Fous rires coptes et musulmans dans les cinémas d'Egypte | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Fous rires coptes et musulmans dans les cinémas d'Egypte | Daikha DridiDans un grand frôlement de robes noires des prêtres et de robes blanches des imams, les participants au "Congrès de l'unité nationale" arrivent par vagues bourdonnantes: les coptes se murmurent entre eux tout le mal qu'ils pensent des musulmans qui les oppressent, tandis que les musulmans se chuchotent la répulsion que leur inspirent ceux qui jouent aux opprimés alors qu'ils détiennent les rênes de l'économie. Mais lorsque le congrès s'ouvre sous l'œil des caméras de la télévision d'Etat, ces mêmes prêtres et imams tombent dans les bras les uns des autres, s'enlacent et s'embrassent tout en scandant dans un enthousiasme zélé "vive l'unité nationale sur la terre du croissant et de la croix!" Dans la salle, le public, musulmans et chrétiens, se tord de rire. Pour les Egyptiens c'est la familiarité de la scène qui la rend encore plus drôle. C'est aussi la surprise incroyablement rafraîchissante de voir traitée au cinéma la question extrêmement sensible des conflits inter-religieux de manière si peu conforme au discours officiel.
Contrairement aux pronostics de nombreux sceptiques, l'une des rares tentatives cinématographiques égyptiennes d'aborder les tensions entre musulmans et coptes est un franc succès. Hassan et Morqos , le film en question, est en haut du hit parade des entrées cet été. D'ailleurs, le générique de fin est accueilli par une salve d'applaudissements nourris, comme si les spectateurs voulaient libérer une tension qui les a habités tout au long du film: l'inquiétude du faux-pas inévitable qui ne manquerait pas de ruiner un plaisir jusque-là intact. Mais de faux-pas, il n'y en eut point de la part d'un jeune réalisateur qui a réussi à trouver le bon ton pour parler des tensions entre chrétiens et musulmans à un moment où elles sont mortellement présentes dans l'actualité égyptienne sans faire de concession à la langue de bois.
Fous rires coptes et musulmans dans les cinémas d'Egypte | Daikha DridiHassan et Morqos , le titre du film, est un clin d'œil à une pièce de théâtre très populaire datant de 1945 et qui a été ensuite adaptée au cinéma en 1954 et qui s'intitulait Hassan et Morqos et Cohen . 60 ans plus tard, semble dire le réalisateur, la disparition du paysage égyptien de Cohen, le juif égyptien, ne semble pas avoir amélioré la cohabitation pacifique entre les communautés religieuses restantes, musulmane et chrétienne.
Deux mégastars égyptiennes s'y retrouvent pour la première fois ensemble, Adel Imam idole vivante en Egypte et dans tout le monde arabe et Omar Shérif, de retour depuis quelques années sur la scène égyptienne. Les comédies étant de manière générale ce qui réussit le mieux au cinéma égyptien, le choix du jeune réalisateur Rami Imam (fils de l'acteur principal) de traiter la question explosive des dissensions entre musulmans et coptes sous l'angle de la dérision est une vraie réussite. La trame du film est un classique de la farce: les deux personnages principaux sont obligés, pour des raisons de sécurité, de changer d'identité. Joué par Adel Imam, un théologien copte, connu dans sa communauté pour sa modération est débordé par les jeunes extrémistes, et se voit à son corps défendant devenir imam, tandis que de son côté Omar Shérif, cheikh doux et pacifique qui refuse de prendre la tête d'un groupe d'islamistes armés, s'enfuit et se voit assigné par les services de sécurité une nouvelle carte d'identité chrétienne. S'ensuit donc une succession de situations très drôles et cocasses où les miroirs sont inversés et où les Egyptiens présents dans le public sont invités à entendre tout haut, avec l'acteur Imam et l'acteur Shérif chacun en intrus dans la communauté de l'autre, ce que disent et pensent d'eux les Egyptiens de l'autre confession.
Fous rires coptes et musulmans dans les cinémas d'Egypte | Daikha DridiLes représentants de l'Etat sont également écorchés au passage dans une scène fabuleusement drôle où un haut officier de police arrivé sur le site d'un attentat terroriste explique aux journalistes qu'il n'y a eu "aucune victime, seulement des blessés et 75 morts qui ne sont pas dues à l'explosion mais à la panique qui s'en est suivie, et grand Dieu merci aucun étranger n'est mort, les morts sont tous 100% égyptiens". Le film s'attaque à la question délicate des amours interdites entre coptes et musulmans, amours interdites et mariages clandestins qui sont souvent, dans la vraie vie, les étincelles qui mettent le feu aux poudres entre communautés d'un même quartier ou d'un même village. Dans le film, la fille d'Omar Shérif, la musulmane déguisée en copte, tombe amoureuse du fils de Adel Imam, le copte déguisé en musulman. Et même si le réalisateur tire profit avec intelligence des potentialités burlesques d'une telle situation, ce qui fait la force de Hassan et Morqos est probablement son humilité, car à la fin, lorsque les masques tombent, le film n'offre aucune solution. Pas de morale à l'eau de rose si chère au cinéma égyptien en général, pas de happy-end miraculeux et kitsch. Lorsque les deux jeunes amoureux découvrent la vraie identité religieuse de l'autre, ils s'enfuient chacun de son côté. Toute la fin du film est d'ailleurs assez sinistre. Minarets et clochers d'églises sont filmés comme des tours menaçantes, prêtres et imams ont des visages haineux, des voix qui poussent à l'affrontement, qui finit par arriver. Et même si les deux familles de Adel Imam et Omar Shérif se serrent les coudes à la fin, elles le font au milieu d'une marée humaine déchaînée, s'entretuant à coups de bâtons, de poignards et de cocktails Molotov. Finie la comédie, place à la douloureuse réalité.

Daikha Dridi
(31/07/2008)

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