Les parcours croisés d’Adel El-Siwi et de Stefania Angarano | Mohammed Faraj
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MohaMM Faraj   
Les parcours croisés d’Adel El-Siwi et de Stefania Angarano | Mohammed Faraj
Adel El-Siwi
Malgré tous les congrès, colloques et tables rondes sur le dialogue, l’autre, et la diversité culturelle, les hommes continuent d’être désignés par des termes génériques comme «Orient», «Occident», «Musulmans», «Européens» qui excluent la spécificité et la particularité du vécu de chacun. Parler des hommes, c’est coller à la vie, à ses peines, à sa dureté et à ses joies. C’est aussi parler de ceux qui ont traversé la Méditerranée pour l’autre rive ; ceux qui ne tiennent pas de discours grandiloquents sur la nécessité du dialogue avec l’autre mais qui rêvent de se découvrir, de vivre au pays de l’Autre, qui ne serait pas une forteresse mais une terre nouvelle, ouverte à la connaissance mutuelle.
Dix ans se sont écoulés entre le voyage du grand artiste Adel El-Siwi qui l’a mené d’Egypte en Italie et celui de son épouse en sens inverse. Adel est parti en 1980, Stefania en 1990. Un intervalle de dix ans qu’Adel a passé en Italie avant que Stefania n'en pass vingt en Egypte où elle vient de fêter, il y a juste quelques semaines, ses vingt ans à la tête de la galerie Mashrabia, l’une des plus importantes du Centre ville du Caire.
Les parcours croisés d’Adel El-Siwi et de Stefania Angarano | Mohammed Faraj
Stefania Angarano
L’expérience d’Adel et de Stefania traversant la Méditerranée dans les deux sens est plus que positive. Elle leur a permis de découvrir une multitude de choses qui leur étaient jusque là totalement inconnues. Chacun des deux étant porté, dans son voyage, par son désir d’apprendre et d’explorer de nouveaux territoires, loin de sa famille et de sa culture d’origine. Adel et à Stafania ne se sont mis en ménage qu’après s’être fixés au Caire. Mais donnons-leur plutôt la parole, écoutons le témoignage de ces deux traversées.

L’Europe et le premier coup de claquette

Adel El-Siwi revient sur les débuts de sa passion pour le voyage : «J’ai un peu découvert l’Europe alors que j’étais étudiant. J’appartiens à une génération qui avait la chance de pouvoir voyager pendant les vacances. On travaillait et on ne revenait au pays qu’à la rentrée scolaire. J’ai travaillé sur des bateaux qui sillonnaient la Méditerranée. Bien entendu, je n’avais pas de spécialité mais mon travail n’était pas compliqué et il ne durait pas longtemps, tout au plus quelques jours, le temps de préparer le bateau. C’est ainsi que je me suis rendu à plusieurs reprises en Grèce, le pays que j’ai le plus visité. Je suis allé à Naples également. C’était un voyage bien long mais mes séjours à l’étranger ne duraient pas longtemps, le voyage le plus long que j’ai fait, ce fût en Grèce où je suis resté environ sept mois.»

L’Italie par hasard
J’ai été en Italie en 1980. J’avais alors vingt-huit ans et je venais de terminer mes études à l’université. La dernière épreuve que j’ai eu à passer dans ma vie aura été celle du 19 janvier 1977(1) lors des fameuses manifestations. Après l’université, j’ai fait une année de stage puis j’ai dû passer mon service militaire avant d’entamer un mastère en médecine psychiatrique. Mais je savais que ce ne serait pas ma carrière et j’ai effectivement réussi à changer de cap.
Je ne projetais pas de me rendre en Italie pour étudier l’histoire de l’art. A l’époque, je rêvais de la Russie – l’URSS alors - où on cultivait une autre conception de l’art en harmonie avec mes inclinaisons gauchistes. J’avais même commencé les préparatifs du voyage en Union Soviétique par l’entremise du parti du Rassemblement qui avait des liens très étroits avec ce pays. J’avais auparavant fait la connaissance d’une jeune Italienne, Lina Margarita, qui sera ma première épouse. J’étais étudiant et elle était venue apprendre l’arabe. Nous nous sommes quittés pour un moment, puis nous nous sommes retrouvés et nous avons convenu de nous rendre en Italie en attendant les formalités de mon voyage en Russie parce qu’à l’époque il n’y avait pas au Caire de vol direct vers Moscou. Mais Rafaât Said a annulé la procédure estimant que les membres du parti méritaient plus que moi d’être envoyés en Russie. Je l’ai appris après mon arrivée en Italie et c’est alors que Lina m’a proposé de rester en Italie pour étudier l’histoire de l’art.

L’Egypte et des conditions propices
Stefania Angarano évoque ses penchants littéraires et artistiques qui se sont concrétisés au Caire en ces termes : «J’ai étudié l’arabe à Milan pendant cinq ans et plus d’une fois je me suis rendue en Tunisie pour me perfectionner. J’ai ensuite obtenu une bourse d’étude au Caire en 1989. J’ai alors envisagé de m’y établir pour me consacrer à la traduction. C’était après que Naguib Mahfouz a obtenu le prix Nobel. Puis je suis partie et à mon retour, j’ai découvert la galerie Mashrabia. C’était en 1990. A l’époque, les conditions étaient très propices. J’avais fait des études en esthétique et en histoire de l’art et le Caire me plaisait. Je sentais que ma place était ici et lorsque j’ai reçu la proposition de diriger la galerie Mashrabia, j’ai eut le sentiment que les circonstances étaient favorables à mon installation au Caire. J’ai toujours pensé qu’il y avait deux dimensions dans mes projets : une dimension artistique et une autre littéraire. J’ai donc envisagé de m’occuper des deux en même temps en m’établissant au Caire.»

L’Italie, ma chance
El-Siwi, qui se dit chanceux, reconnaît être né sous une bonne étoile et ajoute : «Je n’ai pas été confronté au problème de la langue à mon arrivée à Rome. Je l’avais étudiée au centre culturel italien et je fréquentais Lina et d’autres Italiens au Caire, ce qui m’a permis de me perfectionner et de découvrir les Italiens. Les circonstances m’ont beaucoup aidé. J’avais une femme à mes côtés et sa famille m’avait accueilli. Grâce à Brambilla, un prêtre italien passionné d’arabe qui m’avait enseigné l’italien au Caire, j’ai trouvé du travail. Ayant appris que j’étais en Italie, il m’a demandé d’enregistrer un texte en dialecte égyptien à l’intention des étudiants d’arabe de l’université de Milan. J’ai alors enregistré de ma voix Le Pont du mécréant , un roman de Mustapha Mochafra, et j’ai été très bien rétribué. Ensuite, j’ai donné des cours de dialectal aux étudiants Italiens et j’ai travaillé pour le compte d’agences de traduction. La traduction de et vers l’arabe était très demandée et bien rémunérée parce que de nombreuses sociétés italiennes travaillaient dans le monde arabe et avaient besoin de traducteurs pour promouvoir leurs produits. Or les traducteurs n’étaient pas nombreux dans la communauté arabe constituée surtout d’ouvriers.
Comme ce travail était lucratif, il m’a permis de m’épanouir car je travaillais peu et gagnais beaucoup. Nous nous sommes mariés Lina et moi, nous nous sommes installés chez ses parents et j’ai pu bien voyager en Europe : à Paris, Londres et Vienne, savourant les musées et les monuments.

L’Egypte, inquiétude plutôt que peur
Au début, je n’ai pas eu peur de l’Egypte. La peur pour moi, c’est tout autre chose. Je n’ai pas peur de la nouveauté. Bien au contraire, je me suis toujours posé cette question : pourquoi doit-on redouter une nouvelle fenêtre grande ouverte ?
Pour moi, l’Egypte était un pays qui m’offrait la chance d’un émerveillement quotidien. Et c’était très excitant, r moi qui n’aime pas la routine d’un seul travail, d’un seul espace. Mashrabia et l’Egypte m’ont offert cette chance de vivre chaque jour la nouveauté. Je ne parle pas dans l’absolu bien sûr, car il y a dans tout travail aussi créatif soit-il une part de routine.
Au début de mon séjour ici, j’ai été intriguée par des comportements et des mœurs que je ne comprenais pas. Par exemple, quand je prenais rendez-vous avec un artiste et qu’il ne venait pas sans prendre la peine de s’excuser ou qu’il arrivait avec une heure de retard. Je ne comprenais pas cela et l’imputais à un manque de sérieux ou de respect à mon égard parce que j’étais étrangère, parce que j’étais une femme qui semblait trop jeune.
J’ai découvert par la suite que les relations se passaient autrement ici, de manière plus souple que chez les Italiens. J’ai commencé à comprendre que c’était un système différent et que cela ne signifiait nullement un manque de respect ou un manque de considération à mon égard.

L’Italie, dissemblance plutôt que ressemblance
J’ai eu de la chance car la société m’a ouvert ses bras et m’a accueilli. J’ai trouvé un travail qui m’a permis d’apprendre, de découvrir et d’acquérir une expérience de plus en plus grande qui englobait différents niveaux et cela m’a conduit à me poser des questions plus difficiles : comment construire la vie que je voulais ? J’étais seul, loin de la protection des miens : de ma famille, de mes amis, du courant politique avec lequel je sympathisais et loin de ma culture, dans un pays, où langue, religion, civilisation différaient des miennes. J’avais admis cela et j’y étais disposé. Je voulais vivre dans la dissemblance plutôt que dans la ressemblance.

L’Egypte, ouverte à toutes les éventualités
Je n’avais pas prévu de délai pour mon expérience égyptienne. C’était la première fois que je dirigeais une galerie et c’était dans un pays nouveau pour moi, différent. J’ai voulu m’adonner entièrement à cette expérience sans en fixer de terme. J’étais ouverte à toutes les éventualités.

L’histoire de Mashrabia par Adel

C’est une galerie que l’artiste égyptien Saad Kamel a fondé au milieu des années 1980. C’était un collectionneur et Mashrabia n’était pas son premier espace. Il en avait un autre, puis il a acheté un étage dans un immeuble au centre du Caire et il l’a baptisé Mashrabia en référence aux moucharabiehs qu’il avait fait poser aux fenêtres.
Il destinait cet espace à la gravure, activité en vogue dans le quartier, mais ne voulait pas le diriger ni en confier la direction à un Egyptien qui chercherait à se l’approprier. Aussi choisit-il de charger un étranger résidant au Caire. Ce fut d’abord Madame Ursula Shirning qui organisa d’excellentes expositions mais suite à un différend avec Saad Kamel, elle quitta la galerie. Ce fut alors le tour de Christine Roussillon, l’épouse d’Alain Roussillon qui a dirigé pendant de longues années le Centre Français d’Etudes du Caire(2). Elle a convenu avec Saad de s’associer à lui mais en raison d’un désaccord financier, elle a démissionné. C’est alors que Saad a demandé à Adel El-Siwi s’il connaissait quelqu’un pouvant diriger la galerie. Stefania, qu’il avait connue à Milan, était venue au Caire et elle avait vu la galerie. Elle avait alors confié à Adel que le rêve de sa vie était de diriger un tel espace. «Sachant qu’elle avait travaillé dans deux galeries milanaises, je lui ai proposé de diriger Mashrabia. Elle est venue, a rencontré Saad et ils se sont d’abord mis d’accord sur une forme d’association, puis sur la location mais vu le tempérament particulier de Saad, il y a eu des problèmes entre eux qui les ont conduits devant la justice. Cela a duré des années avant que la propriété de la galerie n’échoue à Stefania.

Mashrabia, ma fille qu’il m’arrive de haïr
Mashrabia est comme une fille pour moi. J’ai commencé, j’ai grandi et j’ai découvert la vie avec elle. J’ai fait, grâce à elle, la connaissance de nombreux amis devenus très chers mais j’ai également connu des trahisons. Mashrabia, c’est toute une vie. Je l’ai beaucoup aimée mais il m’est arrivé de haïr, cette galerie qui a pourtant joué un rôle non négligeable dans les arts plastiques en Egypte.
Mashrabia est un des premiers espaces à avoir concrétisé le principe de «salon d’exposition» qui différait de ces lieux de «écor»alors en vogue. Ici, on est dans un espace où l’œuvre d’art occupe la place importante d’honneur. Une fois l’expérience de Mashrabia confirmée, d’autres galeries ont ouvert reprenant ce principe qui met en valeur l’artiste et ses créations.

Le monde respirait le souffle de 1968
Aujourd’hui, le monde est tout à la fois plus ouvert et plus renfermé. Les moyens de communication se sont développés de sorte que la terre en est plus petite. En revanche, la peur de l’autre s’est accrue, et elle est devenue plus complexe. Lorsque je me suis installé en Italie, la situation était différente. Le vent de mai 1968 soufflait encore sur l’Europe instaurant un véritable culte de la jeunesse, un accueil favorable de ses valeurs, de ses mouvements, de ses activités et de ses déplacements. La jeunesse, qui était l’espoir d’un avenir meilleur, arborait guitares et slogans pacifistes et glorifiait l’amour. Maintenant tout cela a changé.

L’Egypte, des cadences lentes mais…
En Egypte, les cadences sont lentes et la réalité politique ne permet pas une plus grande célérité. Cela a de grandes incidences morales et culturelles. Le passage de l’Egypte vers la (post)modernité aura été bancal ce qui a engendré des rythmes discordants et cela a causé une confusion dans les concepts qui fait que tout périclite.
Il y a aussi cette absence de critiques et d’interrogations qui sont les principaux stimulants de l’évolution d’une société. Cela semble par moments délibéré… Parfois, cette inertie m’asphyxie, cela dit il n’est pas question pour moi de quitter l’Egypte. Je passe mes vacances en Italie mais ma vie est en Egypte.

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- 1) Emeutes qui ont succédé à une hausse du prix du pain et qui ont ébranlé toute l’Egypte les 18 et 19 janvier 1977. Ces événements sont connus sous le nom d’Intifada du pain, selon l’expression de Sadate Intifada des voleurs. NdT
- 2) Il s’agit du Centre d’Etude et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales. NdT


Mohamed Faraj
Traduction de Jalel El Gharbi
(05/11/20109)


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