Chronique d’Avignon (I) | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Chronique d’Avignon (I) | Mehmet Basutçu
Ils sont tous vêtus de noir. Jeunes acteurs pour la plupart, ils viennent au devant de la scène, à tour de rôles, en quittant leurs chaises alignées sur les deux côtés de la scène où ils attendent sagement que le spectacle débute. Ceux qui se relayent ainsi devant nous, dans le gymnase du Lycée Aubanel d’Avignon transformé en salle de théâtre, ont pour mission de faire patienter le public, tout en lui rappelant que derrière le monde factice de la représentation théâtrale se trouve la vraie vie, avec ses joies et ses peines. Ce soir-là, en ce lieu-ci, c’est de la peine qu’il s’agira. Ils font une sale tête, nos acteurs... Ils sont sur le point de pleurer… Ils pleurent… Puis, soudain, se mettent des gouttes dans les yeux pour pleurer davantage ! Un vrai clin d’œil aux spectateurs qui sourient …

Le public, vif et multicolore, attend sagement. Ils ont tous préféré, en ce soir de 14 juillet, le verbe érudit de Hamlet au rituel spectacle du feu d’artifice commémorant une révolution au rayonnement universel. Plus une seule place dans les gradins installés dans le gymnase. Dehors, une cinquantaine de sans billets, attendent avec espoir, une petite pancarte à la main, que quelqu’un se désiste ou que l’un des invités privilégiés ne vienne pas…
Chronique d’Avignon (I) | Mehmet Basutçu
Lieu de rendez-vous exceptionnel avec son demi million de billet vendus
Voici l’image instantanée, certes raccourcie mais bien représentative d’un Festival d’Avignon qui draine chaque année près d’un demi million de spectateurs, dont un quart pour les spectacles du programme officiel, le reste se répartissant dans les nombreuses salles qui s’affichent dans l’épais catalogue du programme «Off». Le «Off», comme on dit ici, est un véritable foire de spectacles vivants où la perle rare se trouve parfois à portée de main, en tout cas, pas impossible à dénicher… Pour ma part, après vingt ans de pèlerinage en Avignon, je n’ai plus le courage, dans la torpeur de l’après-midi, de fouiller assidûment dans le programme Off où le hasard vous réserve pourtant de bien bonnes surprises. Je me souviens encore des dizaines de spectacles formidables et de rencontres incongrues de mon passé «off». Lors de l’un de ces étés-là, j’avais découvert avec étonnement, qu’une charmante juge d’instruction officiant dans le très sérieux Palais de justice parisien, devenait une actrice remarquable lors des saisons estivales avignonnaises.

Le Festival d’Avignon est en effet, un évènement bien particulier, si différent. Depuis Jean Vilar et son concept de ‘théâtre citoyen’, l’ancienne cité des Papes se transforme tous les mois de juillet, en un drôle de lieu de pèlerinage, bien salutaire pour qui aime l’expédition théâtrale.
Difficile en effet, de choisir un adjectif pour désigner ce festival. Il en faut des dizaines, suivant l’humeur, suivant le jour, suivant la richesse ou la platitude d’un spectacle, suivant la force du mistral salvateur qui, heureusement, réveille les platanes en s’engouffrant virilement dans les petites ruelles sinueuses. Et ces beaux platanes de notre chère Méditerranée, bruissent alors de mille plaisirs... Oui, il nous faut d’innombrables adjectifs pour décrire ce lieu, profondément métamorphosé chaque juillet, l’espace d’un mois mis entre parenthèses, comme suspendu dans un espace théâtral sans frontières, ni limites. Parce que, tout simplement, Avignon en juillet, est un lieu à vivre. C’est un lieu permanent de découverte, d’échange et d’émerveillement.


Le théâtre du mouvement corporel ou le théâtre des mots littéraires?
Revenons à notre spectacle. Hamlet de Shakespeare mis en scène par Hubert Colas, a marqué par sa fraîcheur et sa vitalité novatrice, la première semaine de ce Festival d’Avignon où la polémique fait rage: Le théâtre n’est-il pas avant tout un texte ? s’exclament certains devant l’invasion(!) de la Cour d’honneur du Palais des Papes par des spectacles de danse, sous l’impulsion du plasticien, chorégraphe et écrivain Jan Fabre, artiste provocateur par excellence, dont le nom est associé cette année à la programmation du festival.
Cette question qui semble a priori si incongrue, devient audible devant les partis pris radicaux de l’artiste flamand qui n’a pas peur d’être provocateur… Son nouveau spectacle, L’Histoire des larmes, n’a-t-il pas divisé la Cour d’honneur lors de la soirée d’ouverture qui ne commença d’ailleurs qu’avec 20 minutes de retard devant la manifestation bruyante des intermittents du spectacle qui, installés parmi les spectateurs, crièrent «Dehors le ministre !» en direction du Ministre français de la culture.
Hamlet mis en scène et en espace par Hubert Colas, jeune auteur de théâtre, balaye magistralement ces considérations intellectuelles, quelque peu théoriques. Le génie du théâtre n’est-il pas autant dans le texte que dans la posture d’un acteur, qui peut, même s’il ne prononce mot, diffuser dans l’espace scénique milles autres significations, qu’il s’appuie ou non sur une chorégraphie ? La réponse de Hubert Colas est oui. Il en fournit la preuve. Sa mise en scène, en noir et blanc intermittent, en clair-obscur rayonnant, est tout en nuance. Son approche, d’une modernité dépouillée, est riche en significations sous-jacentes. Bref, revisiter Hamlet, réécouter le texte de Shakespeare dans de telles conditions, est un vrai plaisir.
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Le Sud est aussi inclus dans le Nord!
La Méditerranée n’aurait-elle d’incidence que géographique dans ce festival nouveau style? Mise à part Roméo Castelluci et quelques français avant-gardiste, le festival n’est-il pas davantage tourné vers le Nord ? Vous pouvez légitimement le penser. Vous aurez objectivement tort.

Dans les années 90, le festival s’ouvrait en effet de plus en plus au monde d’une façon peut-être trop systématique et volontariste. Il se proposait d’apporter chaque année le souffle nouveau des cultures différentes, dans une programmation parcourant la planète de l’Asie à l’Amérique latine. Les spectacles donnés en langues originales, étaient alors sur-titrés.
Aujourd’hui, après l’interruption en 2003 pour cause de grève des intermittents, le festival a pris un virage. Il s’est modernisé. Le changement n’est évidemment pas synonyme d’avancées artistiques, mais il est incontournable. L’équipe dirigeante rajeunie, est désormais bicéphale. Autre nouveauté: la programmation porte, chaque année, la marque d’un artiste associé qui ne peut évidemment proposer que la richesse de sa propre subjectivité.

Le lecteur du site Babelmed, peut finalement se dire, qu’au fond, tous ces débats franco- européens menés dans un cadre très «France-Culture» (la chaîne de radio est en effet un partenaire fidèle de la manifestation) ne le concerne absolument pas. Il aura résolument tort.
Ce qui se passe au Festival d’Avignon, ne devrait laisser personne indifférent…

Quant au métissage culturel et artistique, il est forcément quelque part ici, incontournable…
Il peut se nicher dans l’interprétation d’un texte de Shakespeare par des acteurs français ou anglais.
Le programme du Off en foisonne également d’exemples.
Il faut juste aller fouiller. Nourrir sa curiosité, la prendre par la main et se replonger dans l’épais catalogue…
Il suffit parfois de bien lire les journaux. En prenant mon café croissant, je découvre ainsi dans Le Figaro de ce 15 Juillet 2005, qu’il y a toute une série de lecture de textes d’auteurs contemporains, dans le cadre d’un nouveau partenariat entre la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques et le « Off ». La SACD est par ailleurs, depuis longtemps, partenaire du « In »… Je tombe ainsi par hasard, sur le nom d Alain Foix, critique de cinéma à ses débuts, organisateur de manifestations culturelles ensuite, écrivain de peau noire, il est Français originaire de la Guadeloupe… Deux de ses textes inédits seront lus, ce dimanche 17 juillet, à 10 heures, par deux comédiennes, Judith Magre et Nicole Dogué …


Parfois il vous suffit de ne rien faire pour que l’information vous tombe entre les mains. Ainsi, ce midi, alors que je suis attablé dans un petit restaurant chinois sous l’ombre fraiche des platanes, une jeune femme qui distribue des tracts m’en propose un. Il s’agit d’un spectacle de chants sacrés d’Orient et d’Occident, intitulé "De Jérusalem à Cordoue", à l’affiche déjà depuis quelques années… «Un spectacle unique en son genre… à la fois message de tolérance et voyage initiatique… » aurait dit à l’antenne Caroline Lachowsky, une collègue de RFI (Radio France Internationale.

En Avignon tout s’ancre solidement dans l’éphémère, indispensable élément de toute décantation intellectuelle, nécessaire. Mehmet Basutçu

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