Quand Catherine Zarcate rencontre le roi Salomon | Catherine Zarcate, Yudit Kiss, Mahâbhârata, Roi Lear, Salomon, Reine de Saba, Bhishma, Mozart
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Yudit Kiss   
Quand Catherine Zarcate rencontre le roi Salomon | Catherine Zarcate, Yudit Kiss, Mahâbhârata, Roi Lear, Salomon, Reine de Saba, Bhishma, MozartCatherine Zarcate sait que les contes ne sont pas de drôles d’historiettes pour amuser les enfants. S’ils peuvent divertir, ils représentent bien plus. Les contes sont la matrice de toutes les grandes œuvres de la littérature mondiale, de l'Odyssée à la Conférence des oiseaux, du Mahâbhârata à l'Epopée de Soundiata. Les contes populaires sont comme un immense fleuve qui entoure la terre ; chaque peuple y puise ses histoires et y mêle ses propres récits. Parfois quelqu'un surgit de cet immense fleuve, fixe les mots et cristallise les histoires. Parfois, cette personne a un nom, mais plus souvent son nom n'est pas retenu. Les auteurs disparaissent, mais leurs œuvres continuent à nourrir le grand fleuve des histoires. Shakespeare a écrit son Roi Lear sur la base de contes et légendes populaires, puis sa pièce a été de nouveau racontée, dispersée et réinventée dans l'imaginaire populaire partout dans le monde. La littérature, notre conscience collective, respire par ce processus de cristallisation et dispersion perpétuelle.

   Pour son Salomon et la Reine de Saba en un Coffret de 3 CD, chez Oui Dire, Catherine Zarcate a raconté l'histoire du roi Salomon en rassemblant des sources les plus variées glanées aux quatre coins du monde. Elle a lu le Midrash, les vieux textes chrétiens, les écrits du monde arabe. Elle a étudié les récits du Yémen et d'Ethiopie, pour pouvoir raconter les événements avec la voix de la bien-aimée, la Reine de Saba. Elle a consulté les vieux livres érudits dont les pages ne peuvent être tournées que par des mains gantées ; elle s'est perdue dans les ruelles de Damas, elle s'est mêlée aux gens des marchés en Ethiopie pour rencontrer le roi Salomon. Parce qu'avant de pouvoir le raconter, il fallait d'abord le rencontrer. Rencontrer le roi Salomon, dit aussi Suleiman ou Soleiman ben Daoud, l'Ecclésiaste, ‘celui qui porte la paix en lui’. Le retrouver entre les pages des livres, sur les images coloriées peintes sur bois, dans les récits racontés aux cafés, dans les musiques de Jérusalem que Jordi Savall a réuni, dans les chants de Sana'a, dans les dictons des vieux sages des villages de la corne d'Afrique.

   Quand elle a eu assemblé son matériel, Catherine Zarcate s'est mise à tisser. Le tissage et la vannerie sont parmi les métiers les plus vieux au monde. Leurs motifs réguliers suivent les pulsations de la nature, leurs innombrables variations reflètent sa richesse. Le résultat est un simple objet d'usage quotidien, dont la texture et la structure expriment la magnifique complexité de l'univers. On ne distingue plus les fils individuels, on ne voit plus les différences ; on ne voit que la beauté de l'objet achevé. A travers l'histoire du roi Salomon les peuples du monde se racontent, se complètent et s'enrichissent.

Grâce à la reconstruction de Catherine Zarcate, on se rend compte que cette histoire est un de nos mythes fondateurs. Un de ces axes qui expriment et nourrissent nos réflexions sur nous-mêmes. Ses innombrables tournures et variations racontent l'être humain avec ses talents et ses faiblesses. Ils parlent de la quête du savoir, de la recherche de l'immortalité, de la dignité du travail, de la force de la solidarité, mais aussi de soif du pouvoir, trahison, faux-semblants, dans les méandres de la manipulation. Les trois amours de Salomon montrent leurs multiples visages : l'amour platonique, les ferveurs du premier amour, le pouvoir du désir, même inachevé, le refus ; la fulgurante rencontre de deux égaux, au sommet de leur gloire, qui peuvent faire l'amour même avec les mots, les voluptés de la chair ; puis l'amour mûr qui devient solide comme le roc, l'amour qui est l'unique ressource quand tout est perdu…

L'histoire du roi Salomon est aussi un mythe de création. Salomon construit le temple pour sanctifier Dieu et ce faisant, il répète un acte de création à l'échelle humaine. Dieu est capable d'agir seul, mais les humains ne réussissent pas sans joindre leurs forces. La construction est une gigantesque entreprise commune, à laquelle participent tous les métiers, tous les peuples du monde, les animaux et même les mauvais djinns. Dirigées, même leurs énergies destructives deviennent positives, comme, quelques siècles plus tard, l'énergie d'atome deviendra outil de construction ou de dévastation terrible. Cet acte de création, Salomon le refera plus tard, quotidiennement, quand il tressera un panier chaque jour, même quand il aura retrouvé sa place sur le trône. Puisque, comme le dira Bhishma agonisant, dans le Mahabharata, un autre mythe fondateur : "le roi qui ne travaille pas, ne vaut rien".

//Catherine ZarcateCatherine ZarcateQuand l'Ange de la Mort vient chercher le roi Salomon, il ne négocie pas, comme la plupart des gens. Il accepte la fin. Mais il veut absolument achever son grand œuvre. Alors, il trouve un accord avec l'Ange qui lui permet de surveiller la construction du temple même de l'au-delà, jusqu'au jour ou le Seigneur le plus grand, le Temps, anéantit tout. Ce geste, ce besoin de créer, de laisser une trace est un des gestes fondateur de l'humanité. C'est Mozart, emporté par la mort en composant le Requiem.

L'histoire du roi Salomon est aussi un conte initiatique. Pour devenir un vrai souverain, Salomon doit faire un périlleux voyage d'initiation. Il doit parcourir le chemin qui mène du pouvoir reçu au pouvoir acquis, obtenir l'unique pouvoir véritablement solide : être respecté et aimé de tous. Il doit passer par le néant et la misère la plus profonde. Il doit connaître le monde, vivre la vie des autres, apprendre à travailler, se reconstruire pas à pas. C'est le même voyage qu'Ulysse, Sindbad, Don Quijote ou Faust parcourent plus tard. C'est notre voyage à tous.

A travers les contes et les mythes nos aïeuls nous transmettent leurs découvertes, leur savoir-faire, leur sagesse distillée. Ils nous guident et nous alertent des dangers qui nous guettent. La transmission d'expérience à travers les mots est un des traits spécifiques de l'humanité. Le roi Salomon écoute l'Univers. Il entend la musique céleste, il parle le langage des animaux. Il sait que si l'homme apprend les lois de la nature et respecte ses règles, les forces de la nature deviennent ses alliés. Ce même "écologisme" primordial surgit quand Humbaba supplie Gilgames et Enkidu de protéger la forêt des cèdres ou quand le fleuve Scamande sort de son lit pour arrêter le bain de sang au-dessous des murs de Troie.

Le père de Salomon, le roi David avait construit son royaume sur les batailles, mais son fils refuse la violence. Il a compris que les guerres non seulement sont aussi destructives que futiles. Tout le pouvoir, toute la richesse, la gloire, les territoires accumulés au prix d’innombrables vies humaines s'effondrent tôt ou tard. C'est l'avertissement d'Achille, quand Ulysse lui rend visite dans le pays de Hadès ; c'est la plainte de Sohrad, qui meurt dans les bras de Rustam, son propre père, qui l'a blessé mortellement. Il semble que nous n'avons pas encore entendu ce message maintes fois colporté... Catherine Zarcate arrive en messagère de la paix pour nous le répéter, évoquant notre héritage commun, nos liens fondamentaux, la richesse de notre diversité culturelle. L’écouter nous grandit et nous rend plus humains.

 


 

Yudit Kiss

20/11/2013

Salomon et la Reine de Saba. Coffret de 3 CDs, chez Oui Dire.

http://oui-dire-editions.fr/produit/683