout cela, ne rendent pas en effet un film attractif pour le grand public. Mais il faut bien que l’on propose à ce grand public, autre chose que le cinéma de divertissement; il faut bien que l’on veuille casser le cercle vicieux de l’offre et de la demande, en faisant confiance, a priori, à la sensibilité de chaque spectateur face à la beauté spécifique d’un film.
Les prix décernés à Cannes cette année, se mettant au service de la cinéphilie, oeuvrent dans ce sens-là.

Avant de se pencher plus en détail sur les films primés et la présence modeste des cinématographies méditerranéennes dans un prochain compte-rendu, voici un premier regard croisé sur cet important anniversaire que fut le 60ème Festival de Cannes.

Un anniversaire digne et une bonne cuvée, sans éclats
Il y a des anniversaires qui vous obligent à les considérer avec du sérieux... Quand il s’agit de la plus grande manifestation du septième art mondial, vous ne pouvez pas vous permettre d’organiser juste quelques festivités supplémentaires, se contenter d’inviter un peu plus de célébrités que d’habitude, afin de marquer le coup à peu de frais... Non, il faut inventer autre chose, quelque chose de significative. Il faut mettre en perspective le passé ; il faut souligner discrètement la fidélité aux valeurs essentielles qui accompagnement l’inévitable évolution d’une grande manifestation et la cohérence de sa ligne éditoriale toujours aux aguets ; il faut jeter les jalons de l’avenir face à une mutation technologique rapide et envahissante…
Fêter et célébrer ne s’improvise donc pas.

Quant aux cadeaux d’anniversaire qu’il faut bien les choisir pour ce genre de commémoration singulière. C’est un véritable casse-tête. Il faut être imaginatif et les préparer avec soin, en s’y prenant longtemps à l’avance…Mais à Cannes, les vrais cadeaux que l’on nous offre généreusement, tous les ans, s’imposent en fait aux organisateurs, quelque soit le nombre de bougies allumées sur le gâteau. A prendre ou à laisser, impossible de commander ! Finalement, nous recevons à chaque fois avec un plaisir gourmand, tous ces films sélectionnés parmi les milliers que les cinéastes du monde entier brûlent d’envie de nous offrir…

Est-il possible de rater une sélection?
Dans de telles conditions, serait-il objectivement possible de rater une sélection? Bien sûr que oui, si la ligne éditoriale flanche, si l’on se laisse emporter par les courants à la mode, si l’on se lance dans des dosages compliqués, si l’on souhaite faire plaisir à soi-même ou à un cercle d’amis… Il faut dire qu’en la matière, Cannes jouie d’un confortable filet de sécurité: la notoriété. C’est la version cinématographique de l’expression populaire qui rappelle que l’on ne prête qu’aux riches… Il est en effet difficile de ne pas réussir une sélection cannoise, à moins que l’on tombe dans l’un des nombreux pièges; à moins que la production mondiale soit atteinte d’une paralysie ou d’un cancer généralisé… Même dans ce dernier cas, on s’empresserait d’expliquer que Cannes n’est que le fidèle miroir de l’état du septième art mondial. Il est confortable d’être le champion incontesté dans sa catégorie.

Il y a aussi des cadeaux que l’on prépare longtemps à l’avance... Ce fut le cas avec ces 33 courts-métrages de trois minutes chacune, que signèrent 35 cinéastes choisis par le Festival de Cannes, plus précisément par Gilles Jacob qui a également été le producteur de ce patchwork. Chaque film aurait bénéficié d’un financement de 25 milles euros, avec comme seules contraintes la durée et le contour du sujet: un film de trois minutes sur le thème de la salle de cinéma… Ces 33 films (les frères Dardenne et Coen ont travaillé ensemble, comme à leur habitude) nous ont été présentés sous le titre de Chacun son cinéma. Il y avait là de très bons moments de cinéma; seuls trois ou quatre films étaient sans intérêt… Nous ne nous sommes donc régalés, en découvrant cet exceptionnel cadeau, le dimanche 20 mai.
Le soir même, un immense feu d’artifice clôtura les festivités de ce 60ème anniversaire. Un feu d’artifice magnifique qui a été réalisé dans un cadre étonnamment mobile, puisque tiré depuis plusieurs vedettes rapides qui sillonnaient la baie de Cannes…
60ème Festival International du Film de Cannes | Mehmet Basutçu, Anne de Gaspéri
4 mois, 3 semaines et 2 jours de C. Mungiu
Niveau cinématographique élevé…Films de plus en plus formatés…
Les films de la sélection officielle, quelque soit leur genre et leur parti pris (film d’art, film grand public, film d’animation, film engagé ou film documentaire) ont été d’un bon niveau... Certes, quelques uns ont pu nous paraître agaçants, parce que maniériste, trop fabriqué, voire banal… Mais tout compte fait, la cuvée était d’un excellent niveau, sans qu’il y ait d’éclats majeurs. Curieusement, malgré leurs différences considérables, tous ces films semblaient avoir quelque chose en commun. Quelque chose qui semble être quasi mécanique, incontournable et impersonnelle... Les plus optimistes diront que ces films arboraient tous une espèce de label qualité, indispensable pour être présent sur la Croisette. Non, c’est plutôt un subtil formatage un certain nivellement, rétorqueront les plus pessimiste... Même le cinéma d’art et d’essai n’a-t-il pas ses propres règles qui entraînent une certaine uniformisation formelle ?… Cela fait inévitablement penser à l’exemple de tous ces produits industriels de grande consommation qui présentent de plus en plus les mêmes caractéristiques, puisque leur conception est optimisée pour mieux répondre à la satisfaction du client potentiel et aux multiples contraintes du marché. Au fond, cela nous fait songer à tous ces modèles de voiture qui se ressemblent de plus en plus les uns aux autres, qui ont le même aérodynamisme donc à peu de chose près le même profil et les mêmes qualités mécaniques, quelque en soit la marque . Peu de risque donc, d’avoir un coup de cœur pour un modèle singulier qui vous ruinerait…
Heureusement la comparaison s’arrête là. Il existe encore des films qui peuvent vous subjuguer, qui ne ressemble à aucun autre…

Le monde occidental vu par deux cinéastes asiatiques
Ce soixantième anniversaire a joué d’élégance et de surprise avec la double ouverture officielle, Wong Kar Wai pour la compétition et Hou Hsiao Hsien pour la section parallèle, Un Certain Regard. C’était comme si les deux maîtres d’un cinéma asiatique toujours très attendu, s’étaient secrètement accordés pour donner du monde occidental leur propre vision à travers un périple intimiste , passionné et subtil autant que distancié, et sans jamais perdre l’essence même du regard qui impose le style des deux cinéastes chinois.

Wong Kar Wai réalise l’hommage de l’étranger à l’Amérique, dans une sorte de road movie intériorisée sur les traces du Paris Texas de Wim Wenders, mais qui reste in the mood de l’auteur, dans ses couleurs, ses musiques, sa fluidité d’humeurs qui coulent de source, même si l’auteur laisse ses modèles féminins se débrider à la manière californienne, toujours avec ce raffinement de peintre quand il s’agit de resserrer l’objectif sur un visage de femme aux prises avec ses sentiments et dans la même lancinante quête d’amour sinon d’elles-mêmes .

Hou Hsiao Hsien, lui, rend hommage au cinéma français à travers un film culte des années 50 à moitié oublié aujourd’hui. Pas très loin des humeurs fraîches et profondes d’Un Eté chez grand-père, le cinéaste Taiwanais retrouve le fil perdu du Ballon rouge, une errance poétique sur les toits et dans la vie d’un petit garçon d’aujourd’hui et de la fille au pair qui s’occupe de lui, une jeune chinoise qui veut réaliser un court métrage, le nouveau voyage du ballon rouge, une errance délicieuse, celle du ballon sur les toits de Paris et aux fenêtres des personnages, une douce errance intérieure qui les concerne et nous révèle des quartiers de la capitale dans ce qu’elle a de plus poétiquement parisien. Juliette Binoche qui n’a jamais été plus belle ni mieux étudiée, joue la maman du petit garçon, incarnant la parisienne d’aujourd’hui, pressée, pagailleuse, dispersée, changeante et vaguement sexy, mais artiste par héritage culturel, puis que son grand-père était montreur de marionnettes.
Ho Hsiao Hsien boucle la boucle de sa passionnante incursion en France.

L’effet de surprise plus grande encore est venu de la soirée de célébration du 60eme anniversaire, Une idée de Gilles Jacob de célébrer la salle de cinéma, de plus en plus supplantée par tant d’autres méthodes technologiques, quant à la manière de faire et de voir un film. C’est en tant que producteur qu’il a donc fait appel à trente cinq cinéastes. Tous ont répondu à l’appel, chacun dans son coin, réalisant trois minutes sur ce thème. Soirée unique sur le tapis rouge et surtout dans la grande salle Lumière. Une trentaine de cinéastes présents, les frères Coen, Manoel de Oliveira, Gus Van Sant, Nanni Moretti, Yang Zhimou, Takeshi Kitano, Roman Polanski, Jane Campion et les autres… La salle avec fauteuils d’orchestre sur la scène pour ces metteurs en scène qui découvrent chacun les films des autres, devant un parterre de monstres sacrés, pas moins cinéphiles, qui se sont pris au jeu. La grande réussite de cette soirée exceptionnelle, est précisément qu’Alain Delon, Fanny Ardant, Gérard Depardieu ou Sharon Stone, pour ne citer qu’eux, (mais combien de stars étaient-ils au juste à remplir le parterre?) se faisaient les premiers spectateurs passionnés à crier, à applaudir chaque petit bout de film, comme au début du cinéma muet. Un parterre d’acteurs et réalisateurs qui font rire, qui étonnent, qui bouleversent... On a tous ses préférés, à ce jeu, naturellement. Ce sont souvent les mêmes: Walter Salles, Takeshi Kitano, Manoel de Oliveira, les frères Coen, Lars von Trier, Nanni Moretti… On avait beaucoup vu de film dans le film, mais jamais la salle dans la salle. Ce fut un triomphe!

Le festival de Cannes correspond précisément à cette course à l’auteur, au film qui crée la joie, la discorde, sinon l’évènement. Pas vraiment d’évènement exceptionnel, mais les bonnes surprises se succèdent, plus particulièrement dans la section Un Certain Regard. Il nous faut surtout distinguer le film italien de Daniele Luchetti, qui supplante bien d’autres concurrents avec Mon frère est fils unique, et par-dessus tout La Visite de la fanfare d’ Eran Kolirin, grand coup de cœur de ce festival, qu’on aurait bien vu au palmarès, s’il était choisi pour la compétition officielle.

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60ème Festival International du Film de Cannes | Mehmet Basutçu, Anne de Gaspéri
Palmarès du 60e Festival de Cannes
EN COMPÉTITION

Palme d'or. 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Cristian Mungiu (Roumanie).
Grand Prix. La Forêt de Mogari, de Naomi Kawase (Japon, France).
Prix d'interprétation féminine. La Sud-Coréenne Jeon Do-yeon dans Secret Sunshine, de Lee Chang-dong (Corée du Sud).
Prix d'interprétation masculine. Le Russe Konstantin Lavronenko dans Le Bannissement, d'Andreï Zviaguintsev (Russie).
Prix de la mise en scène. L'Américain Julian Schnabel pour Le Scaphandre et le papillon (France).
Prix du scénario. Le Germano-Turc Fatih Akın pour son film De l'autre côté (Allemagne, Turquie).
Prix du jury (ex aequo). Persepolis, de Marjane Satrapi et Vincent Parronaud (France), et Lumière silencieuse, de Carlos Reygadas (Mexique, France, Pays-Bas).
Prix du 60e anniversaire. Gus Van Sant pour Paranoid Park (Etats-Unis, France).
Caméra d'or. Les Méduses, d'Etgar Keret et Shira Geffen (Israël). Mention spéciale à Control, d'Anton Corbijn (Royaume-Uni, Australie).
Palme d'or du court-métrage. Voir pleuvoir, d'Elisa Miller (Mexique).

LES AUTRES PRIX
Un certain regard. Prix Un certain regard: California Dreamin', de Cristian Nemescu (Roumanie). Prix spécial du jury: Actrices, de Valeria Bruni-Tedeschi (France). Coup de coeur du jury: La Visite de la fanfare, d'Eran Kolirin (Israël, France).
Semaine internationale de la critique. Grand Prix, XXY, de Lucia Puenzo (Argentine, Espagne, France); le film a aussi reçu le Soutien ACID/CCAS.
CinéFondation. 1er prix, Ahora Todos Parecen Contento, de Gonzalo Tobal (Argentine). 2e prix, Ru Dao, de Chen Tao (Chine). 3e prix (ex aequo), A Reunion, d'Hong Sung-hoon (Corée) et Minus, de Pavle Vuckovic (Serbie).
Fédération internationale de la presse cinématographique. 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Cristian Mungiu (Roumanie).


Composition du jury 2007:
Président du jury
Stephen FREARS (Réalisateur - Grande Bretagne)

Membres du jury:
Maggie CHEUNG (Actrice – Hong Kong)
Toni COLLETTE (Actrice – Australie)
Maria DE MEDEIROS (Actrice, Réalisatrice – Portugal)
Sarah POLLEY (Actrice, Réalisatrice –Canada)
Marco BELLOCCHIO (Réalisateur – Italie)
Orhan PAMUK (Ecrivain – Turquie)
Michel PICCOLI (Acteur, Réalisateur – France)
________________________________________________________________ Mehmet Basutçu et Anne de Gaspéri
(29/05/2007)