Après Youssef Chahine, le meilleur ou le pire? | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
A l'enterrement de Youssef Chahine, il y avait des policiers donnant des ordres hystériques à une armée de pauvres hères qui balayaient les rues aussi vite qu'ils le pouvaient, ramassaient les ordures, peignaient les trottoirs, lavaient la chaussée, portaient loin des regards les vieilleries rouillées et abandonnées sur la voie publique.

Pour que tout soit bien propre et ordonné avant l'arrivée des caméras, des stars et des représentants du gouvernement dans le quartier populaire où se trouve la cathédrale où a été donnée la messe d'adieu.

A l'enterrement de Youssef Chahine, il y avait aussi des centaines d'Egyptiens inconnus des caméras et des journalistes qui sont venus dire, dignement et silencieusement, après le départ du grand tintamarre médiatique, adieu à un homme qui les a fait rêver et dont le départ les a sincèrement émus.

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De gauche à droite: le réalisateur égyptien Khaled Yussef, le producteur Gabi Khoury, et l'acteur Hani Salama
Il y avait des dizaines de cinéastes égyptiens parmi lesquels deux qui ont pour dénominateur commun d'avoir été, pendant de longues années, de très proches collaborateurs du défunt: Yousri Nasrallah et Khaled Youssef.

En Egypte, si Yousri Nasrallah est loin d'être un cinéaste méconnu, c'est tout de même Khaled Youssef qui campe la superstar. Son dernier film, El Rayes Omar Harb (Le président Omar Harb), une sorte de plongée épique dans l'univers interdit des casinos, a rameuté les foules. Le jeu d'argent étant interdit par l'islam, la présence au Caire de casinos ouverts seulement à ceux qui n'ont pas la nationalité égyptienne, a de quoi nourrir les phantasmes les plus fous. C'est en tout cas sur ce présupposé que le réalisateur a basé l'un des films les plus racoleurs mais aussi les plus plébiscités par le public de la saison.

Khaled Youssef, en caricatural tartuffe qui prend soin de bien dire à ses spectateurs qu'il réprouve le monde fait de dépravation et de perdition des casinos, enfile, dans son film, les clichés les plus grossiers pour mettre en scène jeu, sexe, crime, mafia, violence, tout cela ajouté à une insupportable misogynie. Une misogynie incroyable, probablement parce qu'elle fait partie du domaine de l'inconscient de ce réalisateur et s'étale jusque dans sa manière de filmer les femmes. Mais pourquoi parler autant d'un film de Khaled Youssef pour évoquer le départ de Youssef Chahine? Parce que la médiocrité de El Rayes Omar Harb a beaucoup de similarités avec le dernier film de Youssef Chahine, Heya Fawda (Le Chaos) sorti en 2007 et co-réalisé avec Khaled Youssef justement.

Heya Fawda est un film indigeste qui s'attaque à un sujet grave, dictature, corruption et torture en Egypte. Lorsque le bruit a couru au Caire que Chahine préparait un film sur la dictature, l'effet d'attente a été à la mesure de l'affection qu'ont les cinéphiles égyptiens pour Youssef Chahine. Une fois le film dans les salles, la déception a été grande mais rares ont été les critiques qui ont osé dire tout le mal que l'on peut penser d'un tel film. Probablement parce que personne ne voulait blesser un monstre sacré de l'Egypte, un réalisateur arrivé à 80 ans, qui a fait des films fabuleux, un homme que l'on pouvait continuer à aimer pour son panache et sa grande gueule, sa joie et sa démesure, sa mégalomanie sans retenue et sans fausse pudeur. Et puis, cela fait déjà plusieurs années que la marque de fabrique Khaled Youssef est plus ou moins présente dans les films d'un Chahine à la santé plus que fragile et s'appuyant de plus en plus sur l'un de ses assistants les plus empressés.

Après Youssef Chahine, le meilleur ou le pire? | Daikha DridiA l'enterrement de Youssef Chahine, Khaled Youssef a fendu la foule en portant le cercueil du défunt, en nage dans un costume pâle, les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil, une barbe de trois jours sur le visage. Lorsque la pression de la foule et des photographes s'est faite trop forte autour du cercueil, cet homme a semblé en avoir oublié sa douleur et s'est mis à haranguer les présents en criant et en agitant ses grands bras. Derrière ses lunettes de soleil, il ressemblait énormément aux officiers de police qui, quelques heures plus tôt, menaient tambour battant l'opération toilettage de circonstance du quartier populaire et populeux d'El Daher où siège la cathédrale catholique romane de la Résurrection.

Noyés dans la foule des anonymes, des cinéastes doués étaient aussi présents à cet enterrement. Certains, comme Yousri Nasrallah, font partie de tous ceux que la Misr International Films, la société de production de Youssef Chahine, a produits et lancés et qui sont aujourd'hui parmi les plus belles compétences du cinéma égyptien.

A quoi pensent-ils tous, la mine sombre, assistant à l'enterrement de Youssef Chahine par Khaled Youssef?

Daikha Dridi
(29/07/2008)

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