Leila Bousnina: portrait de femme(s) | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Leila Bousnina: portrait de femme(s) | Nathalie Galesne
Nataliya
Elle me donne rendez-vous au «Cannibale», un café du 20ème arrondissement à la salle ample et accueillante, on y dévore plutôt du Raï ou le plat du jour que le client. Attablées en solitaires, plusieurs personnes se penchent sur leur ordi, profitant de wifi pour accéder à internet. D’autres bavardent, sirotent un café, tirent sur des cigarettes - on fume encore dans les bars parisiens.

Elle arrive, un visage à la Modigliani, encadré de longs cheveux noirs, le regard aussi est noir, il dit une gravité, de l’inquiétude mêlée à de la retenue. Le travail de Leila Bousnina m’intéresse. Photographe-auteur, comme elle se définit elle-même, elle s’empare de sujets forts : transmission, identité, immigration, mémoire… Des sujets abondamment médiatisés, mais rarement traités en profondeur, de l’intérieur, encore moins sous l’angle culturel. Pourquoi les expressions artistiques qui émergent des banlieues, sont refoulées à la périphérie alors qu’elles touchent au fondamental?

On doit, entre autres, à Leila Bousnina deux reportages photo sur la mémoire des immigrés maghrébins de France: une exposition avec uniquement des portraits, intitulée «d’un Regard… l’Autre» et «125 rue du fbg du Temple» réalisé en plein cœur de Belleville dans le 10e arrondissement de Paris.

«125 rue du fbg du Temple», ce n’est pas seulement le nom que porte ce travail, mais le lieu d’un ancien hôtel meublé insalubre où logeaient, jusqu’en 2003, de vieux retraités venus de l’autre côté de la Méditerranée pour traverser leur vie en France et y rester. Ces photos d’immigrés étaient accompagnées de paroles simples, quelques mots laconiques pour dire l’exil, la lassitude, la perte des origines, la dureté de leurs conditions de vie.
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Elysabeth
«Si tu ne sais pas d’où tu viens, comment savoir où tu vas. Comment te construire une image? m’explique Leila. Or, moi je ne reconnaissais pas mes pères dans les regards posés sur notre réalité. C’est pourquoi j’ai eu besoin de faire un travail de mémoire en photographiant ces hommes aujourd’hui en fin de vie et recueillir leur propre histoire. J’ai eu besoin de leur faire dire des mots sur leurs maux, de les questionner, de les montrer puisqu’ils n’ont aucune visibilité médiatique, de réfléchir avec eux au problème de la double culture. La double culture, ce n’est pas forcément une condamnation au malheur, c’est aussi une richesse».

Leila Bousnina vient de réaliser à Noisy-le-Grand une série de portraits de Noiséennes pour inaugurer la Journée de la Femme ainsi que tout le mois de mars que la ville a décidé de dédier aux femmes. Des portraits de femmes ordinaires, diverses les unes des autres, rencontrées dans les Maisons pour Tous de la ville.

«Ce projet d’exposition «Femmes de Noisy-le-Grand» m’a passionnée. Il m’a donné l’occasion d’aller vers toutes les femmes. J’ai photographié 40 femmes, des femmes simples avec des espoirs, des attentes et des inquiétudes. Les portraits seront exposés dans le centre-ville de Noisy-le-Grand et cela me parait symboliquement fort. En m’accueillant chez elles, ces femmes ont ouvert leurs portes à toute la ville. Elles aiment Noisy-le-Grand et, malgré leur pudeur, elles ont eu envie de contribuer à ce projet collectif qui est un vrai ciment social.»

«J’ai été inspirée par chacune d’elles, par leur environnement, leurs réflexions, leur personnalité. Chaque rencontre a été différente et les portraits montrent cette diversité. Par exemple, j’ai rencontré deux africaines très attachantes. Elles font tout un travail d’émancipation qui les poussent à en passer par l’autocritique de leur société, de leur milieu. Elles sont embarquées dans le même processus de libération que la femme algérienne des années 80, ou que la femme française des années 60».

Leila Bousnina connaît et aime la banlieue. Elle est née à Aubervilliers en 1969, et a grandi dans différentes banlieues. Il y a une quinzaine d’années, avant de devenir photographe, elle s’est investie professionnellement pendant six ans aux côtés d’Adil Jazouli, sociologue et directeur de la structure qui s’appelait «Banlieuscopies». Des recherches, des rapports et des publications sont là pour témoigner d’un impressionnant travail de terrain. Malheureusement les pouvoirs publics n’ont pas fait grand-chose de ces études, jugées un peu trop alarmantes.
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Marie Jeanne
«A l’époque, raconte-t-elle, les revendications des jeunes issus de l’immigration étaient des revendications de citoyenneté, d’égalité des chances dans un espace laïc et républicain, il n’y avait pas encore cette quête d’identité qui s’est glissée dans le spirituel, dans l’islam. Mais en face il n’ y avait que surdité ou négligence politique, et aucun relaie entre la base – les militants, les habitants et travailleurs sociaux qui se sont depuis essoufflés - et le gouvernement. Si les politiques avaient été vraiment responsables, ils auraient affronté la situation depuis longtemps».

Désillusionnée, Leila déprime dans un premier temps, puis se secoue. Elle décide de se former, de se construire, «d’accoucher d’elle-même», comme elle aime à dire.

«J’ai eu la sensation que je ne me battais pas là où il fallait que je me batte, qu’il fallait que je trouve ma place dans la société. J’ai décidé de m’affranchir par la connaissance. On ne peut plus manipuler quelqu’un qui sait. Nous étions tous en colère, notre colère était légitime mais la réponse ne pouvait pas être dans l’autodestruction ou dans la haine de l’autre.»

«Adil Jazouli avec qui j’avais travaillé à Banlieuscopie n’était pas un immigré comme nous, sa façon de parler, ses origines sociales, il savait vivre… Moi, j’étais naïve, ignorante et je portais en moi tous les clichés négatifs liés à mes origines sociales et culturelles,…J’avais une passion pour le cinéma, pour l’image. Je passais mes samedis à la bibliothèque à regarder tous les livres de photos qui me tombaient sous la main, j’y prenais un vrai plaisir mais globalement je n’avais rien dans la tête. Il fallait que je m’éduque, que j’aille à la fac, que je pose ce miroir sur moi-même. C’est là que j’ai rencontré de vrais Algériens, pas des beurs comme nous, c’est là encore que j’ai compris à quel point on était largués. Cela n’a pas été facile, toute cette matière brute qu’il fallait modeler, l’âpreté du travail en équipe, mais au bout du chemin il y avait ma naissance».

Renaissance qui a enclenché la sortie de banlieue de Leila qui vit désormais à Paris, et lui a donné l’envie de transmettre son expérience aux plus jeunes qu’elle, à travers la photo. Elle a ainsi gardé de fortes attaches dans plusieurs villes: «J’y retourne, dit-elle, pour voir les gens que j’aime, pour y travailler aussi, pour y animer des ateliers. Je suis une photographe qui voyage sur place».

«Le malaise, il est partout, mais en banlieue ce qui est flagrant c’est l’isolement par rapport au noyau parisien. La vie culturelle, commercial, les transports… tout y est réduit puisque les villes de banlieues sont souvent des villes dortoirs. C’est pourquoi on assiste à des régressions, des implosions, ou des explosions. Mais c’est aussi très facile de tout déverser sur la banlieue, de l’incriminer, alors que la crise est partout. Je ne peux plus supporter ce soit disant «fossé» entre Paris et la banlieue qu’on veut nous imposer par tous les moyens».

Voyager sur place, se déplacer à quelques dizaines de kilomètres du centre pour mieux comprendre, ce qui nous entoure. Sortir de cette représentation exclusivement anxiogène de la banlieue qui, malgré ses problèmes, est un espace vital et dynamique, c’est en quelque sorte l’invitation implicite qui circule dans les photos de Leila Bousnina. Elle qui aimerait tant «dépasser les clivages, les perforer, pour montrer des êtres humains dans la plénitude de leur histoire universelle». Nathalie Galesne
(07/03/2007)
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