Perplexité des jeunes face au corps | Dalia Chams
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Dalia Chams   
Un corps fatigué qui ne ressemble à rien… qui s’agite de plaisir ou de peur… qui ne ressemble plus aux corps de ces femmes lascives peintes par les artistes égyptiens au début et jusqu’à la moitié du siècle passé. Ces femmes — pour la plupart populaires — n’existent plus dans la société actuelle, après avoir été touchées par les flèches de la prohibition. Elles sont conduites pour la plupart à se cacher derrière un long tchador noir, évitant tout soupçon. Telles sont les idées provoquées par les photos de Marwa Adel, faisant partie d’une exposition sur le corps intitulée « Présence invisible », laquelle regroupe les œuvres de 25 artistes.

Mariée et voilée depuis plusieurs années, Marwa Adel ( 25 ans) avoue qu’elle n’arrive jamais à exprimer tout ce qu’elle pense réellement, en dépit des origines anglaises de son conjoint et de son esprit libéré: «je ne peux pas à cause des contraintes sociales», dit-elle. Ces restrictions implicites l’ont poussée — depuis cinq ans — à consacrer ses oeuvres à la femme et au corps. Ses photos montrent, en effet, une femme à qui l’on a appris, pour une raison qu’elle ignore, de serrer les jambes, alors que les hommes les écartent largement. Il s’agit d’une femme qui se plie aux interdictions au point de les assimiler et de vivre à la mesure de son corps asservi. L’artiste, diplômée des Arts appliqués, nous fait partager sa trajectoire : « A présent, je travaille sur le corps masculin qui est, lui aussi, enchaîné et soumis à ses propres interdictions. Dans le monde de l’art, nous rencontrons tous les jours des personnes qui semblent avoir un esprit libéré mais dont les références, en fait, sont tout autres. Elles utilisent un jargon soi-disant émancipé mais ce n’est que pour se faire accepter des collègues et amis ». Ces mêmes règles sociales nous les retrouvons dans l’œuvre de Rania Ezzat: des pots de fleurs d’où poussent un homme et une femme, ne sachant plus s’ils doivent se couvrir les yeux et montrer le visage ou bien cacher le corps et dévoiler yeux et c… Le paradoxe de cette exposition (qui a duré jusqu’au 23 janvier) est d’avoir eu lieu dans un couvent de derviches tourneurs qui date du XVIIème siècle; là on glorifiait le corps d’une autre manière : les derviches de l’ordre de Djalal Eddine El-Roumi dansaient dans le sens des aiguilles de la montre afin d’arriver à l’extase et se fondre en Dieu, le Tout-Puissant. Quelques-uns sont même enterrés dans les cellules humides du couvent, ils y reposent dans une paix éternelle. Ce, à l’inverse, des œuvres exposées tout autour lesquelles font ressortir l’entassement des foules, le chaos des rues, rappelant sans cesse les attouchements et les harcèlements sexuels au quotidien, notamment dans les transports en commun. Les rythmes d’une musique nous parviennent de la vidéo de Hala El Koussi, avec l’un des protagonistes qui déclare simplement : «J’aime la danse parce que ça me rend heureux!»

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Hala El Koussi, (Re)constructione #2

Evidente est la différence entre ce que l’on voit sur les planches du théâtre ou à travers les spectacles de danse contemporaine créés par des jeunes et ce que l’on croise tous les jours dans les rues. On dirait que ces danseurs se sont réfugiés dans le corps pour libérer leurs âmes et se réconcilier avec elles. C’est du moins ce qu’affirment quelques danseurs ayant participé au festival « Suite au prochain spectacle », organisé par le studio Emad Eddine. Ezzat Ismaïl (22ans), chorégraphe de «Fragile», avoue: «Avant de découvrir le monde de la danse, par hasard, il y a cinq ans, en participant à un stage, je ne savais quel rapport j’avais avec mon corps. Quand j’ai commencé à respecter les besoins du corps et à le redécouvrir, il m’a rendu heureux. Même le rapport entretenu avec ma famille a changé pour le mieux, j’ai fini par comprendre que leur gestuelle était porteuse de sens, j’arrivais à décoder le non-dit de leur comportement. J’y ai trouvé, d’autre part, un moyen pour m’exprimer, moi qui suis peu bavard et de nature très timide et réservée».

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Danses, studio Emad Eddin
«Fragile» est un spectacle qui raconte les frustrations des femmes avec audace et sans grossièreté. Ismaïl ajoute: «Je jongle avec les limites du permis et contourne les tabous. Quand nous dansons nous nous transformons en objets, nous nous débarrassons de notre genre, fille ou garçon. Parfois, je suis hanté par les concepts de permissivité et de pêché. Mais personne ne sait vraiment comment Dieu va nous juger. En fait, je suis libre tant que je ne nuis pas à autrui».

Cet état de confusion, Hani Guirguis Fawzi l’observe dans son film En couleurs naturelles, comme il l’avait déjà fait -mais de manière moins directe- dans J’aime le cinoche. Son dernier film nous introduit dans l’atmosphère de la faculté des Beaux-arts (où Fawzi a suivi ses études à la fin des années 70). La faculté se transforme alors en un microcosme où l’on discute les idées du licite et du pêché, est-il licite ou illicite de dessiner un modèle nu? Quelles sont les limites de la mixité entre filles et garçons? etc… Fawzi s’explique: «Le problème est de savoir qui est Dieu et ce qu’il veut de nous, est-il aimant ou guetteur? Père affectueux ou maître austère ? L’idée que se font les gens de Dieu est confuse et ambigüe, c’est pourquoi quand ils cherchent à lui plaire, ils font des choses confuses et incohérentes». Les jeunes protagonistes du film, sont eux aussi hantés par la religion — musulmane ou chrétienne —: ils considèrent le corps comme le dépôt des pulsions sexuelles, et le corps de la femme comme une ignominie; c’est ainsi que le corps devient une prison et ne cesse de hanter les êtres. D’où les clips qui exaltent des icônes de beauté et de sexualité et la canonisation des pins up ainsi que les multiples tentatives de femmes voilées à se rendre séduisantes aux yeux de leurs hommes. Toutes les astuces sont bonnes pour se faire belles sans pour autant montrer ce qui doit être caché.

«Est-ce que Dieu voudrait nous cacher? Et si tel était son désir, pourquoi ne l’a-t-il pas fait depuis le début?», s’interroge la chorégraphe Chaymaa Choukri ( 25 ans). Son spectacle «Trente minutes pour quatre ou cinq personnes» réexamine notre rapport au temps, à l’espace et à notre entourage. Chaymaa s’est libérée des canons de la danse classique dont elle a suivi les cours depuis son enfance ; la danse contemporaine l’a aidée à prendre conscience du monde et à avoir une vision personnelle. Mais elle ressent toutefois le poids de la société ; à la question « que fait votre petite-fille?» Sa grand-mère s’esquive. Choukri, elle-même, ne répond jamais en un seul mot, elle doit toujours expliquer aux étrangers le concept de danse contemporaine qui a complètement bouleversé sa vie.

Dalia Chams
(19/02/2010)

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