" Le mimosa de décembre" de Keltoum Staali | Karim Metref, guerre d'Algérie, récit, Keltoum Staali, Gilles Perrault, Kabylie
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Karim Metref   

" Le mimosa de décembre" de Keltoum Staali | Karim Metref, guerre d'Algérie, récit, Keltoum Staali, Gilles Perrault, KabylieLe mimosa de décembre est un livret, 110 pages en format A5, publié par les éditions Lazhari Labter d'Alger. Il raconte, à la première personne, le parcours d'une petite fille, née en France en 1960, en pleine guerre d'Algérie. Son père ne parle que Français à la maison. Il voudrait voir ses enfants étudier et s'émanciper. La langue Française est pour lui la langue du progrès, de la richesse. Sa mère par contre refuse cette langue fille d'un système colonial qui la violente en continuation. « Dans el douar où elle est née, elle a vu peu de Français. Ou plutôt, elle n'a vu de la France et de sa civilisation admirable que les militaires, précédé par les récits des viols et des tortures. » La France qui l'oblige a vivre loin de sa famille. La petite Keltoum baigne, dès sa naissance, dans cette contradiction qui accompagnera toute sa vie. D'ici où de là-bas ? D'ici et de là-bas ? Ni d'ici ni de là-bas ?

Elle grandit pendant que la guerre fait rage en Algérie. En classe elle se fait toute petite. Sage comme une image. « J'ai tant de chose à me faire pardonner. Les petits frères morts avant leur temps, les fiancés et les fils d'institutrices avalés par la guerre... »

A la maison les choses ne vont pas mieux. Les voyages en été à Mazouna, vers l'Ouest algérien, sont vécus comme des occasions de ressourcement. Mais un drame vient les interrompre. Lors d'un retour du bled, sur le bateau Alger-Marseille, le dernier né, Abed, meurt terrassé par une diarrhée virale contractée au village, à cause des conditions d’hygiène précaires qui y règnent. La mort du bébé, qui se déshydrate comme une plante du désert, traumatise toute la famille. La maman mettra plusieurs années avant de se remettre. Le père traînera son sens de culpabilité pour la vie, La petite Keltoum en perd la parole pour quelques mois.

La mort du bébé accompagne le récit de Keltoum sur toute sa longueur ou presque. La mort de Abed est présente dans son parcours de croissance, elle est là quand l'autre petit frère naît et prend le nom de celui qui n'est plus. « Ce leg trouble nos relation avec lui et avec la mort. Au fond on ne sait pas qui il est et d'où il vient.» Il est là quand la grande sœur décide de fuguer et d'aller vivre – ò scandale- avec un Français, un gaouri, un infidèle.

C'est à cette occasion que la famille ose retourner à Mazouna, 14 ans après la mort du petit Abed. Le village natal mange peut être les bébés mais il est le lieu idéal pour retrouver ses racines, pour se sentir entourés par les siens. Le coup porté au cœur et à l'honneur, par la fugue de la fille ne peut guérir que par le ressourcement. La petite Keltoum a 17 ans, une jeune femme. Le père lui impose le port du Haik, le voile traditionnel. Mais au pays aucune jeune fille ne le porte. La vie est allée de l'avant. Eux ont gardé du bled une vieille photo jaunie par le temps.

Après le bac et les études en littérature, Keltoum décide d'aller en Algérie pour chercher un travail. Son choix est une sorte de revanche contre le sort de ses parents, préoccupés mais fiers de leur fille. « Que pourrait-il m'arriver dans notre pays ? ». nous sommes au début des années 80.

De « son pays » Keltoum tombe profondément amoureuse, mais surtout de sa capitale : Alger la blanche. « Elle s'était sentie chez elle dans la ville écartelée aux mille visage... Au cœur de lumière. » Elle y devient adulte. Y trouve travail, amitié et puis l'amour.

C'est juste après les événements du 5 octobre 1988 qu'elle rencontre Antar, l'amour de sa vie, le père de son enfant. Elle découvre être enceinte alors que l'Algérie vit sa brève et tourmentée expérience démocratique des années 90. A l'approche de la naissance de son enfant, le souvenir du petit frère, « mangé » par l'ogresse Algérie, la hante de nouveau. Elle part en France pour accoucher. Quelques semaines après le départ, le pays sombre dans le chaos. Elle est de nouveau contrainte à rester en exil.

Cette fois-ci elle décide de construire sa vie en France. Elle se ferme à l'Algérie. Celle qu'elle désire tant semble ne pas la vouloir, alors pourquoi s’entêter. Elle efface l'Algérie de sa vie pour plusieurs années. « J'ai coupé tous les liens ou presque. Je tourne le dos à ce pays qui sombre. Je le déteste d'avoir laissé la place aux barbares. (…) Je me déteste d’être lâchement à l'abri pendant que mes amis soufrent, meurent

C'est un artiste plasticien algérien au nom espagnol, Denis Martinez, qui sera la cause de son retour, presque 20 ans après son départ. Un jour elle reçoit une invitation pour participer à Raconte-Arts. Un festival multidisciplinaire que le fameux peintre organise avec d'autre activistes en Kabylie. Elle part un peu perplexe. « Ce pourrait-il que je m'y sente étrangère ? Que rien ne subsiste de ma vie d'autrefois ? Pour l'instant c'est l'émotion qui domine. » Que trouvera-t-elle ? Elle se laisse entraîner. L'hospitalité simple et chaleureuse de la Kabylie, sa lumière, ses paysages la réconcilient doucement avec le pays. Comme une amoureuse, qui retrouve l’être aimé après une longue séparation, elle se jette dans les bras d'Alger. « Malgré nos contentieux, je retrouve cette fidélité du soleil et les fous rires entre amis. Alger n'est pas rancunière, en tout cas je me sens pardonnée. »

 

J'ai lu Le mimosa de décembre et j'en suis resté rêveur

// Keltoum Staali Keltoum StaaliJ'ai lu Le mimosa de décembre et j'en suis resté rêveur. Quand était-ce donc ? Et où ? Était-ce sur l'avion à mon retour d'Algérie ? Je ne me souviens plus du moment et du lieu mais je me souviens très bien des émotions. J'ai ouvert le livre, confortablement assis dans un fauteuil de train. Oui je crois bien que c'était sur le train. Les sièges d'avion ne sont pas si confortables. Je l'ai ouvert donc et je me suis plongé dans la lecture. Je crois que je ne l'ai plus lâché jusqu'à la fin. Je l'ai lu d'un seul trait, comme une traversée en apnée. Je l'ai bu comme une bonne bière fraîche après une marche par une chaude journée de printemps : cul-sec !

« Ce qui frappe d'emblée dans ce livre enthousiasmant, c'est son ton, son écriture. Le style de Keltoum Staali est tout de vivacité et d'énergie. » écrit Gilles Perrault dans sa courte préface.

Je lis toujours les préfaces, après avoir lu le contenu. Je n'aime pas me faire conditionner. Je préfère me faire moi même mon idée. Mais les mots de Perrault me frappent : enthousiasmant, vivacité, énergie... J'aurais utilisé les mêmes mots pour décrire ce livre.

 


 

Karim Metref

23/11/2013