Français langue étrangère | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Français langue étrangère | Nathalie Galesne
Il y a une vingtaine d’années, étudiante de lettres j’avais hasardé devant la prof qui officiait sur «langue, langage et dialecte» que le verlan était en quelque sorte une langue. On n’était qu’un petit groupe de banlieusards dans cet amphi parisien, l’intuition de ce que je n’étais pas parvenue à décrire linguistiquement ne fit pas vraiment d’adeptes, ni ne convainquit la prof qui me répondit sèchement qu’en aucun cas le verlan ne pouvait être une langue puisqu’il ne possédait pas de grammaire.

Depuis les jeunes des banlieues ont continué de tricoter leur langue dans la langue, mais si celle-ci se forge bien à partir de la grammaire française, elle s’en éloigne désormais vertigineusement: verlan, contraction de mots, dérivés de l’arabe, expressions nées dans les cités pour ne signifier que dans leur contexte… Même quand on porte dans son adn identitaire et culturel une belle tranche de vie banlieusarde, on peine à les comprendre, on peine à se comprendre.

Est-ce pour autant qu’on à rien à se dire, qu’il y aurait eux et nous: eux avec leur propre langue, leur propres modes, leur propres fonctionnements basés sur un code d’honneur tribo-mafio-machiste, enfermés dans leur ghetto, leur violence, leur absurdité d’exclus et de loosers tri-générationnels; et nous, nous bien à l’abri d’eux. De toute évidence ce qui agite les banlieues est beaucoup plus compliqué que ça, sinon la méthode Sarko l’aurait emporté depuis belle lurette.

C’est précisément autour d’une réflexion sur la langue et le code qu’Abdellatif Kechiche a construit un des plus beaux films qu’on ait jamais tourné sur la banlieue. Plus complexe, plus vivant, plus optimiste et moins «folklorique» que La haine de Mathieu Kassovitz, film culte qui montrait comment la cité prédispose inéluctablement à la violence et à la marge, L’esquive a le mérite de raconter la périphérie de l’intérieur.

«La France ne sait plus voir dans ses banlieues que de spectaculaires zones de non-droit, d’inculture et de tournantes, avec ou sans voile. Seulement, il faudrait être aveugle pour ne discerner au contraire dans le film d’Abdellatif Kechiche une ode à la Seine Saint-Denis», écrit dans un article d’une finesse et d’une justesse surprenante Guillaume Massart (www.filmedeculte.com), et d’ajouter «La force de L’Esquive ne réside pas dans une quelconque réévaluation qualitative de la banlieue, mais dans un dévoilement parallèle, autrement plus juste».

Il pourrait donc s’agir de n’importe quelle zone, pas de nom de ville, pas de noms aux rues, d’ailleurs pas vraiment de rues mais plutôt des allées qui bordent des HLM, pas particulièrement monstrueux, séparés par des espaces verts, pas particulièrement dégradés. D’emblée donc pas de trace d’inscription dans l’histoire urbaine, pas de repères symboliques mais un espace public partagé par des jeunes qui ne parlent qu’en activant une conflictualité hurlante dans un langage quasi-incompréhensible.

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Sarah Forestier
La première réaction est de penser qu’on ne va jamais rentrer dans l’univers de ces personnages puisqu’ils parlent une autre langue et qu’on a omis les sous-titres. Et puis, petit à petit, ce code nous devient plus familier, les mots plus compréhensibles, les injonctions moins pénibles. On finit même par se prendre au jeu, à comprendre et aimer cette langue volubile, ce drôle de «français langue étrangère». Alors l’univers de ces jeunes, leur individualité, leur hyper sensibilité à fleur de peau, à fleur de mot, est soudain moins hostile.

D’autant que certains d’entre eux n’hésitent pas à faire des sauts périlleux avec la langue, des triples axels avec les registres. La caméra nous les détaille jouant avec passion - la même avec laquelle ils se sont empoignés quelques minutes plus tôt - la pièce de Marivaux: «Le jeu de l’amour et du hasard». C’est pour eux aussi du «français langue étrangère» qui leur fait abandonner, le temps des répétitions, leur accent et le périmètre restreint et étouffant de leur code linguistique.

Quelle jubilation pour Lidia (Sara Forestier) d’être soudain une autre simplement parce qu’elle passe une robe d’époque et accède à l’écriture de Marivaux, à la préciosité de ses vers qu’elle récite avec délectation. La scène de l’achat de la robe dans un atelier de couture chinois installé dans un appartement du HLM de Krimo (Osmane Elkharraz) est vraiment cocasse.

C’est précisément de cette Lidia qui se joue des codes dont tombe amoureux Krimo, adolescent de quinze ans. Il faut dire que Krimo a lui aussi un sérieux besoin d’évasion que ne suffisent pas à combler les dessins de voiliers, collés aux murs de sa chambre, que son père lui a confectionnés en prison.

Comme Marivaux, Krimo va procèder à un échange de rôle. Il achète le garçon qui joue dans la pièce aux côtés de Nadia pour qu’il lui cède sa place. Une bonne façon de l’approcher, et de métamorphoser le baiser théâtral en un baiser réel. Mais les intentions de Krimo sont trop prétextueuses pour lui permettre d’incarner son personnage avec désinvolture et plaisir.

En classe, Krimo bute sur chacun des vers de la pièce qu’il bafouille et chuchote avec embarras. Il n’en comprend pas le sens, l’essence. Son rôle lui échappe, il est à côté de la plaque. La prof a beau s’acharner sur lui, expliquer qu’il doit y mettre du sien, se balancer, se faire plaisir, rien n’y fait.

L’explication de texte de la prof est magistrale: en fait, il n’y a aucun hasard dans la pièce de Marivaux, les personnages ont beau permuter, échange, leur rôle, ils n’en demeurent pas moins marquer à vie par leur origine sociale inscrite dans leur langue de manière indélébile. Car le langage est connoté, si on peut se travestir grâce à lui, c’est encore lui qui nous trahi et nous ramène à ce que l’on est… De quoi en faire réfléchir plus d’un.

De la même façon qu’il a de ramer péniblement d’un langage à l’autre, d’un registre à
l’autre, Krimo est incapable de dire son amour à Lidia, de le lui communiquer sans lui imposer une sorte d’ultimatum brutal dont s’emparent les différentes bandes: le clans de filles et celui des garçons -dominateurs, prévaricateurs- dans une logique conflictuelle.

On s’éloigne brusquement des marivaudages. La violence s’engouffre alors dans le film tel un mauvais vent, comme un pas hasardeux dans un champ de mines. Elle culmine dans la scène de l’arrestation des deux groupes par une police hargneuse, provocatrice, qui fait tout pour que ça tourne au drame.

Pourtant, à l’inverse de «La haine», ce n’est pas le drame qui l’emporte dans le finale de L’esquive. La scène des «flics» est zappée et l’on se retrouve dans l’école où est enfin donnée la représentation, devant un parterre de parents éblouis par le talent de leurs enfants, éblouis par ce grand classique, par ce morceau de langue et de culture miraculeusement partagée. Nathalie Galesne
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