Chronique de Cannes: en attendant le palmarès | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Chronique de Cannes: en attendant le palmarès | Mehmet Basutçu
Bill Murray
Broken Flowers de Jim Jarmusch a été très attendu. La rumeur était bien entretenue. Seules quelques privilégiés avaient eu le droit de visionner le film avant Cannes, rendant ainsi encore plus sournoise la consécration avant l’heure du nouvel opus de l’un des plus européens cinéastes américains. Peu importe les conditions de son lancement. Le film est d’une densité déroutante. Cette histoire de Don Juan contemporain, est l’exemple même de l’humour au fond bien pessimiste de Jarmusch qui regarde la société contemporaine américaine avec un triste amusement. Le style de cette «comédie de mœurs» est épuré, quasi minimaliste. En fait, ce n’est pas une comédie du tout. Broken Flowers est un cruel et intelligent constat sur la désertification des cœurs et des âmes. L’interprétation magistrale de Bill Murray transformé en séducteur sexagénaire fatigué et désabusé, est d’une justesse touchante. Le désir de paternité du héro jarmuschien se réveille le jour où il reçoit une belle lettre anonyme, toute en rose, révélant l’existence d’un fils de 19 ans. Qui peut bien être la mère de cet hypothétique enfant? Son voisin, un sympathique noir amateur d’enquête policière en pantoufle, lui préparera un plan d’attaque digne de Sherlock Holmes, sans quitter le clavier de son ordinateur branché sur la toile… A Bill Murray de partir à la recherche de ses anciennes compagnes, savoureusement interprétées ici par Sharon Stone et Jessica Lange, entre autres. Toutes le pistes s’avéreront fausses, sauf celle du désir d’être père, enfin, peut-être… Bill Murray est sans nul doute l’un des meilleurs acteurs de ce festival, encore plus que Daniel Auteuil, présent en compétition avec deux films dont Caché de Michael Haneke, possible Palme d’or…

Le même thème, la difficulté d’être père, était également celui de L’Enfant des frères Dardenne, dans une approche diamétralement opposée. Caméra à l’épaule Jean-Pierre et Luc Dardenne se lancent, comme à leur habitude, à la poursuite de la vie mouvementée des jeunes gens vivant en marge de la société, exclus des bienfaits du libéralisme et de la croissance à tout prix qui devrait faire le bonheur des citoyens… Après Rosetta qui obtint en 1999 la Palme d’or, les frères Dardenne sont de nouveau dignes de figurer en haut du palmarès avec L’Enfant où l’on découvre la touchante Déborah François, une nouvelle Emilie Duquenne en herbe.
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Jarmusch avec ses acteurs
Jarmush et Von Trier étaient déjà rivaux en 1984, pour la caméra…
Jim Jarmusch a été découvert et primé à Cannes, en 1984, par la Caméra d’or. Ironie du sort, les deux noms qui ont été l’objet de longs débats au sein du jury de cette Caméra d’or dont j’étais l’un des sept membres cette année là, sont aujourd’hui tous les deux candidats à la Palme d’or: il s’agit de Lars von Trier et de Jim Jarmusch, bien entendu. La récolte primeur était donc bien exceptionnelle en ce printemps 1984. Jarmusch avec Stranger than Paradise, Von Trier avec Element of Crime, annonçaient dès leurs premiers pas, un avenir plein de promesses. Ils les ont bien tenus ces promesses, tous les deux. Avec le recul, le débat au sein du jury de la Caméra d’or 1984 dont la délibération avait duré plus de quatre heures, semble retrouver tout son sens. Les deux rivaux ne nous ont-ils pas proposé, durant deux décennies, d’excellents films? Nos débats d’antan trouvent alors toute leur signification, gardent tout leur sens aujourd’hui. Le même dilemme ne s’installe-t-il pas maintenant, du moins en théorie, au sein du jury qui doit de nouveau les départager, cette fois-ci sur le chemin qui mène à la récompense suprême? Bien malin celui en mesure de nous dire aujourd’hui, au vu de leurs riches filmographies, qui des deux est le meilleur cinéaste, tant ils sont différents et délicieusement géniaux.

La bulle cannoise condamnée à l’éclatement…
Après huit jours passés à Cannes, me voilà de retour à Paris. La fatigue qui était euphorisante là bas, profite de l’occasion pour faire sentir toute sa pesanteur. C’est au retour que l’on saisit mieux l’atmosphère si particulière de ce festival, le plus grand et le plus fou... Plusieurs modes de vie se côtoient à Cannes, dans un mouvement en quatre dimensions que même Einstein aurait du mal à mettre en équation. Certains se mettent en orbite plus rapidement que d’autres. Mais chacun suit finalement une trajectoire plus ou moins aléatoire, dont aucune volonté ni feuille de route, aussi rigoureuse soit-elle au départ, ne peut déterminer à l’avance l’altitude. Les chemins des destins individuels s’y croisent ou s’évitent de justesse, s’entrechoquent ou se glissent les uns sur les autres… Cannes est une merveilleuse parenthèse, une bulle vouée à un éclatement certain, à courte échéance. C’est la conscience de cette douce frivolité et du charme discret de l’éphémère qui nous rend supportable toutes les folies de ce festival, devenu au fil des ans, une bête immonde par bien de ses aspects... Cannes vous pompe toute votre énergie, certes, mais la décuple également en vous transmettant celle que les meilleurs cinéastes du monde vous offre généreusement. L’énergie du festivalier lui semble alors infinie sous l’effet croisé des différents éléments de stimulations qui caractérisent la manifestation la plus courue du monde.

Je rentre donc à Paris après avoir soufflé les vingt-cinq bougies de mes rendez-vous annuels, sans interruption, une semaine en moyenne tous les mois de mai, depuis 1980. L’éloignement n’y change rien, les commentaires dans les médias maintiennent le lien avec Cannes sans même altérer le débat actuel, d’importance majeure, autour du référendum sur la Constitution européenne. La bulle est toujours autour de moi. Elle éclatera ce soir.
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Wim Wenders
Je viens d’entendre ce samedi matin, sur une chaîne française de télévision, Henry Chapier, l’un des plus éminents critiques français qui ne doit pas être loin de fêter son demi siècle de présence au Festival de Cannes. Il parle du dernier Wim Wenders, déjà «palmé» en 1984 avec Paris-Texas, l’année même où deux des ses concurrents d’aujourd’hui, Jim Jarmusch et de Lars von Trier, faisaient leurs premiers pas à Cannes. Henry Chapier a aimé Don't Come Knocking le dernier ‘western’ du cinéaste allemand qui est allé tourner une nouvelle fois aux Etats-Unis. La famille (...) est un thème qui revient souvent et beaucoup de gens souffrent parce qu'ils réalisent qu'ils ont raté ce qu'il y avait de plus important dans leur vie: être parent, aurait expliqué le réalisateur en conférence de presse. En parlant de ce film, Henry Chapier trouve les mots justes, les métaphores délicieusement adéquates que seul l’air si particulier de la bulle cannoise peut vous inspirer immédiatement. Il est question dans ce film aussi, comme chez Jarmusch ou les frères Dardenne, de la paternité, du désir d’être père. Mais c’est quoi au juste, être père, au-delà des devoirs conventionnels d’un père? s’interroge-t-il, avant de conclure: Le père c’est avant tout un repère!

Le monde cherche en effet ses repères, hélas depuis déjà bien longtemps, sinon depuis toujours serait-on tenté de dire. Rien de plus normal alors que les cinéastes nous parlent avec insistance de ces repères et valeurs qui nous manquent si cruellement. Ils en parlent avec talent, en se mettant à l’écoute de ceux qui les cherchent désespérément, tout comme de ceux qui s’emploient à les (re)définir.

En revanche, le palmarès saura-t-il apporter, ce soir, une bonne réponse à tous ceux qui cherchent, entre autres, de solides repères cinématographiques? Mehmet Basutçu
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