Fathy Salama ou le jazz orientalisé | Dina Darwish
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Dina Darwish   
Fathy Salama ou le jazz orientalisé | Dina DarwishLe «kochari», délicieux plat égyptien fait à base de lentilles, de pâtes, de riz et d’oignon frit, a donné son nom à une des dernières créations musicales de Fathy Salama, leader d’un groupe qui, dès les années 1980, a voué d’énormes efforts au projet de conciliation du jazz et de la musique orientale traditionnelle.
En 2001, Fathy Salama a présenté «Kochari» comme étant le premier spectacle multimédia. Cette œuvre est le fruit d’une collaboration avec Ya-k, collectif qui excelle dans les installations interactives, avec des projections géantes et multi supports occupant l’environnement de la scène et créant un mélange unique de sons et d’images.
La fusion de divers éléments artistiques constitue le noyau même de la philosophie musicologique de Fathy Salama qui, au début de son parcours, a composé pour de jeunes chanteurs comme Amr Diab, avant de former la troupe Charqiat, en 1989. Dans cette philosophie, la musique arabe et les rythmes orientaux ne doivent pas fournir un simple «fond» pour la musique électronique. Une véritable volonté de lutter contre l’indifférence dont elles sont victimes a motivé sa recherche de formes musicales séculaires en Haute-Egypte et, surtout, au Soudan, deux inépuisables gisements de rythmes originaux et pour ainsi dire inhabituels.
«Je fusionne des choses différentes. Je fais de la musique électronique mais avec des instruments orientaux ! Sans parler des images et d’autres éléments visuels. C’est assez difficile à décrire ! En fait, c’est comme une potion magique !» C’est en ces termes que Fathy Salama résume une doctrine que depuis vingt ans, il œuvre à mettre en pratique, dans Charqiat comme dans Joudour. Dans ces deux groupes, il a été soucieux de présenter sa musique avec une multitude d’artistes égyptiens et étrangers, comme le saxophoniste norvégien Trygve Seim et la chanteuse algérienne Karima Naït, à la présence si éclatante sur scène.
Le métissage musical, par la fusion de plusieurs genres musicaux, est ainsi la préoccupation majeure de Salama, qui s’est donné pour mission de jeter des passerelles entre la musique orientale et les tendances musicales occidentales modernes. Voguant sur la mer des maqams (1) arabes et sur d’autres moins familières, il cherche en ce vaste monde les traits d’union entre le jazz et les musiques populaires. Sa musique est un reflet de sa passion du voyage et de son amour de l’aventure. Des profondeurs de l’Afrique au littoral méditerranéen et au-delà, jusqu’en Amérique, il poursuit le même but : celui d’une formule musicale libre et explosive. Nourries aussi bien de vieux gnawi (2) marocain que de zar (3) égyptien, des maqams turcs ou iraniens que de la magie des contretemps et syncopes si caractéristique du jazz, les notes de Salama sont toujours riches et impétueuses.
Dans sa quête d’élixirs musicaux singuliers, Fathy Salama n’a pas hésité à arpenter l’Afrique de l’Ouest, étudiant les liens qu’entretiennent ses musiques les unes avec les autres. Ses efforts pendant plus de vingt-cinq ans pour arriver à une synthèse originale, ont été couronnés de franc succès. A l’issue d’un vote auquel ont participé pas moins de douze mille critiques et spécialistes, il a obtenu l’«Oscar de la musique», le prix Grammy du meilleur album de world music contemporaine.

« Il n’y a pas de musique à 100% pure»
Pour Zine Nassar, critique et professeur à la faculté des Arts, les premiers balbutiements du métissage musical en Egypte datent de l’après-Seconde Guerre mondiale. Beaucoup d’artistes italiens se sont installés au Caire ; ils ont ouvert des écoles et formé une nouvelle génération de musiciens égyptiens qui subiront leur influence. C’est ainsi qu’a pu naître un mouvement fusionnant dans les mêmes œuvres les maqams orientaux et les formes musicales occidentales. Parmi ses représentants, Ali Ismaël et Abdelhamid Noweir.
Fathy Salama, quant à lui, ne croit pas à la possibilité de dater le début du mouvement de métissage musical qui, pour lui, existe depuis les temps les plus reculés. «Il n’y a pas de musique pure. Les guerres, les conquêtes et les migrations, ont fait de la musique, même celle antique, quelque chose d’hybride. Le jazz, par exemple, est né d’un croisement entre la musique européenne et les musique des Noirs africains qui ont emporté avec eux en Amérique leur histoire, leur civilisation et leur culture ; les chansons des ouvriers africains ont fusionné avec une structure harmonique différente. La musique arabe elle-même est le produit de musiques appartenant à des civilisations diverses. L’Etat musulman s’étendait, après la fin des conquêtes, de Boukhara (dans l’actuel Ouzbékistan, NDT) jusqu’au littoral atlantique; il englobait des pays aussi différents que l’Iran, la Turquie, le Pakistan et le Maroc. Les musiques orientales ont pu s’influencer les unes les autres durant mille quatre cents ans ! D’ailleurs, beaucoup de noms des maqams arabes, comme l’ispahan par exemple, sont d’origine iranienne et ont une signification en persan. Cinquante pour cent de la musique arabe est le fruit d’une longue et patiente hybridation ! L’homme n’est-il pas lui-même le produit d’une longue histoire de croisements ?»
Dès sa plus tendre enfance et en dépit de sa passion pour le piano, Fathy Salama aimait écouter Oum Koulthoum, Farid El Atrache, et Mohamed Abdelwahab. Devenu vite un virtuose de cet instrument, dont il prenait des cours depuis l’âge de six ans, il a fait partie de plusieurs groupes dès ses 13 ans. Les années 1960 ont probablement influencé son éducation musicale : au Caire vivaient alors beaucoup de Russes, et les Russes sont, pour lui, les rois de la musique classique. Cependant, les ambitions de l’enfant de Choubra, quartier bigarré du Caire s’il en est, dépassaient les frontières de son pays. C’est ce qui l’a décidé à voyager en Europe et en Amérique pour s’initier à l’art de grandes figures du jazz comme Barry Harris. En Egypte, dans les années 1980, il a beaucoup composé. Il a aussi parcouru le monde avec Charqiat et Joudour, diffusant son message musical à deux facettes, traditionnelle et moderne. De ses voyages et de ses concerts à travers le globe, il a forgé cette faculté de s’intéresser à toutes les musiques de son pays et du monde, aux «chansons de microbus» comme aux opéras ou d’autres créations classiques : «Je suis un bon auditeur : musique grecque, indienne, chinoise ou vieille musique japonaise ! Je ne me bouche jamais les oreilles ; j’écoute tout que cela me plaise ou ne me plaise pas.»
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Le métissage musical est loin de plaire à tout le monde

En dépit de la reconnaissance dont jouit Fathy Salama et des prestigieux prix qu’il a obtenus, sa musique divise le public égyptien et les spécialistes. Pour le jeune bloggeur et musicien Amr Sami, le génie du fondateur de Charqiat réside dans sa capacité d’improvisation et de création de phrases mélodiques riches, ayant une véritable originalité. «Ce qui fait plaisir dans un concert, c’est le fait que la musique soit vivante, autrement dit qu’il y ait de la marge pour l’improvisation, pour un dialogue entre les musiciens sur scène, etc. C’est exactement ce que fait Fathy Salama. Sa musique est au confluent de la musique orientale, de la musique populaire égyptienne et du jazz, genre aux racines profondes et lointaines. Toutes ces musiques, aussi magistrales et originales les unes que les autres, comportent une dose de liberté, de ‘’primitivité’’ si je peux m’exprimer ainsi. Nous le ressentons dans les solos des musiciens de Charqiat : ils portent la marque de la spontanéité, mais ne s’écartent pas de la ligne mélodique principale. Ils vous réservent toujours une surprise ! Une autre chose qui me plaît : la capacité qu’a Fathy Salama de découvrir des espaces d’intersection entre des musiques de tous points de vue différentes. Ce sont d’ailleurs ces espaces qui constituent l’essence de son art !»
Lamia Al Sadati, critique musicale, n’est pas aussi enthousiaste. Elle perçoit la musique de Fathy Salama comme un mélange «dissonant» et «quelque peu artificiel» entre plusieurs genres : «Le jazz est un pur genre occidental. Il est difficile de dompter les instruments orientaux pour qu’ils en produisent les sonorités. Le kanoun (4) est un instrument strictement oriental. Comment serait-il possible de jouer dessus, de façon mélodieuse, un morceau occidental ? Je ne suis pas contre l’utilisation d’instruments orientaux et occidentaux dans un même orchestre ! Mais tous les genres musicaux ne peuvent pas être fusionnés harmoniquement dans une même œuvre.»
A l’évidence Fathy Salama ne partage pas l’opinion de Lamia Al Sadati. Pour lui, un véritable compositeur connaît les potentialités de chaque instrument et sait comment le dompter. Le reste dépend de la virtuosité des musiciens et de leur capacité à atteindre dans leur jeu le plus haut niveau possible de créativité.


Notes
1) «Maqam», signifie littéralement «station». Dans son sens spécialisé, ce terme désigne une «station» sur une échelle musicale. Il renvoie à la fois à un système musical général et à ses applications particulières (NDT).
2) Le gnawi est à l’origine une musique spécifique aux Gnawas, des descendants d'anciens esclaves noirs issus de populations originaires d'Afrique noire (NDT).
3) Le zar est le nom d’un spectacle, d’une musique et d'un rituel destinés à guérir les maux causés par les mauvais esprits. De par cette fonction «médicale», il entretient une évidente similitude avec le gnawi (NDT).
4) Le kanoun (ou qanûn) est un instrument de musique qu'on utilise autour du Bassin méditerranéen et en Arménie (NDT).

Discographie de Fathy Salama
1991 : «Camel Dance»
1994 : «Color Me Cairo»
1996 : «Camel Road»
1998 : «Don't Climb the Pyramids»
2003 : «Maqsoom» et «Mashy El Hal»
2004 : «Egypt» de Youssou N'Dour (compositions et arrangements).
2006 : «Sultany» (une compilation de «Camel Dance» et de «Camel Road»)
2009 : «Nha Sentimento» de Cesaria Evora (les arrangements de trois chansons).

Par Dina Darwish
Traduit de l’arabe par Yassin Temlali
(13/10/2010)

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