Chronique d'Avignon (II): Il ne faut pas tuer Sarah Kane | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
  Chronique d'Avignon (II): Il ne faut pas tuer Sarah Kane | Mehmet Basutçu Une partie des spectateurs ont le sentiment, cette année, d’être venus là pour s’ennuyer, ou pour recevoir gifles et coups de poing dans le creux du ventre. Il arrive même à certains d’entre eux -pourtant bien aguerris et armés, estiment-ils, d’une tolérance infinie- de quitter une représentation au beau milieu… Pourquoi donc sont-ils tellement excédés, parfois furieux, voire choqués, eux qui en ont vu bien d’autres ? Pourquoi cet empressement dans le jugement? Quelle précipitation à refuser ce qui visiblement force le trait pour mieux provoquer et extirper une réaction salutaire à chacune de nos consciences ramollies sous la torpeur des terribles réalités de ce monde, de l’horreur sans limite déversée sur nos écrans à longueur de journée et qui laisse, hélas, une majorité d’humains sans voix, au sens propre comme au figuré?

La provocation, sous ses multiples formes, ne fait-elle pas partie, justement, de toute création artistique ? Ne doit-elle pas justement en faire partie quand le monde qui nous entoure devient pure provocation, trop réelle celle-là ? Inévitable vieux débat… La question se pose dans toute son acuité, sans doute davantage aujourd’hui, pour qui ne veut pas verser dans le divertissement routinier, ou dans le classique politiquement correct. Quand il s’agit de réveiller les esprits, bousculer les âmes sensibles, tout réside certainement dans la mesure. Faut-il encore éviter les effets de mode, la gratuité du propos et ne pas tomber dans la facilité pour combler un trou d’inspiration... Ce n’est pas simple. Chronique d'Avignon (II): Il ne faut pas tuer Sarah Kane | Mehmet Basutçu Comment doser la provocation dans une mise en scène, tout en restant fidèle au texte ?
Face à cette radicalité, voici la position de Thomas Ostermeier, l’enfant maudit ou le génie du jeune théâtre allemand, c’est selon; mais un peu moins que Jan Fabre, tout de même... Le premier ‘artiste associé’ qui justement précéda Jan Fabre aux commandes de la programmation du Festival d’Avignon nouvelle mouture, Ostermeier revient cet été comme simple metteur en scène, avec Anéantis, la pièce controversée de Sarah Kane.
Dans quel état d’esprit s’est-il attaqué à ce texte cru, qui ne veut surtout pas ménager son lecteur ? « La pièce fut à sa création une énorme scandale. J’ai tout fait pour faire entendre le message de Sarah Kane en évitant le piège du malentendu que fait naître le scandale. Avec Anéantis le pire des choses serait de continuer à se contenter de faire peur au bourgeois. J’ai tout fait pour séduire le public. Les scènes de violence qui participent du discours de Sarah Kane ne sont pas pour autant édulcorées, mais elles constituent le second plan de ma mise en scène. Je voulais que chacun jusqu’au bout puissent faire face, se sente personnellement concerné… » précise Ostermeier dont la mise en scène très professionnelle, est en effet précise et fidèle au texte. Tout est dit et montré fidèlement au texte de Sarah Kane, mais sans verser dans le démonstratif démesuré. Les personnages sont, monstrueusement humains, sans exagération. La guerre, ils la portent au plus profond d’eux-mêmes. Instrument et acteur, victime et bourreau, tour à tour. Le soldat d’une guerre improbable qui ensanglante l’Angleterre de la fin du vingtième siècle (Sarah Kane écrivit cette pièce en 1995, trois ans avant de se pendre, à l’âge de 28 ans) fait irruption dans la chambre d’hôtel où le spectateur a déjà assisté, lors de la première moitié de la pièce, à une scène de viol. Le grassouillet soldat, humilié, vengeur, sadique, tortionnaire et suicidaire à la fois, avant de se donner la mort, sodomisera puis bouffera les yeux de son prisonnier de fortune, un journaliste peu scrupuleux et paranoïaque, gravement malade. Lequel venait justement d’abuser, devant nos yeux, dans cette belle chambre d’hôtel anodine, la jeune fille qui, vers la fin d’Anéantis, se prostituera pour une bouchée de pain, la guerre oblige. Le journaliste aveugle dévorera, lui, le cadavre d’un bébé mort de faim… La condition humaine dans toute sa cruauté jusqu’à l’horreur absolue, indicible. Dans Sarah Kane on trouve tout Edward Bond, en plus direct, en moins compliqué.. Chronique d'Avignon (II): Il ne faut pas tuer Sarah Kane | Mehmet Basutçu Ecouter Avignon sur France Culture
Le dimanche 17 juillet à midi, lors d’un enregistrement public de France Culture, dans la paisible cour du musée Calvet, à l’ombre de ses quatre platanes, Georges Lavaudant parle de tout cela avec des mots justes, ses mots à lui. Il a pris soin de noter ses réflexions d’homme de théâtre, d’auteur et de metteur en scène qui observe ses contemporains, qui s’interroge sur son art, qui médite… «Tout plutôt que l’autoroute des certitudes» dit-il. «L’idéal du metteur en scène est de fabriquer de la grâce, de l’aura ; mais justement, c’est impossible. Il faut qu’il fabrique des capteurs d’aura... Le danger est dans l’illustration, le commentaire. Il faut accepter une certaine cécité, une opacité. Le metteur en scène n’explique rien; il chuchote; il allume une mèche…» Puis il s’interroge. «Pourquoi le théâtre ne vas pas bien en France?» Sa réponse est claire. « Ce qui bloque tout, est en nous. La peur, la lâcheté, les petits compromis… » sans appel.

Cet enregistrement est le dernier d’une série intitulée Ecrits de metteurs en scène qui a vu passer devant le public Romeo Castellucci, Rodrigo Garcia, Jean-Pierre Vincent et Hubert Colas. La diffusion sur l’antenne de France Culture se fera du 18 au 22 juillet, sans compter bien d’autres émissions en direct, lectures et enregistrement public depuis le festival.


Olivier Py, étonnant de talent, travesti en chanteuse de cabaret…
Le lendemain de cet enregistrement, Laure Adler, la présidente controversée qui vient de quitter la direction de cette radio unique en son genre (il existe en France et ailleurs, des acros de France Culture, de véritables intoxiqués culturels…) se trouve assise, par le hasard des invitations de presse, à côté de moi, lors de l’unique concert très attendu d’Olivier Py.
Avant que les lumières du théâtre municipal ne s’éteignent pour laisser entrer un Olivier Py travesti en délicieuse chanteuse de cabaret, nous ne parlons pas de la radio qu’elle a dirigée pendant six ans, mais du Festival du film de Locarno qui va commencer dans trois semaines. France Culture a toujours dépêché des envoyés spéciaux dans ce festival éclectique, largement ouvert aux cinématographies peu connues et qui a su se moderniser tout en cultivant son côté cinémathèque d’été…

Laure Adler est heureuse d’écouter une nouvelle fois Olivier Py, alias Miss Knife, travesti en femme fatale, fesses rondes bien mises en valeur par ses décolletés blanc, noir et rouge successivement. D’une belle voix qui se métamorphose à volonté, il nous chante des chansons enjouées, tristes et grivoises à la fois, intelligentes d’ironie, d’amour et de poésie. Quand il parle, en présentant l’un de ses titres, de ‘naufrage’ pour rester, précise-t-il, dans l’air du temps du festival. Laure Adler éclate de rire comme bien d’autres. Beaucoup se retournent alors légèrement pour jeter un coup d’œil à Hortense Archambault jeune codirectrice du festival qui est assise juste devant nous, pour déchiffrer une première réaction. Elle n’a pas l’air inquiète du tout. A la fin de son concert, Olivier Py remercie d’ailleurs chaleureusement tous ceux qui ont fait et continuent de faire ce festival sans lequel, lui, ne serait jamais devenu l’artiste qu’il est aujourd’hui.
Olivier Py vient de séduire par ailleurs, lors de la première semaine du festival, le public d’Avignon par Les Vainqueurs, un marathon théâtral enchaînant trois pièces. Plus de 9 heures de spectacle qui n’auraient épuisé ni ses acteurs ni ses spectateurs.


Radicalisation à l’ordre du jour…
La radicalisation du débat théâtral au Festival d’Avignon, ne fait-elle pas écho, quasi mécaniquement, à la radicalisation exceptionnelle d’une conjoncture sociopolitique qui secoue l’équilibre planétaire, en minant tout idéal humaniste et démocratique ?

Pourquoi diable, les artistes doivent-ils alors rester ‘polis’ et ‘politiquement corrects’ dans la dénonciation des dérives humaines globalisées ? En contact direct avec le public, ils ne peuvent que s’engager davantage, s’impliquer plus dans la vie de la cité, de la nation, et tout simplement, du monde. Par contre, certains artistes, devant l’immensité de cette tâche, semblent ne pas savoir où donner de la tête, aussi perdus que tout un chacun. D’où ce sentiment de brouillon, d’inabouti qui se dégage de leurs travaux. Avignon est aussi un chantier de spectacle en construction, en gestation…Certainement plus qu’auparavant, les îlots de résistance, solides ou fragiles, émergent ici tout naturellement.

Voilà quelques bonnes raisons supplémentaires de venir se ressourcer au Festival d’Avignon. Mehmet Basutçu
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