Le Noir et le Bleu. Renverser les regards, quand la mer devient miroir | Florence Ollivry, Rudy Ricciotti, Thierry Fabre, Anissa Bouyaed, Goya, MuCEM, Miró, Maciej Fiszer, Fabienne Boursiquot, Mahmoud Darwîch, Rachid Koraïchi, Michelangelo Pistoletto
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Florence Ollivry   

Le Noir et le Bleu. Renverser les regards, quand la mer devient miroir | Florence Ollivry, Rudy Ricciotti, Thierry Fabre, Anissa Bouyaed, Goya, MuCEM, Miró, Maciej Fiszer, Fabienne Boursiquot, Mahmoud Darwîch, Rachid Koraïchi, Michelangelo PistolettoŒuvre de l’architecte Rudy Ricciotti, le musée est entouré d’une mantille noire évocatrice à la fois d’éléments aquatiques, algues ou filets de pêche, et du jeu de l’ombre et de la lumière d’un « Moucharabieh » stylisé. A travers la fine et sombre résille, se détache le bleu de la mer… le Noir et le Bleu… La marche d’approche, lente descente au plus près de l’eau, annonce le thème de l’une des premières expositions du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, inauguré en juin 2013 : « Le Noir et le Bleu, un rêve méditerranéen. »

Le commissaire de l’exposition Thierry Fabre1, et son associée Anissa Bouyaed2, convient le visiteur à une déambulation à travers les imaginaires et les représentations de la Méditerranée en jouxtant ces deux couleurs : ce qui fait la civilisation et ce qui la nie, les lumières et leurs ombres. Le rêve méditerranéen évoque volontiers une dimension solaire, l’éclat de midi, le gai savoir que découvrit Nietzsche avec une joie rédemptrice. Mais ce rêve c’est aussi un bloc d’abîme, le pur négatif que Goya en peintre visionnaire a su discerner avec éclat...

 

//Série Mer Méditerranée - © Gustave Le Gray (1857)Série Mer Méditerranée - © Gustave Le Gray (1857)

 

Pour Claire de Beaucorps, guide-conférencière au MuCEM, la visite de l’exposition est passionnante car elle invite les publics à entrer dans une démarche de décentrement. « Ce que je retiens ‒ lui rapporte un visiteur ‒ c'est d'essayer de comprendre différentes perceptions d'un même évènement ». Réflexe bien nécessaire quand on cherche à mieux saisir comment se façonnent nos imaginaires. Pour cette historienne de formation, l’exposition offre à nos représentations individuelles et collectives de se laisser questionner par l’histoire et la réalité sociale des territoires. Elle considère que les thèmes sont parfois abordés de manière bien lucide, et pour d'autres plus prudente, mais, souligne-t-elle, « ce qui est constant et ce que j'apprécie tout particulièrement c'est cette mise en tension entre noir et bleu : tout au long de l’exposition, les œuvres déploient leur aptitude à porter témoignage et à renouveler les questionnements ; la Méditerranée porte une histoire plurielle, d’une grande complexité : seuls des regards croisés sur l'histoire permettent de la comprendre et nous donner espoir en celle qui est en train de s’écrire. » Ainsi, au fil du parcours, le visiteur est invité à considérer la capacité toujours renouvelée de l’homme à créer. Selon Claire de Beaucorps, l’exposition est une invitation à faire sien l’appel pressant de Wajdî Mouawwad, qui écrit dans Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face : « Il semble que ce soit là, Dans cette obstination à rêver, Que chaque civilisation trouve sens et direction ».

//« Bleu II » - © Joan Miró (1961)« Bleu II » - © Joan Miró (1961)Le tableau Bleu II de Miró, dans lequel le bleu n’est plus simple couleur mais matière infinie qui nous ouvre à une forme d’intensité et de mystère, répond au fragment de Wajdî Mouawwad, le noir, face cachée et indissociable du bleu. Bleu et noir, les deux couleurs vibrent l’une par l’autre et se répondent. L’exposition questionne l’envers et l’endroit de cette notion de “civilisation” née avec les Lumières. Le visiteur va suivre le fil du temps à travers non pas une histoire mais des histoires qui s’entrecroisent et ourdissent les songes de tous ceux que cette mer attire et fascine3.

 

Ce voyage est rythmé par douze moments, depuis le XVIIIe siècle, prélude aux ambitions de Bonaparte en Égypte, jusqu’aux rêves d’aujourd’hui et de demain. La scénographie, réalisée par l’atelier Maciej Fiszer, s’organise autour d’un axe central, la rue, un bras de mer, un estuaire, une “ligne de temps”, dessinant une perspective ouverte aboutissant sur un grand miroir. Elle permet au visiteur de découvrir de façon dynamique par des effets de ricochet, les différentes thématiques de l’exposition et offre une grande liberté de déambulation.

Des récits et des voyages, vus des deux côtés du miroir: le rêve méditerranéen a en effet longtemps été un rêve unilatéral, celui de conquérants et de voyageurs venus de la rive européenne. Mais quels furent, dans le même temps, le ou les rêves de l’autre rive ?


//« Bonaparte à la grande mosquée du Caire » - ©Henri Léopold Lévy (1875)« Bonaparte à la grande mosquée du Caire » - ©Henri Léopold Lévy (1875)

 

De la conquête de l’Egypte par Bonaparte à nos jours, chaque représentation d’un pan historique est contrebalancée par un regard renversé. Par exemple, la conquête de l’Algérie est montrée dans sa brutalité à travers le regard d’Abdel-Qâder Al-Jazâ’irî. L’exposition, intégralement sous-titrée en arabe, s’adresse aux habitants originaires de la rive sud autant qu’à ceux des autres rives.

Pour Fabienne Boursiquot, doctorante en anthropologie à l’Université de Laval (Québec, Canada), au-delà de la grande force esthétique de cette exposition, son intérêt réside dans la richesse du contenu et dans l'approche en miroir qu'elle propose. Aboutissement de nombreuses années de recherche sur les représentations de la Méditerranée, cette exposition nous permet de prendre conscience que la vision que nous pouvons avoir d'un événement, d'un fait historique, dépend toujours du contexte dans lequel on se situe. Ce qui est vécu comme une grande joie pour les uns, peut être un désastre pour les autres. Cette approche en miroir permet aussi de déconstruire certains mythes entretenus au sujet du monde méditerranéen. Un bon exemple de cet effort de déconstruction est la section de l'exposition qui porte sur la Grèce blanche : on y découvre comment le mythe de la « Grèce blanche », incarnée par les statues de marbre blanc, est une pure invention, car en réalité, ces statues étaient polychromes. Ce goût de l’antique témoigne du refus de voir la polychromie dans la statuaire grecque, au nom d’un ordre blanc symbole d’une Grèce pure qui inspirera des idéologies totalitaires.

//“Hébé” ©Bertel Thorvaldsen (1806)“Hébé” ©Bertel Thorvaldsen (1806)

Mais ce rêve méditerranéen est-il partagé ? Le parcours de l’exposition, tel que décrit par Thierry Fabre, donne à voir La Méditerranée de Maillol, plantureuse et sculpturale, l’évocation heureuse et possible d’un monde commun, d’un appel à “méditerranéiser” la culture et la pensée que Nietszche, Valéry et Taha Husseîn vont, chacun à leur façon, tenter d’exprimer : une forme de syncrétisme méditerranéen voit le jour, mirage d’un possible alliage des cultures dont Al-‘Andalous est l’emblème. Mais le tragique qu’annonce le Minotaure, à travers des œuvres de Masson, de Picasso et de Miró, alors que la guerre civile éclate en Espagne, témoigne de la fragilité de ce monde et de ce rêve.

Plus loin, on découvrira l’élan colonial des années trente, les profondes secousses qu’il suscite, réveillant les appartenances des sociétés alors dominées. Le temps est à l’affirmation nationale, qui va percuter et bientôt fracasser le rêve méditerranéen.

“Une Méditerranée fracassée et réinventée” : un monde de destruction et d’exil. Entre guerres nationales, guerres civiles, occupations et libérations, le Noir et le Bleu sont à l’œuvre quand la détresse des uns n’est que le revers de la joie des autres. L’ensemble méditerranéen se fragmente et le rêve n’a plus cours. Il va toutefois renaître, réinventé par le monde du savoir, par les artistes et par les poètes. De Jean Cénac à Baya, de René Char à Jean-Nicolas de Staël, d’Adonis à Shafic Abboud, en passant par Tapiès, Mahmoud Darwîch ou Rachid Koraïchi, le rêve méditerranéen est réinventé.

“Bleu tourisme/ Noir mafia” : L’influence du tourisme de masse transforme en profondeur les paysages et fait apparaître un rêve nouveau que des photographes tels que Carlo Ghirri et Massimo Vitali, ou un peintre comme Malcom Moreley savent rendre visible. Ce n’est pas sans compter sur l’envers du décor, la spéculation immobilière, la corruption politique et les violences de la mafia siciliana, révélées ici par le travail journalistique et artistique de Franco Zecchin, mondialisées par le Parrain de Francis Ford Coppola. Les œuvres nous permettent de glisser du témoignage des archives au regard de l’artiste et de son engagement dans le monde qui l’entoure.

 

//Corleone 1985 – Carnival ©Franco Zecchin Corleone 1985 – Carnival ©Franco Zecchin


“Traversées” : Cette carte de Zinédine Bessaï nous parle du désir de traversées qui nous interroge sur la Méditerranée du 21e siècle entre continent liquide et barrière infranchissable. Une œuvre qui nous rappelle que la mer Méditerranée devient pour certains une « mort Méditerranée », et qui évoque le rêve des harragas prêts à tout « brûler » pour gagner l’autre rive.

Enfin, les visiteurs sont conviés autour d’une table en miroir, dont les contours épousent ceux de la Méditerranée. Cette œuvre de Michelangelo Pistoletto « Love Difference, Mar Mediterraneo », renoue avec l’utopie d’un possible monde commun. Autant de chaises, fauteuils, poufs que de pays bordant la mer, mais aussi, que de cultures et d’identités aux rapports souvent conflictuels : l’œuvre peut-être « expérimentée », elle est une invitation à choisir son siège et à faire face à son propre reflet dans le miroir et à ses éventuels commensaux pour décentrer le regard, contrer une démarche ethno-centrée, ou géo-centrée.

 

//« Love Difference, Mar Mediterraneo » © Michelangelo Pistoletto (2003-2007)« Love Difference, Mar Mediterraneo » © Michelangelo Pistoletto (2003-2007)

 

Le Noir et le Bleu présente les nœuds de l’histoire méditerranéenne, dans leur noirceur, leur complexité et leur beauté : l’exposition présente les contradictions et les paradoxes de cette histoire composée de tant d’histoires méconnues et propose de dépasser les discordances et les blessures de la mémoire dans un projet commun.

Cette exposition, que l’on pourra visiter jusqu’en janvier 2014, sera suivie par une nouvelle programmation artistique : « Alger/Marseille, aller-retour » qui poursuivra l’exploration et la réflexion autour des mémoires partagées. Mémoires en dialogue, narrations nécessaires, vitales, pour travailler à mieux se comprendre, car, comme le dit Thierry Fabre : « tant qu'on se parle, on ne se tue pas ».

Les douze points de suspension dans le tableau de Mirò nous rappellent que le rêve méditerranéen est encore et toujours à inventer et à écrire: à nous de le rêver et de l’écrire, à l’encre bleue !

 

 


 

Florence Ollivry

18/08/2013


Pour aller plus loin :

http://www.mucem.org/

Les Porteurs de rêve – Méditerranée - Collectif sous la direction de Catherine Portevin et Thierry Fabre (Coédition MuCEM / Éditions Textuel, 2013)

 

1 Thierry FABRE est responsable du département du développement culturel et des relations internationales du MuCEM. Créateur des Rencontres d’Averroès, il a dirigé pendant dix ans la revue littéraire et de débats d’idées La pensée de midi. Essayiste, il a notamment publié Traversées (Actes Sud, 2001) et Éloge de la pensée de midi (Actes Sud, 2007).

 

2 Anissa BOUAYED  est historienne, membre du laboratoire de recherches SEDET (Sociétés en développement, études transdisciplinaires, Paris VII) et membre associée du Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle d’Oran. Elle a été la commissaire de l’exposition inaugurale du Musée national d’Art Moderne et contemporain : « Les artistes internationaux et la Révolution algérienne », en 2008 à Alger, et a publié en 2005 L’art et l’Algérie insurgée, les traces de l’épreuve (Alger, ENAG).

 

3 On y croisera ainsi des “porteurs de rêve” tels que Bonaparte et Volney, Abdel Kader, Tahtawi ou les saintsimoniens, Elisée Reclus, lord Byron ou Winckelman, Cavafy, Taha Hussein ou Garcia Lorca... les oeuvres de Goya, Le Gray, Coste, Courbet, Maillol, Picasso, Masson, Pistoletto, etc.