Les accidents | Emmanuel Vigier, François Cervantes, Hassan El Geretly, Christophe Raynaud de Lage
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Emmanuel Vigier   

Généralement, dans les spectacles de François Cervantés, auteur, metteur en scène, à la tête de la compagnie « L’entreprise » à Marseille, le bruit du monde est à peine perceptible. Dans « Le prince séquestré », on entend d’abord cela. Une rumeur faite de cris. La colère d’un peuple. Une révolution d’une époque qui est sans doute la nôtre. De ce chaos, deux hommes s’échappent.

 

Ils sont maintenant sur scène. Devant une clôture. Ils ont des choses à se dire mais ce n’est pas si facile de faire comme si la rumeur n’existait pas. Ils se cherchent, se provoquent, se questionnent. Ils se connaissent, c’est une des seules choses dont on soit sûr.

 

L’un des deux ressemble à un clown, un être indéfini, en devenir. Un artiste? Un fou? Il est interprété par Hassan el Geretly, homme de théâtre et de cinéma, fondateur de la troupe El Warsha. L’autre est plus affirmé, un peu plus repérable socialement. Son interprète, Boutros Raouf Boutros-Ghali, est un acteur connu et reconnu en Egypte. Joué pour la première fois à Marseille du 05 au 10 février à la Friche de la Belle de Mai, «Le prince séquestré » fait prochainement son entrée sur la scène du monde arabe au Caire, durant le Dowtown Contempory Art Festival.

//Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)

A Marseille, dialogue avec François Cervantés et Hassan El Geretly. Morceaux choisis.

 

La rencontre

François Cervantés: « On s’est rencontré il y a longtemps avec Hassan. On a échangé, on s’est fréquenté. En 2010, on s’est revu au Caire et on a eu envie d’une collaboration un peu plus étroite, de construire un pont entre Marseille et le Caire. C’était un peu abstrait au départ. L’idée que des jeunes auteurs, scénographes, poètes puissent circuler d’une ville à l’autre… En arrière plan, il y avait un territoire géographiquement, historiquement cohérent mais déchiré par les crises politiques, alors faire un pas l’un vers l’autre…

« Un jour, j’étais au Caire, j’allais assister aux travaux de la compagnie El Warsha. Hassan arrive et me dit: « J’aurais tellement aimé être clown, ça m’a toujours fasciné, le clown. » Venant de lui, homme de culture, de littérature, j’ai senti, dans sa voix, que c’était une chose juste. Alors je lui ai dit: « On y va, je te prends au mot. » Le chemin vers le clown, ça réveillait tout un tas de sensations autobiographiques et de discussions sur le métier. Où il en était, où en était le pays. »


Hassan El Geretly: « Je ne suis pas favorable aux actes de création précipités. Il faut mûrir les choses. C’est la cas avec ce Prince…

Quand je travaillais en France, j’étais dans une forme d’itinérance. Souvent, je rejoignais les parades dans les villes. Il se passait en truc. J’ai dit à François: j’ai toujours pensé qu’il y avait un clown quelque part en moi, qui attendait de sortir.»

//Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)

Le prince et la révolution

Hassan El Geretly: « Nous on s’est investi complétement dans la révolution. Il y a eu une effervescence incroyable. Aujourd’hui, c’est une autre étape, du jour au lendemain, on ne sait pas ce qui va arriver…

Le clown représente ce qui se passe quand il y a un déséquilibre entre les composantes d’une équation dans un monde très fragile. Et quand ce monde-là ne trouve plus son contrat social, il y a ce décalage, cette violence…

La création devient un lieu incontournable de survie, de réflexion et d’action. »

 

François Cervantés: « Pendant deux ans, il y a des rendez-vous ratés, l’épuisement, l’incertitude…Hassan dit souvent qu’il y a eu d’abord la victoire, maintenant la bataille. Et ils savent que c’est long, qu’il y a beaucoup de casse.

Il y a eu des chants révolutionnaires, il y a eu des écrits….Hassan travaille sur des témoignages autobiographiques de familles de victimes de la révolution, de personnes qui ont été emprisonnées…

 

L’endroit où j’ai proposé le travail, est différent. Les événements sont là comme l’air qu’on respire, bien plus qu’un contexte.

Dans les moments les plus mordants, est-ce qu’il y a encore la place pour faire vivre l’être intérieur qu’est le clown? Où est la révolution? Est-ce que c’est la révolution en soi? Est-ce que ça concorde avec la révolution extérieure? C’est intéressant le moment de la naissance d’un clown. Catherine Germain, comédienne de la compagnie de l’Entreprise, relie la naissance de son clown à un accident de voiture...»

//Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)Le prince séquestré (©Christophe Raynaud de Lage)

La naissance du clown

Hassan El Geretly: « Je crois que ce clown-là représente peut-être cette part d’une énergie incontrôlée, incontrôlable, amorale, animale.

Quand j’étais enfant, le cirque Medrano passait au Caire, on connaît ce clown-là en Egypte, celui pour les enfants. Le clown du théâtre n’existe pas sur la scène égyptienne. Mais il y a des formes qui peuvent s’en rapprocher: le théâtre d’ombre, le personnage du « Mouhareg », « le bouffon...Il n’existe pas certes, mais je crois qu’il suffit de sonder pour le faire apparaître.

L’Egypte est un pays très ouvert malgré ce que racontent les médias. C’est un pays où il y a des débats énormes où il y a un désir de changement monumental. »

 

François Cervantés:« Comment capter un être intérieur qui serait comme un étranger, qui serait en nous, qui porterait ses désirs de vivre, dont on tomberait amoureux?

On a commencé par un travail vraiment physique. Rassembler la vue, l’ouïe, la sensation des pieds sur le sol… Hassan s’est rendu compte de la quantité d’énergie qu’il fallait pour ça. Mais il y a toute une texture du corps qui change. La sensation du temps change. L’appréhension de l’espace n’est pas la même. Après il y a le travail de maquillage, trouver une silhouette qui puisse correspondre à cette idée de ce qu’on se fait de cet être-là.

On le sent gros, petit, rouge ou blanc, stupide…C’est à tâtons. Après, il y a des visions. Par exemple, on se rend compte que pour être concentré, on a besoin d‘être toujours courbé, d’être toujours méchant. C’est très empirique. C’est équivalent de l’écriture mais en soi, c’est à dire avec le corps.

 

Hassan El Geretly: «Est ce qu’on connait son clown en disant: le voilà, le voici? Comme avec le théâtre d’ombre, il me semble que je reconnais quelque chose dans le clown que je n’ai jamais connu. Il y a quelque chose qui m’est familier.

Je découvre plein de choses en moi qui rencontrent le clown.

Cette énergie-là, des moments, des images, une sensation…un plaisir par rapport à l’autre… »

 


 

Emmanuel Vigier

26/02/2013

 

Crédit photographique: Christophe Raynaud de Lage

Dowtown Contempory Art Festival: http://d-caf.org/

 
Du 04 au 28 avril au Caire

Représentation du Prince Séquestré le 25 avril à 20h