Chronique de Cannes: les maîtres peuvent également échouer... | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Chronique de Cannes: les maîtres peuvent également échouer... | Mehmet Basutçu
Lars von Trier
Certes, le monde du septième art n’est pas moins cruel que d’autres milieux artistiques, mais l’arène de Cannes adore les mises à mort quand elle ne consacre pas les découvertes, curiosités ou chefs d’œuvres d’une saison…

La feria 2005 semble particulièrement cruelle pour certains. David Cronenberg, puis Lars von Trier dans une moindre mesure, en ont fait les frais en cette première moitié de festival.
La découverte, le chef d’œuvre ou l’objet de tous les scandales, en tout cas le film événement, est venu du Mexique avec son cortège de sifflets et d’applaudissements, comme à l’accoutumé.
Le soleil de Cannes est souvent traitre, parfois aveuglant, quelques fois bien injuste. Gare aux œuvres élues, et courage aux déchues…

Passons rapidement sur A History of Violence, que je m’abstiendrai de qualifier dans la hâte, par respect pour son metteur en scène. Peut-être qu’il nous faut revoir ce film dans un autre état d’esprit, pour en faire une lecture différente, au deuxième, voire troisième degré afin de le considérer comme une parodie du genre… Lors de la projection de presse, la salle était en effet partagée entre la légèreté des fous rires et le sérieux d’une posture plutôt crispée. Ceux qui s’esclaffaient d’abord franchement, puis par pure nervosité, se faisaient alors gronder par quelques inconditionnels du maître canadien. Adaptés d’une bande dessinée, les personnages dont on n’a pas suffisamment gommés les traits caricaturaux, placés dans des situations pas plus nuancées, pouvaient-ils nous attendrir et nous faire réfléchir au sérieux du propos sur cette violence qui se love au fond de chaque être humain ? Pouvaient-ils vraiment mettre l’accent sur les efforts démesurés que nous devons déployer pour maîtriser ces pulsions destructrices, parfois en vain, tant la ‘globale société moderne’, basée sur une violence multiforme et omniprésente, est habile pour casser notre misérable résistance, pour réveiller la bête…
Les recettes classiques du cinéma hollywoodien deviennent alors bien lourdes, transformant David Cronenberg en un cuisinier malgré-lui, accablé par les ingrédients mis à sa disposition.

L’autre poids lourd, Lars von Trier, mérite plus d’attention. D’abord par le sérieux de son propos politique qui dénonce le racisme et une certaine forme d’esclavagisme qui pèsent encore aujourd’hui sur les noirs américains, puis par sa fidélité à la forme minimaliste et théâtrale d’où se dégage une douce poésie discrète. Mais dans le cas présent, c’est précisément sur la forme que nous butons d’emblée. Ce qui nous avait enthousiasmés dans Dogville, il y a deux ans, nous émeut beaucoup moins aujourd’hui. Cette foutue impression de déjà-vu, n’est-il pas emblématique de notre fébrilité clinique, de l’érosion de notre sens critique et des repères de notre capacité de jugement. Face aux nouvelles formes esthétiques et autres recherches cinématographiques, nous sommes de plus en plus paumés. Tout se consomme ou se consume rapidement. Nous faisons alors logiquement la fine bouche devant ce qui nous comblait de plaisir la veille. Le fait que Nicole Kidman soit remplacée dans Manderlay par la jeune et talentueuse Bryce Dallas Howard, n’en est pas du tout la cause. Le fait que le scénario, comparé à celui de Dogville, soit moins chargé d’émotion et de scènes dramatiquement intenses, peut en partie expliquer ce sentiment de frustration qui nous a envahi, sans doute à cause d’une attente excessive. Quant au fait que Lars von Trier devienne un combattant anti-Bush aussi virulent que Michael Moore, même bien plus vert dans son franc parler, nous ne pouvons que nous en féliciter. Bref, nous attendrons avec impatience le troisième volet de sa trilogie, ce voyage critique qu’il effectue à travers les Etats-unis d’hier pour mieux nous parler de leur présent.

En 2003, Lars von Trier était absent du palmarès cannois, injustement. La cohérence de la forme de Manderlay et la force de son contenu, suffiront-elles à inciter le jury présidé par Emir Kusturica à le récompenser cette fois, ou celui-ci choisira-t-il de renvoyer la balle à l’un des futurs jurys qui aura à juger du volet final de cette fameuse trilogie?
La réponse sera donnée le samedi 22 mai, lors de la cérémonie de clôture.

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Carlos Reygadas et ses acteurs
La provocation salutaire de Carlos Reygedas
Vint ensuite l’évènement de ce Festival, Batalla en el cielo du jeune mexicain Carlos Reygedas. Il avait déjà surpris Cannes, il y a trois ans, avec Japon, son premier long-métrage. Les réactions sont violentes. A la fin de la projection officielle, dans la grande salle, les huées se mêlent aux applaudissements. Les sifflets sont bien nourris ; les bravos ne sont pas moins sincères. Reygedas nous offre un cours magistral sur le cinéma moderne, certes avec modestie, mais aussi avec beaucoup d’efficacité. Le cinéma expérimental trouve ici toute sa noble signification. La recherche formelle se met au service du scénario, solidement bâti sur une idée originale dont le point de départ est un fait divers : Les enlèvements d’enfants, suivis de demandes de rançons, se sont tellement multipliés au Mexique, que cela paraitrait presque normal à tous les habitants de Mexico aujourd’hui. Alors, quand le personnage principal du film, le gros chauffeur d’un général respecté, annonce à la fille de son patron, son méfait aggravé par la mort de l’enfant enlevé, leur bref dialogue parait d’une banalité déroutante, presque surréaliste. Ana, la ravissante fille du général console alors Marcos, le taciturne chauffeur de papa, en lui faisant l’amour –scène quasi antonionienne, admirablement filmée- sans oublier de lui tailler une pipe… Marcos qui a plutôt besoin d’être écouté, compris et pardonné, sera au fond déçu par la jolie bouche d’Ana et ses belles jambes généreusement ouvertes à son malheur... Il aurait préféré une main tendue, un cœur ouvert. Mais la fille du général, une manipulatrice perverse qui aime se prostituer à ses heures perdues, juste pour le plaisir, n’est point sensible aux tourments de son chauffeur, qui, soit précisé au passage, n’est pas sensuel pour un sous. A la recherche d’une rédemption impossible, Marcos participera alors à un pèlerinage rituel…

Laissons à Carlos Reygedas (né en 1971 à Mexico, vivant en Belgique depuis 1997) d’apporter quelques précisions: «Au début et à la fin du film, l'acte sexuel est lié à la foi; par contre, le rapport sexuel entre Marcos et sa femme est plutôt l'expression de l'amour érotique. La sexualité est toujours double, charnelle et métaphysique, banale et profonde».

Un producteur que je connais depuis longtemps, dont seul le jovial visage sexagénaire est plus gracieux que celui de Marcos (interprété ici avec justesse par Marcos Hernandez, un acteur amateur tout comme sa ravissante partenaire Anapola Mushkadiz) se trouve parmi les spectateurs furieux: «Les deux scènes de fellation sont inutiles. On peut à la rigueur les regarder… Mais de quel droit on m’impose de voir Marcos faire l’amour avec sa femme, encore plus grosse et plus laide!» s’exclame-t-il... Etrange réaction. Je me contente alors de l’interroger: le monde n’est-il pas plein de couples disgracieux?... Le fait que le personnage de Carlos soit, par-dessus le marché, un pauvre bougre sans la moindre parcelle de pouvoir social et économique met sans doute davantage à rude épreuve les nerfs de certains…

La provocation de Carlos Reygadas devrait trouver une bonne place dans le palmarès, si le jury décide de privilégier la radicalité du cinéma d’auteur. Mehmet Basutçu
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