Conter à l’infini …Entretien avec la conteuse égyptienne Chirine El Ansary | Chirine El Ansary, Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
// Chirine El Ansary Chirine El Ansary Chirine El Ansary est plus qu’une conteuse, c’est une ensorceleuse. De l’élasticité de son corps, du miroitement luxueux ou de la pauvreté dépenaillée de ses costumes, du choix de ses accessoires, jaillit une fresque ancienne et contemporaine, celle des Mille et une nuits, qui prend formes, voix, mouvements en une succession de péripéties sous les yeux d’un public transporté. Piochant dans la pantomime, le théâtre d’ombre, les marionnettes… Chirine sort à chaque spectacle de son grand sac de conteuse la virtuosité nécessaire pour réinventer à l’infini, en le déclinant au présent, un des plus vieux contes de la littérature arabe. Rencontre avec une conteuse au service d’une autre conteuse et de ses personnages: Shéhérazade, Aziz, Aziza, et tous les autres…
 
 
Qu’est-ce que cela implique de jouer un personnage aussi fortement symbolique que celui de Shéhérazade?
Je n’ai jamais eu l’intention de jouer le personnage de Shéhérazade, même si le public m’identifie à celle-ci parce que je suis une femme, que je suis orientale, que je suis une conteuse et qu’il s’agit bien sûr des Mille et une nuits. Pourtant je ne m’identifie pas à cette dernière. Je suis la conteuse Chirine qui raconte une histoire et qui s’introduit dans la peau de certains personnages, parfois celle de Shéhérazade mais au même titre que les autres. Je peux aussi me transformer en lieu: la mer, un arbre…
Le concept du conte repose sur un axe: le conteur qui a sa personnalité propre. C’est à partir de celle-ci que se déploient des univers et des personnages différents dans un jeu d’aller-retour qui ramène toujours à cette colonne vertébrale qu’est le conteur. En fait ce dernier ne cesse d’être lui-même quand il conte. Certes, il lui arrive de sortir de lui-même pour rentrer dans la peau de ses personnages mais il revient toujours à ce qu’il est. Et même lorsqu’il incarne un personnage, il y a toujours une dualité qui est beaucoup plus forte qu’au théâtre. Au théâtre, le comédien joue un personnage de A à Z, il faut qu’il y ait une cohérence dans le caractère du personnage, cela n’existe pas de la même façon dans le conte.

Conter à l’infini …Entretien avec la conteuse égyptienne Chirine El Ansary | Chirine El Ansary, Nathalie GalesnePourquoi avez-vous choisi de travailler sur le texte des Mille et une nuits?
Le texte des Mille et une Nuits est très riche et très beau, il englobe toutes les techniques de contes et les différents genres d’histoires. Il est extrêmement actuel tout en étant très ancien, c’est pourquoi il en appelle à la mémoire collective. C’est un texte universel par excellence, en évolution permanente. Les sujets antiques y côtoient des thèmes d’une modernité et d’une liberté surprenantes. Ce récit se prête donc parfaitement à la recherche qui m’anime et qui consiste à jeter un pont entre tradition et modernité. Par ailleurs il casse complètement tous les préjugés que l’on peut avoir sur le monde arabe, y compris les préjugés que nous Arabes pouvons porter sur nous mêmes.

Et quels sont ces stéréotypes?
En ce moment la tentation d’être conservateur est très forte dans le monde arabe. Tout ce qui est un peu fou, libre, qui se cherche vraiment, qui a envie de respirer est assimilé au modèle occidental. Ce n’est pas vrai bien sûr, pourtant dans les pays arabes comme dans les pays occidentaux d’ailleurs, on a tendance à percevoir l’originalité et la création comme des prérogatives de l’Occident.
Toutefois, en travaillant sur un texte comme Les Mille et une nuits, on découvre que des valeurs et des libertés sociales qu’on croyait importées de l’Occident, ne le sont en fait pas et qu’elles existent bel et bien dans notre culture. Dans la pensée, dans l’imaginaire de Mille et une nuits, il y avait une liberté créatrice et une manière de voir très abstraite. Le rapport entre les sexes par exemple est extrêmement moderne. Prenez le conte de Aziz et Aziza, c’est un véritable poème dans lequel se glisse une profondeur philosophique extraordinaire, la castration à la fin de ce conte est très intéressante, cela n’a rien à voir avec une vraie castration physique, mais symbolique. Aziz ne devient vraiment homme qu’après avoir compris ce que c’était qu’être femme.

Comment opérez-vous ce passage de la tradition à la création contemporaine et comment vous situez-vous vis à vis du théâtre contemporain arabe et européen?
Il me semble que l’emprise du théâtre européen sur les pays arabes a contribué à interrompre une évolution en cours; ainsi au lieu de suivre son chemin et de se développer en fonction de formes existantes; notre théâtre à importer des formes occidentales qui, jusqu’à un certain point, ont étouffé les autres arts de la scène et de la représentation: «the performing art» .
A mon échelle, je tente de retrouver le chaînon manquant en me demandant: quels sont les atouts des formes traditionnelles qui aujourd’hui encore exercent un fort impact sur des publics de tous milieux et qui peuvent contribuer à faire du théâtre un art accessible a tous? Comment, tout en conservant ces atouts-là, est-il possible de retrouver une qualité de jeux, un développement dans la narration, des techniques approfondies de jeux de scène, un travail de voix et de corps?
Je cherche donc inlassablement les éléments qui peuvent contribuer à hausser une forme de spectacle à caractère à priori populaire, au niveau d’une forme théâtrale de qualité, tout en demeurant accessible à toute sorte de publics et en évitant à tous prix de devenir élitiste.
En ce sens, les formes de représentations traditionnelles permettent de créer un lien très fort avec les spectateurs. La présence d’un seul personnage, dit conteur, installe un climat de confiance, de complicité et d’ouverture. Quant à la narration, elle permet de conserver l’attention du public en l’introduisant dans l’histoire, en lui faisant «jouer le jeu».
Les éléments du jeu, l’utilisation de l’espace, la gestuelle, la poésie, tout ce qui semble abstrait est alors plus facilement accepté et devient sujet de réflexion, suscite la participation du spectateur qui est alors en mesure de créer un univers intemporel. Ces éléments sont le fruit d’un travail en profondeur sur le texte et j’essaie de faire en sorte que les choix de mise en scène soient organiques, dictés par le récit lui-même, et non pas arbitraires ou forcés. L’histoire s’impose, elle a des exigences et je m’efforce d’y répondre.
J’ai des affinités avec le théâtre contemporain européen car rien n’y est définitif ou pris pour acquis, il est en recherche permanente et se développe en puisant dans les techniques de tous les pays et de toutes les époques. Cependant il me semble que la technique y a parfois le dessus sur le fond, le contenu, l’émotion. Je me sens donc plus proche du théâtre arabe pour ce qui est de la relation avec le public, l’expression de l’émotion, la poétique. Je ne sais pas si cela peut s’appliquer à tout le monde arabe, mais en Egypte par exemple, le public a besoin d’être théâtralisé lui aussi. Lorsqu’il assiste à une pièce, il a besoin de réagir, de se sentir partie intégrante du spectacle auquel il assiste, auquel il participe. Je ne crois pas que le modèle théâtral européen avec la scène à l’italienne le lui permette.
Ceci étant dit, il est dangereux de dresser des tableaux, car de tous temps les civilisations et cultures ont été en échange permanent et ce brassage ne permet pas d’établir des distinctions nettes. Pensons à l’histoire du Panchatantra et à son évolution, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres.

Quelles sont les questions qui se posent aux conteurs aujourd’hui?
Le renouveau du conte a eu lieu dans les années 70. En Europe et aux Etats-unis, il y a des gens qui se sont mis debout et qui ont commencé à conter, et sont devenus petit à petit conteurs traditionnels. Ces gens n’étaient pas liés au théâtre, au contraire ils faisaient des tout autres métiers. C’est même souvent en réaction à la sphère élitiste du théâtre que ces conteurs se sont affirmés. Le conteur est porteur d’une parole plus vaste, d’une parole qui ne s’adresse pas à un public d’initiés comme c’est souvent le cas du théâtre. Le conteur n’a pas besoin du bagage technique qui est indispensable au comédien car il arrive par la parole, par le conte lui-même, à capter l’attention de son public. Au XXIème siècle, cette opposition théâtre/conte est encore actuelle. Ainsi, il existe des conteurs qui rejettent toute technique théâtrale pour s’appuyer sur la seule force du conte, d’autres qui au contraire mènent des recherches sur le corps, la voix, élaborent une forme de théâtralisation au profit du conte. Je me situe dans ce sillage, j’emprunte au théâtre ce qui peut devenir un plus pour le conteur, car je suis convaincue que le conte peut devenir un art à part entière, obtenir ses lettres de noblesse, trouver une transcendance, se dépasser lui-même, s’il intègre à la tradition des éléments nouveaux. A l’inverse, le travail du conteur peut devenir un plus pour un théâtre en crise, qui a fait fi d’une certaine dimension qui aurait pu lui permettre de devenir plus universel. Le cinéma peut aussi se ressourcer à partir de l’exemple du conte. 
 
 
Conter à l’infini …Entretien avec la conteuse égyptienne Chirine El Ansary | Chirine El Ansary, Nathalie GalesneEn quoi l’expérience d’atelier théâtral avec les jeunes comédiens de Damas en juillet 2002 vous a particulièrement marquée?
Il y a en Syrie un ferment, la relation avec le passé y est encore très forte même si les Syriens regardent l’avenir. Ces jeunes comédiens avec qui j’ai travaillé se sont montrés extraordinairement réceptifs, bourrés de talent, très cultivés. Cette expérience a été tellement forte, tellement enrichissante que j’ai maintenant un rêve : celui de créer des ateliers dans le monde arabe en commençant par la Syrie. Il s’agirait de laisser tomber toutes les étiquettes que l’on a collées sur le spectacle vivant. Qu’importe le type de performance visée, ce qui serait important, c’est que le «perfomer» trouve son propre langage, atteigne une sphère qu’il aurait créée à partir de son imaginaire, de sa personne, de ses capacités physiques et créatives. Voilà ce que j’aimerais faire: stimuler la créativité de jeunes, et les aider à trouver une forme d’expression qui soit pleinement la leur.


 
Nathalie Galesne