Cannes la politique… | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Cannes la politique… | Mehmet Basutçu
Michael Moore - Quentin Tarantino
La politique était également dans les rues de Cannes, revendicative. L’enjeu de ces manifestations intermittentes était de taille: l’exception culturelle à la française avait bel et bien une dimension internationale que la quasi-totalité des quelques quatre mille journalistes accrédités n’ont pas manqué de souligner. Les médias du monde entier ont ainsi expliqué comment la France avait réussi à protéger et soutenir ses artistes pour que des œuvres singulières existent sans risquer de devenir des ‘produits culturels’ formatés… Mais voilà que maintenant, une logique purement financière venait de remettre en cause une politique culturelle enviée de par le monde.

Le travail de la police, à Cannes, fut également exceptionnel. Mis à part une bavure qui donna lieu au tabassage en direct, entre autres victimes, d’un journaliste, le palais des festivals resta sous siège, entouré par les ‘forces de l’ordre’.
Ce palais que l’on dénomma à ces débuts le «bunker», fut durant douze jours le ’sanctuaire’, non pas de l’ordre établi des choses du septième art, mais de la contestation souterraine, éminemment artistique celle-là, des cinéastes que l’on appelle aussi, auteurs. De la vieille garde à la jeune relève disparate, ils étaient venus en force. De Jean-Luc Godard à Youssef Chahine de Michael Moore à Emir Kusturica en passant par Tony Gatlif, ils ne s’étaient pas invités, ils étaient sélectionnés ‘’officiellement’ pour venir présenter leurs films à l’intérieur même du palais.

Ce palais bunker était de ce fait, soigneusement miné de l’intérieur! N’oublions pas, le choix des films dépend, bien entendu, du bon goût des sélectionneurs du festival. Leur rôle et leur vision, voire leur mission en ces temps de turbulences artistiques et politiques, se trouvent ainsi revalorisés.

Les sections parallèles suivaient le courant. Le monde cinématographique tout entier, des cinéastes jusqu’aux sélectionneurs, ne pouvait pas rester insensible devant la chose politique. En effet, plus d’un quart des films présentés toutes sections confondues, traitait soit des conflits chauds du moment (Irak, Afghanistan, Moyen-orient, Tibet…) soit abordait la politique d’un œil attentif et critique, à travers diverses métaphores et situations symboliques.

Michael Moore, héro emblématique taillé sur mesure
La politique s’est alors tout logiquement imposée lors de la cérémonie de clôture. Les jeunes réalisateurs primés n’ont pas eu froid aux yeux pour afficher clairement leurs préoccupations politiques devant les téléspectateurs du monde entier. La Caméra d’or qui sanctionne une première œuvre, a donné l’occasion à la réalisatrice israélienne d’exprimer sa solidarité avec le peuple palestinien et leur aspiration commune pour une paix juste. En fin de parcours, les préoccupations politiques devancèrent l’art cinématographique. Dans l’histoire du Festival de Cannes jamais une Palme d’or à Cannes n’a été attribuée pour des raisons aussi évidemment politiques.

Michael Moore dont nous étions plus de mille à applaudir son extraordinaire Fahrenheit 9/11, avec sincérité et émotion, sans faiblir durant plus de douze minutes à la fin de sa projection officielle dans la grande salle, méritait-il cette récompense?

Oui, pour son courage politique et la dénonciation de l’Administration Bush qui a manipulé l’opinion publique mondiale toute entière par de purs mensonges et d’avoir engagé une guerre injustifiée pour occuper tout un pays, l’Irak. Oui pour la carrière de ce cinéaste rebelle, témoin infatigable de son temps, qui défend les plus faibles contre les puissants, qui accusent les multinationales, les marchands et les vendeurs d’armes, les hommes politiques et tous ceux qui méprisent les braves citoyens qu’ils envoient au casse-pipe. Combien de débutés ou de sénateurs ont aujourd’hui leurs fils engagés en Irak se demande Michael Moore. Il n’en a trouvé qu’un seul parmi plus de 500 représentants du peuple… Et qui sont-ils les recrutés? Les jeunes sans travail, des petites villes pauvres où le chômage touche près du tiers des adultes…

Non, pour son cinéma qui ne renouvelle en rien le genre documentaire. Nous pouvons même lui reprocher de trop jouer sur la corde sensible avec ses gros plans insistants sur les mères qui pleurent légitimement leurs enfants; d’avoir fait un montage trop didactique, démonstratif. On peut lui pardonner tout cela pour la bonne cause, celle de s’élever courageusement contre les mensonges d’état qui sont hélas monnaie courante, à différentes échelles, dans tous les pays même les plus démocratiques. Pourtant, il faut admettre qu’il s’agit d’un pamphlet, d’un film de propagande. Il nous faut alors être sceptique. La tentation de manipuler pour dénoncer la manipulation, est forte. L’idée selon laquelle la fin justifie les moyens est toujours bien vivante…
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Wong Kar-waï
Le documentaire, genre à part?
Une solution élégante aurait sans doute été de diviser la palme en deux branches. L’une serait destinée aux films documentaires et d’animation, nouvellement promus en compétition officielle avec cette année quatre titres sur dix-neuf sélectionnés. Ainsi, Wong Kar-waï ou Emir Kusturica ne seraient sans doute pas oubliés.

Devant l’élargissement de la palette des genres, il est en effet de plus en plus difficile d’établir un palmarès équitable. Le choix des membres et du président du jury, autre privilège des sélectionneurs, est également très important, puisqu’il va de paire avec le choix des films candidats. Il s’agit de subtils dosages diplomatiques, d’équilibre difficiles à tenir dans une situation bien complexe de pressions de tout ordre, d’exigence de qualité cinématographique et d’éthique.

Quentin Tarantino est sorti de l’affaire sans coup d’éclat, en concoctant un palmarès ni trop diplomatique ni franchement audacieux. Beaucoup remarquèrent, entre autres, que le producteur de Michael Moore et de Tarantino ne faisait qu’un et que la Palme attribuée à Fahrenheit 9/11 assurait à ce grand producteur, des possibilités de distribution accrues notamment aux Etats-Unis, et donc de recettes confortables. Nous ne pouvons pas dire que ces remarques soient désobligeantes, ni de qualifier les journalistes et autres critiques de cinéma qui osèrent les écrire, d’affreux manipulateurs de l’opinion publique...

Il y a eu également un autre documentaire réalisé par un autre américain, Mondovino de Jonathan Nossiter, jugés par certains critiques, tout aussi manipulateur que Fahrenheit 9/11. Promu à la dernière minute au rang du 19ème candidat pour la Palme d’or, Mondovino est un documentaire plus subtilement politique, plus manipulateur aussi, c’est vrai, mais tout aussi dévastateur pour l’image d’une certaine Amérique, que Fahrenheit 9/11 pour l’image de G. W. Bush. Jonathan Nossiter dénonce les ambitieux industriels et hommes d’affaires américains, qui font main basse sur la production de vin de grande qualité. Ils réussissent en quelques décennies, d’imposer au monde entier un nouveau ‘goût’, une nouvelle saveur pour les vins de grands crus. Ils s’imposent sur le marché international, en achetant les vignobles les plus connus de l’Europe, en imposant leurs productions de haut de gamme, en fixant à leur guise les prix, en faisant établir chaque année de nouvelles listes des meilleurs crus… Tout cela, au détriment des siècles de tradition et de savoir faire des vignerons européens. Nossiter nous apporte ici un exemple frappant de la globalisation en marche forcée, de la concentration effrénée des capacités de production, de l’hégémonie de la croissance à tout prix et du culte des marges bénéficiaires élevées. Le grand vin de Bordeaux ou d’ailleurs, n’est plus alors une exception culturelle, il est devenu un pur produit qu’il faut rentabiliser le plus rapidement possible. Pour les grands producteurs californiens de Napa Valley, il n’est plus question d’attendre qu’un grand vin atteint sa maturité dans dix ou vingt ans, voire plus. Il faut qu’il soit consommable sans trop attendre et vendu cher, très cher!
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Or (Mon trésor) de Keren Yedaya
Les femmes israéliennes et les palestiniens…
Les américains n’ont tout de même pas réussi à imposer leurs préoccupations et leur guerre, à tout le festival. La Méditerranée avec ses éternels affrontements, des Balkans au proche Orient, s’est trouvée plus d’une fois au menu de Cannes. Citons d’abord l’admirable Notre musique de Jean-luc Godard à qui le festival a rendu hommage cette année, en projetant des extraits de ses plus grands films, en début de séance des candidats à la Palme d’or. De la guerre de Bosnie au conflit israélo-palestinien, Godard nous propose images et réflexions dans une composition intense comme à son habitude. Notre musique ne pouvant être ni résumé, ni analysé en quelques phrases, évoquons ici deux notes plus personnelles, deux premiers films réussis, l’un israélien, Or (Mon trésor) de Keren Yedaya qui a remporté la Caméra d’or, l’autre palestinien, Atash (Soif) de Tawfik Abu Wael

Ces deux films, présentés à la «Semaine de la Critique Internationale» section parallèle la plus ancienne de Cannes, ont la particularité de parler de la condition féminine, en Israël et en Palestine. Keren Yedaya nous raconte avec une sensibilité sobre, la vie d’une jeune femme prostituée qui voudrait bien, épaulée en cela par sa fille, revenir à la vie normale. Or, cette jeune adolescente pleine d’énergie et de bonne volonté, ne réussira pas à éviter que sa mère ne retourne se prostituer dans les quartiers les plus mal famés de la ville. L’échec sera double: elle se retrouvera elle-même fille d’escorte, travaillant pour un réseau de call-girl de luxe… En évitant tous les pièges possibles de son sujet, d’un ton naturel, simple et profondément poétique à la fois, la réalisatrice israélienne nous brosse ici deux portraits de femmes plus que touchants, inoubliables d’humanité. Elle dénonce un ordre social où les femmes sont des citoyennes de seconde zone, corvéables à merci pour le bon plaisir de ceux qui sont, économiquement ou musculairement, plus forts.

Les femmes israéliennes et les palestiniens des territoires occupés, même combat? Nous n’aurions pas osé ce raccourci, si Keren Yedaya elle-même n’y avait fait allusion lors de la remise de son prix, en réclamant la paix pour les palestiniens et la dignité pour toutes les femmes maltraitées dans son pays.

Le jeune réalisateur palestinien Tawfik Abu Wael, (qui vit dans les territoires occupés, sous administration israélienne) est tout à fait sur la même longueur d’onde. Soif qui a été également candidat à la Caméra d’or, est l’histoire d’une famille palestinienne retirée en haut des collines poussiéreuses, installée dans des baraquements abandonnés, survivant en autarcie du commerce de charbon de bois. Le patriarche règne littéralement sur les siens. Ils impose à sa femme et à ses deux filles une vie de prisonnière. Elles n’ont de droit que celui de travailler. Le patriarche est brutal, sans pitié avec les siens, plus particulièrement avec l’une de ses filles qui a été à l’origine de leur isolement dans ces collines, à cause d’une relation amoureuse qui lui fit mauvaise réputation. L’honneur familial étant en jeu, l’exil dans l’exil, s’était imposé comme unique solution... Face à l’autorité aveugle, la révolte sourde. Le fils sera le premier à se rebeller pour chasser ce père étouffant. Mais ne sera-t-il pas tenté de perpétrer les traditions ancestrales?... Soif, film symbolique à volonté, en dit long sur les causes structurelles et culturelles des conflits chroniques qui endeuillent la région et qui finissent dans l’impasse où le cercle vicieux de la violence les attend tous.

Keren Yedaya et Tawfik Abu Wael font la même analyse. Le changement des mentalités est un préalable indispensable à tout paix durable dans la région. Son corollaire, l’émancipation des femmes, est une étape incontournable de chaque côté du mur; de ce mur qui d’ailleurs, ne peut non seulement résoudre quoique ce soit, mais ne peut rien cacher non plus, de l’essentiel.

L’appel à la vigilance
Une constat s’impose: ce monde dans lequel nous sommes tous globalement libre et librement globalisés, selon une formule que pourrait signer Godard, ne va pas bien. La guerre est omniprésente. Elle est banalisée jusqu’à ces horribles images de torture que les télévisions nous ont diffusées avant et pendant le festival. Les cinéastes, avec leur sensibilité et leur langage propre, tirent les sonnettes d’alarme: les dangers qui nous guettent dans ce futur sans contour, sont certes imprévisibles, mais certains pièges sont bien connus… disent-ils.
Leur appel à la vigilance sera-t-il entendu? En tout cas, il a bien été remarqué à Cannes. Mehmet Basutçu
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