Entretien avec Hamid Reza Vassaf | Cécile Oumahani, Hamid Reza Vassaf, Fariba Hachtroudi, Ahmadinejad, Ayatollah Khamenei, Telesm Negareh, Mohammad Khatami, Pondichéry, Rached Ghannouchi, Mohamed Morsi
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Cécile Oumahani   

//Hamid Reza VassafHamid Reza VassafFrangipaniers et bougainvillées cascadent dans les rues de Pondichéry, dans un déferlement de couleurs et de parfums. Le 1er décembre 2012, commençait la semaine culturelle du Prix Gitanjali, fondé par Fariba Hachtroudi, écrivaine et journaliste iranienne. Le premier évènement de cette manifestation franco-indienne se déroulait à l’Alliance française, à la maison Colombani,  une belle demeure située sur la promenade qui longe l’océan indien. Le vernissage d’une exposition des œuvres de Hamid Reza Vassaf, plasticien iranien en était l ‘ouverture. En effet son travail illustre admirablement le thème retenu pour l’année 2012 : « Résistance, laïcité et liberté ». La cruauté de la répression y est démasquée de façon implacable. En même temps, sensibilité et finesse donnent à ces œuvres une universalité qui n’a jamais laissé les visiteurs indifférents. Dans la présentation qu’il en a faite, Hamid Reza Vassaf a expliqué sa démarche et rendu hommage à Gandhi.  Il a ensuite accepté de répondre à mes questions, me confiant un exemplaire de sa BD, « Au pays des Mollahs »,  parue chez Même pas mal éditions en 2011, ouvrage dans lequel il dénonce le régime qui l’a contraint à l’exil.

 


 

Hamid Reza Vassaf, vous avez été professeur en communication visuelle à l’université d’art et d’architecture Azad  à Téhéran. Quel a été votre parcours en Iran jusqu'à votre départ?

En Iran, j’étais universitaire et j’avais aussi un atelier de graphiste qui était devenu un lieu de rendez-vous d’intellectuels et d’écrivains. Dans mon atelier, je collaborais – comme graphiste et directeur artistique – avec plusieurs maisons d’éditions, magazines et journaux dont la ligne n’était pas celle des officiels de la théocratie en Iran. J’ai publié également plusieurs livres illustrés sur la liberté d’expression, qui sont actuellement interdits en Iran.

 

Vous avez dû vous exiler en France après que certaines de vos œuvres ont attiré la colère du régime contre vous. Pourquoi?

J’étais un artiste, mon objectif n’était pas et n’est pas de faire de la politique. Mais je ne pouvais pas rester sans rien faire face à ce qui était en train de se passer dans mon pays. Mes œuvres illustraient les laideurs et les difficultés de la théocratie islamique. Pour cette raison, peu à peu, j’ai vu que toutes les portes m’ont été fermées par les autorités, puisqu’elles m’avaient mis sur la liste noire des artistes. On m’interdisait donc de publier, d’exposer et d’enseigner. Par conséquent, j’ai décidé de venir en France pour faire une thèse de doctorat, espérant que la période sombre de la présidence d’Ahmadinejad prendrait fin en 2009, mais en 2009, Ahmadinejad et le guide suprême Ayatollah Khamenei sont restés en place par la fraude électorale.

 

Que s'est-il passé avec la police iranienne?

J’ai beaucoup d’histoires dont je n’ai encore jamais parlé sur ce sujet. Un jour, je les écrirai. Voici une de mes histoires avec la police iranienne (Islamic Republic's Police Force).

Comme vous savez, le persan est la langue officielle en Iran. Mais selon une loi non écrite – depuis l'installation de la République islamique en 1979 jusqu'à maintenant – il existait et existe une habitude chez les responsables politiques du régime islamique qui consiste à commencer leurs discours et leurs paroles – officiels et non officiels – avec certaines phrases en arabes. J’observais le même phénomène sur les chaînes de la télévision nationale et dans les rues de Téhéran. Si vous marchez dans les rues d’Iran, partout, vous observerez des slogans sur les murs des villes qui sont écrits en arabe. Je ne suis pas nationaliste, mais je n’aime pas que les responsables politiques de mon pays me parlent, à moi et à mes compatriotes dans une langue que la majorité des Iraniens ne comprend pas.

En réaction à ce phénomène, le 7 juillet 2005, j’ai organisé une exposition à Téhéran, intitulée Telesm Negareh (talisman-graphie), où j’exposais vingt-huit œuvres. Dans ces œuvres, j’ai illustré des personnages; des héros mystiques de l’Iran préislamiques que j’ai représentés, enfermés dans des textes totalement ineptes, en utilisant le style d’écriture du Coran, avec des caractères arabes.

Dès le premier jour, les agents du régime sont arrivés, ont expulsé les participants et ont saisi toutes les œuvres. Ensuite, ils m’ont demandé de les accompagner à mon bureau, où ils ont vérifié sur place tous mes ordinateurs et finalement ils ont saisi mon ordinateur portable ainsi que tous les documents qui leur paraissaient suspects. Ensuite, ils m’ont emmené dans un immeuble qui était manifestement un centre des forces de l’ordre, où j’entendais les cris des détenus victimes des coups et peut-être même de la torture. J’ai été mis dans une cellule individuelle et interrogé trois fois, avec des gifles et des coups de pieds. Ils m’accusaient d’avoir offensé l’islam et le Coran. J’ai nié les faits et expliqué que je critiquais le caractère sacré de la langue arabe et l’utilisation de la langue arabe par les responsables politiques et non pas le Coran. Finalement, ils m’ont fait signer un engagement selon lequel je ne ferais plus d’expositions « critiques ou subversives ».

//Une œuvre de l’exposition TELESM NEGAREH (talisman-graphie)Une œuvre de l’exposition TELESM NEGAREH (talisman-graphie)


Vous aviez déjà publié plusieurs livres. Que contenaient ces livres?

Les livres que j’ai publiés en Iran relèvent de deux catégories. La première concernait ma spécialité, c’est-à-dire la communication visuelle (Graphique). J’ai publié plusieurs livres universitaires dans ce domaine. La deuxième concernait la « liberté d’expression ».

//En 2001, le «Guide» Ali Khamenei a déclaré au cours de la Prière du Vendredi, que la presse était devenue «le lieu des ennemis à l’intérieur du pays». Cette même année, j’ai écrit un livre avec des dessins, «Un événement, un point» (yek ettefagh, yek noghteh), dans lequel  j’ai décrit les pressions exercées sur la presse, en citant les déclarations des autorités pour illustrer mes propos.En 2001, le «Guide» Ali Khamenei a déclaré au cours de la Prière du Vendredi, que la presse était devenue «le lieu des ennemis à l’intérieur du pays». Cette même année, j’ai écrit un livre avec des dessins, «Un événement, un point» (yek ettefagh, yek noghteh), dans lequel j’ai décrit les pressions exercées sur la presse, en citant les déclarations des autorités pour illustrer mes propos.
//2003, « les noms et l’alphabet » (« Namha va Alefba »), livre illustré sur l’absence de liberté d’expression en Iran, en collaboration avec Javad MOJABI.2003, « les noms et l’alphabet » (« Namha va Alefba »), livre illustré sur l’absence de liberté d’expression en Iran, en collaboration avec Javad MOJABI.

//En 2005, « La souris et le chat », qui était une allusion à Mahmoud Ahmadinejad, qui venait d’être élu à la présidence de la république. A l’origine, « La souris et le chat » est un conte poétique et politique médiéval très célèbre d’Obeid Zakani, poète anticlérical. Dans cette œuvre, pour tromper les souris, un chat prétend qu’il a renoncé au meurtre des souris et devenu pieux, et grâce à son hypocrisie teintée de la religion et la naïveté des souris, il massacre toutes les souris de la ville de Kerman.En 2005, « La souris et le chat », qui était une allusion à Mahmoud Ahmadinejad, qui venait d’être élu à la présidence de la république. A l’origine, « La souris et le chat » est un conte poétique et politique médiéval très célèbre d’Obeid Zakani, poète anticlérical. Dans cette œuvre, pour tromper les souris, un chat prétend qu’il a renoncé au meurtre des souris et devenu pieux, et grâce à son hypocrisie teintée de la religion et la naïveté des souris, il massacre toutes les souris de la ville de Kerman.

Vous m'avez dit que vos livres traitant de la liberté d'expression ont été détruits. Dans quelles circonstances?

A l’époque de la présidence réformiste de Mohammad Khatami, l’autorisation de publication était délivrée par le Ministère de l’Orientation Islamique, dominé par les réformateurs. Mais, une fois que le livre était publié, les conservateurs faisaient pression sur le Ministère, parfois en organisant des manifestations, dans le but d’obtenir l’interdiction et la saisie du livre.

Cependant, malgré ces conditions, j’ai quand même obtenu une certaine satisfaction, parce qu’entre la publication et la saisie, une bonne partie des livres a été vendue et j’ai donc le sentiment que j’ai aidé à éclairer le peuple.

 

Vous avez publié une bande dessinée intitulée Au pays des mollahs. Quand l'avez-vous écrite?

En 2009, nous, les étudiants iraniens à Lyon avons organisé plusieurs manifestations contre la fraude électorale en Iran. Dans ces manifestations nous avons eu plusieurs heurts avec certains habitants français d’origine arabe qui appréciaient Ahmadinejad. Pour moi, leurs sentiments anti-occidentaux étaient connus. En effet, ils pensaient exactement comme les révolutionnaires iraniens en 1979. A cause de mon niveau de français, je ne suis pas arrivé à les convaincre que l’islam politique n’est bien ni pour l’islam et ni pour la politique. J’ai essayé de leur expliquer que pour Ahmadinejad, l’islam n’est qu’un outil pour servir ses intérêts politiques. C’était ce que je voulais montrer, quand j’ai commencé à écrire le scénario de la bande dessinée « Au pays des mollahs ». Je voulais transmettre nos expériences aux musulmans du monde et je voulais également dévoiler l’Eden qui est fondé par l’islam politique en Iran.

 

//La  BD « Au pays des mollahs » raconte certains événements méconnus en France (et même en Iran) de l'histoire de l’Iran, après la révolution de 1979, et dissèque le fonctionnement de ce régime islamiste. La BD « Au pays des mollahs » raconte certains événements méconnus en France (et même en Iran) de l'histoire de l’Iran, après la révolution de 1979, et dissèque le fonctionnement de ce régime islamiste.

 

Avez-vous eu connaissance d'une réaction du régime iranien suite à cette publication?

La première réaction du régime a été l’interdiction de mes livres graphiques (universitaires) que je rédigeais pour les professionnels dans les arts graphiques. En effet, j’habite en France et les mains du régime islamique ne m’atteignent pas. Donc, le régime a décidé de me sanctionner par une coupe économique.

 

Vous venez d'exposer à l'Alliance Française à Pondichéry une série d'œuvres aussi fines que puissantes. Je vous ai entendu parler de votre art, comme un art que vous utilisez pour dénoncer les laideurs du monde et non parler de sa beauté. Pourtant l'émotion que vous suscitez, l'humanité qui les inspire sont de l'ordre de la beauté, tout en montrant la cruauté.

Le cri agresse le larynx, même si il est là pour rappeler que « la liberté d’expression » est un droit fondamental des hommes.

Dans mon pays, il existe plusieurs artistes internationaux et connus qui restent sans rien faire face à ce qui est en train de se passer autour d’eux. Ils croient qu’un vrai artiste ne se mêle pas des événements politiques. Ils disent que le devoir des artistes est la création et l’expression de la beauté.

 

Je me souviens – à l’époque du président Khatami – d’un graphiste iranien connu, qui a fait une affiche intitulée « Dance and message » (Voir la fig. n°1). Cette affiche a été exposée dans plusieurs festivals internationaux de l'affiche. Je me disais : comment un artiste iranien peut-il faire une affiche pour présenter un art qui est interdit en Iran pour la seule raison que le devoir d’un artiste est la création et l’expression de la beauté ? Est-ce que cette affiche illustre la réalité de mon pays ?

 

Pour cette raison, je dis que mes œuvres n’ont pas pour but de montrer la beauté de mon pays. Par contre mon art vise à exposer les laideurs et les difficultés de la société iranienne. Il y a longtemps que je ne suis pas au service des beaux-arts et que mes œuvres appartiennent aux arts de la laideur.

//Fig. n°1 : Reza Abedini | Dance and Message | 1999Fig. n°1 : Reza Abedini | Dance and Message | 1999

Vous m'avez parlé à Pondichéry de votre regard sur le printemps arabe. Vous êtes pessimiste quand à l'avenir de ces révolutions. Pourquoi?

Parce que ce qui est en train de passer dans ces pays est exactement ce que nous avons vécu avec le processus d’installation de la république islamique après la révolution de 1979 en Iran.

En effet, je ne fais pas confiance aux politiciens islamistes modérés, parce que nos expériences en Iran montrent que ce type de politicien ne fait que préparer l’arrivée des islamistes fondamentalistes au pouvoir.

Regardez bien les membres du gouvernement provisoire après la victoire de la révolution de 1979 en Iran. Ils sont comme Rached Ghannouchi et Mohamed Morsi : des islamistes modérés. Ils ont étudié dans les universités américaines et françaises et ils portaient la cravate comme Mohamed Morsi. Mais ils n’avaient aucune connaissance précise et réelle de la démocratie occidentale, exactement comme Rached Ghannouchi et Mohamed Morsi.

//Le gouvernement provisoire en Iran- 1979Le gouvernement provisoire en Iran- 1979

Jusqu’au jour du vote de la constitution de la république islamique, les islamistes extrémistes se cachaient derrière ces politiciens islamistes modérés.

Ils se cachaient parce que les islamistes extrémistes savaient qu’ils seraient gagnants le lendemain du vote de la constitution. Ils savaient que pour imposer et appliquer la Charia et les lois islamiques de la constitution dans la société, les politiciens islamistes modérés feraient place aux islamistes extrémistes. Vous n’avez qu’à comparer les positions de Mohamed Morsi sur le concept de démocratie avant et après l’élection présidentielle. Chaque jour qui passe, Mohamed Morsi est plus proche des fondamentalistes islamistes.

Il semble que tous les chemins politiques des pays musulmans mènent à l’islam. C’est évident, parce que dans ces pays n’existent ni partis politiques puissants, ni institutions sociales, ni culture démocratique qui peuvent mener la révolution vers une vraie démocratie.

 

J’ai une simple question à poser à Mohamed Morsi et Rached Ghannouchi. Est-ce que dans le système politique que vous voulez installer, un chrétien ou un juif ou un athée peut devenir président ? Si oui, comment un chrétien, un juif ou un athée qui ne croit pas à l’islam peut appliquer les lois islamiques dans la société ?  Si non, comment justifiez-vous cette inégalité politique et sociale dans votre système politique?

Le jeu politique des frères musulmans est clair. Lorsqu’une religion précise ou une idéologie particulière est avantagée par la constitution, cela signifie que la révolution, la liberté, l’égalité, les droits des femmes, la démocratie etc… sont terminés.

La démocratie ne signifie pas le vote des majorités pour supprimer les droits fondamentaux des minorités. Par contre la démocratie est là pour protéger les droits fondamentaux des minorités. La première étape pour réaliser ce principe est la séparation entre la religion et le pouvoir. Si les Égyptiens et les Tunisiens ne respectent pas ce principe, le résultat de la révolution dans ces pays ne sera que le passage d’un système dictatorial classique à un système dictatorial religieux.

 

Quels sont vos projets actuels?

Actuellement tout mon temps est consacré à ma thèse de doctorat dans le domaine de l’histoire de l’art et j’ai déjà écrit deux scénarios pour mes prochaines bandes dessinées. Je commencerai à dessiner ces deux scénarios après la soutenance de ma thèse à la fin de l’année 2013.

 


 

Propos recueillis par Cécile Oumahani

23/01/2013