Zoo Project, hommage sauvage | Zoo Project, Bilal Berreni, Antoine Page, Lilas Carpentier, association La Maison du Directeur
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Camille Soler   

Un mur peint, c’est un peu comme un lever de rideau, c’est une manière de l’ouvrir, de nous ouvrir au monde, et de l’interroger. Et c’est l’acte primitif qui nous range du côté des humains.

Faire surgir la parole du béton… C’est ce que semble avoir poursuivi sans relâche Bilal Berreni aka Zoo Project au cours de sa trop courte vie d’artiste libre, engagé et sans concession.

 

« Si le silence est d’or, le bruit est de béton. »

Les murs, plus que simples supports d’expression étaient pour lui le meilleur moyen d’entrer en communication directe avec l’autre : « J’ai commencé par peindre sur les murs de ma ville, de mon quartier. Je défends un art en contact direct avec le spectateur, un art vivant, qui dérange, qui interroge... En France, il me semble que l’art a perdu son caractère populaire et n’est plus réservé qu’à un petit nombre. Pour moi, c’est à l’artiste de faire l’effort d’aller vers les gens et pas le contraire. C’est ce que j’ai essayé de faire avec mes peintures : nouer un dialogue avec le passant, le faire réagir. »

C’est ainsi que se sont éveillées, sur les murs de Paris, des créatures hybrides composant une sorte de mythologie renaissante en noir et blanc - Bilal ne distinguait pas les couleurs - venue interroger, surprendre, et in fine émouvoir les passants sur leurs propres sorts.

 

« Pas encore d’ici, plus jamais de là-bas. »

Un père d’origine algérienne directeur artistique d’un théâtre parisien, un grand-père maternel acteur de la résistance (Charles Sarlandie), Bilal tire un trait d’union entre Paris et sa banlieue, autant qu’entre l’Orient et l’Occident. Il fait jaillir ses encres sur les conflits passés, présents et leurs tristes conséquences.

Après avoir poétisé la sauvagerie urbaine dans le nord est de Paris où personne n’a pu passer à côté de ses messages brûlants, Zoo Project a 20 ans quand il rejoint Tunis, au lendemain de la révolution du Jasmin. « Je vais aller sentir l'odeur du vent de la révolution » dit-il à ses parents. Dans le quartier de la Hafsia, on lui parle d’un oncle, un frère, un voisin disparu : il faut le représenter. C’est ainsi que surgissent sur des cartons grandeur nature, les martyrs de la révolution qu’il exposera ensuite à différents endroits de la ville.

 

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Il poursuit son périple à la frontière libyenne et établit sa tente dans le camp de réfugiés de Choucha, où il commence à crayonner un pied par-ci, un visage par là. On vient le voir, de plus en plus en nombre : chacun veut son portrait. Il s’exécute sur des toiles de coton trouvées en chemin. Là, il comprend que sa démarche, plus instinctive qu’intellectuelle, est un véhicule qui rend une certaine dignité à tous ceux qui n’ont plus rien. Quand la presse et les réseaux sociaux s’intéressent au sujet, Bilal est déjà loin. Reclus en plein hiver par -30° dans une cabane au fin fond de la Laponie, il a l’idée de réaliser un roman graphique qui racontera son expérience…

De nombreux autres voyages ont rythmé son parcours avant qu’il fasse la rencontre du réalisateur Antoine Page en 2010. Animés par le même esprit d’aventure, les deux artistes convergent naturellement vers un objectif commun : filmer un road-trip à travers l’Europe, les pays d’ex-URSS jusqu’en Sibérie. 1 camion mercedes, 8 pays, 4 mois, 15 597 kilomètres, 6 pannes, 17 arrestations, 16 bakchichs, 8 bus, 1 avion, 2 bateaux, 12 trains, 4 charrettes… Qui peut s’enorgueillir d’avoir vécu tant de choses en si peu de temps ? C’est le début d’une collaboration qui durera 3 ans.

 

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« C’est assez bien d’être fou »

//C’est assez bien d’être fou (Antoine Page / Zoo Project)C’est assez bien d’être fou (Antoine Page / Zoo Project)

 

Avec son réservoir à peinture sur le dos et sa combinaison blanche, c’est bien un explorateur des espaces que nous suivons, sauvage, curieux, contemplatif.

Le film, dont le titre est issu de l’Abécédaire de Deleuze, nous offre à contempler le monde, ses beautés simples et complexes, à travers le regard solitaire et silencieux de cet infatigable crayonneur, avide de sens, hanté par une urgence à découvrir le monde et ses habitants.

Quelques mois plus tard, il élit Détroit comme source d’inspiration qui en dessinera l’épilogue. Un 3ème séjour dans la ville sauvage, où il se fait appeler Billy the cat. Son père raconte : « De ce que j’ai cru comprendre, il était intéressé par tout ce qui peut renaitre du chaos. Pour lui, cela représentait la faillite du capitalisme ». En juillet 2013, Bilal disparaît mais ses colocataires s’inquiètent peu de son absence et ne la déclarent pas: il lui arrivait fréquemment de s’évanouir dans la nature pour resurgir là où on ne l’attend pas.

Son histoire fait couler beaucoup d’encre quand on identifie le corps du jeune homme en mars 2014. Quatre gosses armés lui cherchaient la monnaie qu’il répudiait tant. Il avait 23 ans. Les blogs, site internets et la presse s’émeuvent, ses peintures noires à Paris s’auréolent de couleurs.

 

« Pour être intéressant il faut rester sauvage »

Comme guidé par l’urgence de déclencher quelque chose, de produire une étincelle de vie dans le regard des passants, il témoignait à sa manière, des absurdités de notre temps, d’une civilisation en otage. Zoo Project avait tourné le dos à la marchandisation de son œuvre et ignoré l’idée de postérité. A un galeriste parisien qui lui proposa d’exposer, il répondit : « Je peux recouvrir toute la façade de ta galerie, je vois pas pourquoi j’irais m’enfermer à l’intérieur ».

Mais alors, sous quels regards peut encore vivre son œuvre prolifique? Antoine Page raconte : « Dans Paris il en reste une dizaine, la municipalité en efface beaucoup. En Russie les gens regardaient, s’ils aimaient ils gardaient. »

Ce qui reste, surtout, c’est la contagion du dessin que Bilal Berreni a su faire infuser sur ses lieux de passage, où nombreux sont ceux qui se sont mis à dessiner après chacune de ses esquives vers d’autres horizons.

 

Un hommage sauvage.

A l’heure où le street art s’institutionnalise, on ne peut que faire écho au désir commun d’Antoine Page et Lilas Carpentier de rendre hommage au travail de Zoo Project, dans le strict respect de sa personnalité et sa démarche. « Tous bénévoles, nous avons décidé de faire perdurer son esprit de liberté, de créativité et d’indépendance. »

Réunis au sein de l’association La Maison du Directeur, ils ont convaincu ses proches, amis, collaborateurs et sa famille d’accompagner la sortie nationale du film au Printemps 2018 d’une version jeune public, sorte de conte dessiné d’1h10. Leur projet vise également l’édition un coffret de 8 ouvrages qui retraceraient ses travaux, et le montage d’une exposition qui cherche encore des points de chute.

Durant leur road trip, Antoine et Bilal font une escale d’un mois à Odessa et y réalisent une installation sur les fameux escaliers Potemkine, un clin d’œil évident à la fameuse scène de l’escalier du Chef d’œuvre d’Eisentsein, Le cuirassé Potemkine. Ils avaient alors envisagé d’en faire un dyptique, et d’installer les oeuvres sur les escaliers de la Gare Saint Charles à Marseille, ville jumelée à Odessa.

 

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La réalisation du coffret regroupera 8 ouvrages couvrant tout un versant méconnu de son travail. Le street art bien sûr, y sera présent grâce à toutes les photos qui pourront être réunies, mais aussi ses croquis et d’autres projets qui n’ont pas été menés à terme : « Les formats s’adaptent à chaque fois au projet. Il n’y a pas de chronologie dans son travail. L’idée c’était la profusion, une idée menait à une autre idée, et nous voulions garder ça : la profusion, la multiplicité des techniques etc. »

Afin de garantir son libre accès à tous, les coffrets seront édités en nombre limité à 1000 exemplaires, et distribués exclusivement aux lieux de consultation publics en France comme à l’étranger (centres de documentation d’établissements scolaires, bibliothèques universitaires, médiathèques etc). « Lui même passait son temps en médiathèque. L’idée est que ce soit accessible tout le temps par tous. » explique Antoine. 

Souhaitons à ce projet un engouement plus grand sur les réseaux sociaux que celui qu’a suscité sa disparition tragique.

Pour soutenir l’initiative qui verra le jour au Printemps 2018, c’est sur la plateforme Ulule avant le 20 septembre: https://fr.ulule.com/zoo-project-hommage/

Les retardaires ont un sursis ici : https://www.zoo-project.com/hommage/nous-aider/

D’ici là, sortez ouverts : levez la tête, et faites tomber les murs, regardez-les.

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 Camille Soler

18/09/2017