Gabi Jimenez ou la rage de créer | Gabi Jimenez, Association Voyageurs-Gadjé, Picasso, gitanos, Biréli Lagrène, aco Suarez, Frédo, Alexian Santino Spinelli, Antonio Maya
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Nathalie Galesne   

//Gabi JimenezGabi JimenezVoix chaude, enjouée, gentillesse spontanée… Au premier coup de fil Gabi Jimenez accepte l’idée d’une rencontre. Un rendez-vous est pris. Skype, qu’il apprivoise en un clin d’œil grâce à ses filles, aura raison de l’éloignement géographique. Merveille de la technologie, bien que de l’autre côté des Alpes, me voici introduite dans le logis de l’artiste, à quelques cinquante kilomètres de Paris, dans le Parc du Vexin (Val d’oise). Déambulation dans le séjour, le jardin, l’atelier ; ballade entre les objets de récup hétéroclites.

Gabi Jimenez n’a pas toujours été sédentaire. Il est né dans un bidonville, puis a vécu en caravane, nomadisant pendant 30 ans au gré des expulsions. « Elles étaient encore plus sauvages qu’aujourd’hui, se remémore-t-il. Il n’y avait à l’époque ni préavis, ni procédure. » Ce vécu explique sans doute son parcours de militant, engagé depuis plus de vingt ans au sein de l’Advog (Association Voyageurs-Gadjé), ce quinquagénaire jovial intervient aussi dans les écoles et transporte à la demande, le Tikno Musée et ses quelques 800 pièces. « Ce sont des objets de la vie quotidienne gitane que je collectionne, que des trucs positifs pour inverser les fantasmes et les représentations néfastes projetés sur le monde gitan.»

Gaby Jimenez semble avoir glissé plusieurs vie dans une seule. Ferrailleur un temps, guitariste à ses heures, il a côtoyé la pub et le graphisme, des langages qu’il détourne dans sa production artistique. Couleurs éclatantes, formes répétitives, géométrie variable des corps emboîtés animent l’œuvre de ce plasticien internationalement reconnu.

 

« Durant la Seconde Guerre mondiale, Picasso a répondu à un nazi qui lui demandait à propos de sa toile Guernica: - « C’est vous qui avez fait cela? » - « Non… c’est vous ». Moi je peux dire la même chose à propos de mes toiles. Ça n’est pas moi qui aie fait ça, c’est ce que fait la société à nos gens! »

 

Bribes d’une conversation à bâtons rompus

Vous dites que certains gitans sont devenus artistes suite à une reconversion, que voulez-vous dire exactement ?

Je suis issu d’une famille de « gitanos », de Kalé. Nous parlons andalous. Nous jouons le flamenco depuis des générations. C’est notre « gitanité » qui continue de se transmettre. En plus de la musique, nous sommes paysagistes, fleuristes… Nous avons une dextérité particulière qui est due à nos activités artisanales : nous manions la dentelle, l’étain, les plantes, les paniers…ce savoir-faire artisanal a permis à certain d’entre nous de devenir artiste, d’opérer une reconversion dans l’art quand nos métiers ont commencé à disparaître. En fait nous ne sommes pas démunis, nous avons une grande capacité d’adaptation, qui nous permet de ne pas dépendre des autres. La structuration de nos vies par le voyage reflète précisément cette faculté d’adaptation.

//«Django des terrains», Gabi Jimenez«Django des terrains», Gabi Jimenez

Il s’agit aussi de métissage…

Nous colportons des sacs d’inspiration qui se sont avérés très féconds. Qui se sont contaminés à d’autres sacs d’inspiration. Le flamenco, qu’est que c’est sinon un métissage des cultures arabe, juive, gitane interdites, pourchassées, bannies de l’Espagne par les rois catholiques. Ces différentes expressions artistiques se sont mélangées dans le grand chaudron du flamenco. Le jazz manouche, dit jazz français, c’est à Django Reinhardt qu’on le doit. Il a su s’emparer du jazz des noirs américains descendants d’esclaves, délayer les sonorités africaines de ce jazz aux sonorités issues des caravanes. Le problème c’est que cet héritage, inscrit désormais dans le patrimoine de France, n’est pas reconnu comme tel. Biréli Lagrène dit que lorsqu’il joue aux Etats-Unis, on le considère comme un jazziste à part entière, mais en France il est perçu uniquement comme un musicien manouche.

Comment définir alors cette figure de l’artiste tsigane dans la société française ?

Aujourd’hui, en France, les artistes désignés come tsiganes -catégorie générique qui contient en fait une multitude d’origines et de réalités- sont super connectés. Nous avons tous plus ou moins dépassé le stade de la survie et du voyage pour mettre en place des pensées et un dispositif artistique. Mais je dirais tout de même que nous avons une attitude vis à vis de l’art qui nous est propre. Par exemple, on ne s’applaudit pas pour la performance artistique. Un ferrailleur a autant de mérite que nous, sinon plus. Quand on nous en gratifie, nous ne faisons rien de nos titres honorifiques, cela ne nous impressionnent pas. Il n’y a pas chez nous cette suprématie de l’art que l’on retrouve ailleurs.

//44 gadgé et un gitan. Gabi Jimenez44 gadgé et un gitan. Gabi Jimenez

Mais au bout du compte peut-on parler de culture Rom ?

Oui bien sûr, il y a un socle social et culturel qui influence l’interprétation artistique. C’est incontestable. Mais cette culture ne doit pas être préservée, elle doit continuer de circuler, être ensemencée, restituée à la communauté au sens large, et s’exprimer dans le contemporain. En ce qui me concerne je ne veux pas m’inscrire dans l’art tsigane, j’évite à tout prix de véhiculer l’idée d’une culture spécifique Rom qui serait à la base de mon travail artistique. Ce serait du folklore. Je ne me lasse pas de le répéter : je suis un artiste plasticien gitan, pas le contraire. Mes œuvres doivent donner la rage et être accessibles à tous les citoyens. Quand je dis « rage », je veux signifier que nous ne devons pas nous conformer à ce que l’on attend de nous, nous ne devons pas nous laisser enfermer dans un périmètre qui serait assigné à la culture tsigane et y restés cantonnés. C’est extrêmement difficile parce que nous sommes systématiquement mis à la marge, à la périphérie du marché de l’art, la sphère artistique est hermétique. C’est ce qui explique pourquoi certaines personnes produisent des œuvres devant plaire aux gadgé. Leur démarche est dictée par la motivation alimentaire. C’est un phénomène pervers auquel je ne voudrais pour rien au monde participer.

//Festival des bidonvilles (Slovaquie) Photo Gabi JimenezFestival des bidonvilles (Slovaquie) Photo Gabi Jimenez

 

Pourquoi vous définissez-vous avant tout comme artiste peintre et non pas également comme musicien ?

Au début je voulais devenir musicien, mais je me suis contenté de donner des cours à des gens célèbres. J’ai joué au Zénith avec les « Ogres de Barbak ». Je les ai suivis en Slovaquie au Festival des bidonvilles. Un moment inoubliable ! Nous voulions aller à la rencontre de ces gens, faire en sorte qu’ils sentent leur importance. Je viens aussi d’écrire un texte dans le dernier numéro de la revue « Etudes tsiganes » sur le Flamenco. J’y demande à plusieurs personnalités -Paco Suarez, Frédo, Alexian Santino Spinelli, Antonio Maya, Boboï de raconter le flamenco, de l’explorer avec moi.

Mais je suis avant tout plasticien. D’ailleurs c’est de la peinture et de mon travail artistique que je vis. J’ai été très tôt saisi par la passion pour l’art. Je suis le premier peintre de la famille. Je souhaite poursuivre le chemin que mes maîtres ont tracé, le sillon qu’ils ont creusé en moi. Je me réfère à Basquiat, Pollock, Dubuffet, Picasso, Van Gogh, ou encore Cézanne.

//«Extermination», Gabi Jimenez«Extermination», Gabi Jimenez

Et le gabisme dans tout ça?

Le « Gabisme » naît de la musique que j’ai entendue en m’imprégnant de l’œuvre de ces peintres. Quand on est face à ce qu’ils ont crée, on arrive à s’éloigner d’une vision réaliste, à laisser agir leurs œuvres en nous. Je veux faire la même chose avec mon travail en l’imposant à l’institution artistique établie, et je veux le faire avec ma mémoire de gitan, cette mémoire collective pétrie de discrimination, de racisme et de xénophobie. Mes expositions sont conçues sur le papier et orchestrées autour de ces thématiques fortes. C’est pourquoi quand on vient voir ce que je produis, on vient découvrir au delà de mon œuvre quelque chose de spécifique : le génocide, la relégation quotidienne, etc. Les créations qui surgissent de cette rage, j’aimerais les restituer à l’humanité, à l’universel.


Nathalie Galesne
25/10/2015

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