Pour faire le portrait d'une femme de scène... Clyde Chabot | Clyde Chabot, Stéphane Olry, Théâtre de l'Echangeur à Bagnolet, La communauté inavouable, représentation-performance, Jason Moon, Djalila Dechache
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Djalila Dechache   

//Clyde ChabotClyde ChabotClyde Chabot est une jeune femme discrète. Et pourtant, elle est sur scène et la travaille. Une scène un peu particulière où elle va raconter cette fois-ci l'histoire de sa famille. Elle travaille beaucoup, écrit beaucoup, ne laissant jamais passer une occasion de s'exprimer par écrit sur l'expérimentation théâtrale, participer à une édition d'une session de Permutations qui fait travailler ensemble des artistes d’univers très différents ou encore au festival pluridisciplinaire qu'elle a créé OFF Limits qui devient bien vite un observatoire de la scène expérimentale.

Sa dernière création « Sicilia » vient d'être programmée au Théâtre de l'Echangeur à Bagnolet, tout près de Paris.

Imaginez une grande table dressée, nappe immaculée, prête à accueillir une vingtaine de convives au vu du nombre de chaises en attente. Au centre, du pain, du fromage, du vin; dessinant comme un chemin rectangulaire, des photos étalées autour de la nourriture. Des torchons recouvrent peut-être des plats ....Elle, la narratrice, se tient à une extrémité, éclairée par la lumière de son ordinateur ouvert, accueillant les invités qui formeront le public. Elle nous livre son texte autobiographique. Elle s'est rendue sur place, à Palerme, Messine, Agrigente mais pas seulement; elle a questionné, elle a cherché, écouté sa mère et sa tante dépositaires de traces et de souvenirs, elle a rêvé, raconte l'histoire de sa famille, son histoire imaginée et réelle en partageant le pain et le reste, circulant autour de nous, montrant les photos prises de son voyage initiatique. Un banquet réel qui rappelle Platon où elle nous invite à explorer nos origines afin de donner vie aux ancêtres.

Clyde Chabot, comédienne, auteure, pédagogue, enseignante, directrice de la compagnie « La communauté inavouable » n'en est pas à sa première exploration théâtrale. Après avoir vu une représentation-performance de Sicilia -prononcez Sitchilia, en mettant l'accent tonique sur la deuxième syllabe- j'ai voulu rencontrer la créatrice de ce travail de scène peu habituel.

Pour faire le portrait d'une femme de scène... Clyde Chabot | Clyde Chabot, Stéphane Olry, Théâtre de l'Echangeur à Bagnolet, La communauté inavouable, représentation-performance, Jason Moon, Djalila Dechache 

Que représente pour vous « Sicilia » ?

Ce texte pose la question de l’identité féminine dans la filiation: de quoi hérite-t-on et comment cela détermine nos vies. Je me suis rendue plusieurs fois en Grèce qui était pour moi comme une terre nouvelle. Je voulais me rendre en Sicile depuis un bon moment déjà, je n'étais pas pressée jusqu'à l'été 2010, portée par des attentes qui m’ont poussée à remonter le fil du temps pour savoir qui étaient mes ancêtres et que reste-t-il d’eux ? Du côté de ma mère, une partie de ma famille a quitté la Sicile pour se rendre en Tunisie en 1956. D'autres sont partis à Chicago. Ma mère est née au village de Tébourba, près de Bizerte. A 18 ans, elle arrive à Marseille. Pour moi, ma démarche, en me rendant de l'autre côté de la Méditerranée, a été de l'ordre de l'aventure, de l'imaginaire, comme la découverte d'une terra incognita.

 

Comment avez vous travaillé le projet ?

J’avais très peu d'éléments sur ma famille, mis à part une tante qui avait des documents écrits mais ils ont brûlé dans l'incendie de son appartement. Ce que je sais c'est que ma mère était naturalisée française dans les années 1950 et qu'elle ne voulait pas que sa fille apparaisse comme une fille d'immigrés italiens, ce qui était mal vu à l’époque. J'ai écrit le texte « Sicilia », là-bas, afin de garder la sensation de la première fois, travail sur la sensation, sur l'immédiateté.

 

Votre écriture se définit dans l'interstice du présent ?

Je ne sais pas écrire autrement, je ne sais pas à l'avance quand le texte va devenir spectacle, quand le texte devient parole, je ne le décide pas, le corps est habité par la matière ce n’est qu'ensuite que la fiction se met en place. J'ai crée le spectacle dans mon bureau pour dix personnes. Je n’ai cessé de le retravailler depuis. En fait, c'est un spectacle participatif.

 

Que voulez-vous dire ?

Mes spectacles font partie d'un processus, c'est à-dire qu'ils se situent dans une dimension qui ne se fige pas dans l'écriture. Par exemple, le spectacle Médée, d'après Hamlet-Machine de Heiner Muller, connaît à ce jour huit versions dont une avec une actrice taïwanaise, des distributions différentes et des contextes différents. Le texte d’Heiner Muller revisite l’histoire du XXe siècle et notamment l’histoire du rêve communiste et de son effondrement. L’installation que je fais tente d’inscrire, le temps d’une photo, l’histoire individuelle de chacun dans la grande Histoire. Pour revenir à « Sicilia », c’est le texte le plus écrit, le moins évolutif. Mais cela ne signifie pas qu'il va rester en l'état.

 

Vous avez eu quel type de matériau pour construire votre spectacle ?

Comme il y avait très peu de traces, je les ai créées en prenant beaucoup de photos. Imaginez que même le nom du village de mon grand-père, Cugno près de Syracuse, n'existe plus. Je ne me suis pas posée la question de savoir si la recomposition sera vraie ou pas. J’ai cherché à me situer dans la voie la plus vraisemblable et peut-être aussi la plus poétique, en fonction de ce que j'ai pu entendre par les femmes de ma famille.

 

Pour faire le portrait d'une femme de scène... Clyde Chabot | Clyde Chabot, Stéphane Olry, Théâtre de l'Echangeur à Bagnolet, La communauté inavouable, représentation-performance, Jason Moon, Djalila Dechache« Sicilia » est donc promis à une évolution, comment la voyez-vous ?

« Sicilia 1 » m'a permis de franchir une étape, celle de la mise à nu de la vendetta, ce sens si puissant de la famille et du partage du rituel, celui de l'absence de mes grands-parents, celui du deuil que j'ai vécu avec d'autres en public. La suite est à l'état de rêve pour l’instant, un voeu qui m'est cher : écrire un nouveau chapitre relatant l'histoire de ma famille qui est s’est déroulée en Tunisie. Un jour, je retournerai au village de Tébourba près de Bizerte et je ferai vivre ce pan inconnu de ma famille et de ma vie. Le rêve total serait de pouvoir le jouer en Sicile et en Tunisie.

 

Pourquoi avez-vous sollicité Stéphane Olry.

Comme je ne joue pas souvent, son regard a porté sur le jeu et plus particulièrement mon jeu. D'autre part, je le connais depuis que j'enseignais le théâtre à l'université de Bordeaux, j'avais eu l'occasion de l'inviter et j'avais apprécié son regard sur un plateau. J'aime beaucoup son travail et lui aussi a fait cette démarche pour ses origines.

 

Quelle suite est donnée à ce spectacle ?

Après Bagnolet, des représentations sont prévues en juin au Pays de Galles à Cardiff et en anglais, puis à Porto au Portugal. Dans l'immédiat, je pars en avril à Séoul pour une installation dans un grand centre d'art en Corée du sud de Médée ; un dramaturge et plasticien coréen, Jason Moon, collabore à ce travail.

 


 

Djalila Dechache

04/03/2014

www.inavouable.net