La solitude des Cossériens d'Egypte | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
La solitude des Cossériens d'Egypte | Daikha Dridi 1 - Face à l'écran de son ordinateur, la jeune fille aux cheveux dorés écarquille ses grands yeux marron, ses doigts pianotent nerveusement sur le clavier, c'est la énième fois qu'elle tape le nom de ce satané écrivain et que l'écran lui répond par une page grise et vide. Elle est la responsable des lieux et la tension qu'elle dégage rameute quelques-uns des élégants vendeurs en costumes bleu marine, servant toujours avec le sourire les clients les plus pointilleux de la plus courue des librairies du Caire. Elle tape le nom en arabe et le retape en envisageant toutes les orthographes possibles, comme s'il s'agissait d'un nom d'étranger. Autour d'elle, la question est répétée encore et encore: "Albert… meen?" (Albert… qui?) "S'il écrit en français comme vous dites, nous l'avons sûrement au rayon en français", me dit-elle au bord de l'énervement. Au "rayon en français" effectivement le volume 2 des œuvres complètes d'Albert Cossery est disponible, "mais ce que je cherche, ce sont les traductions de ses romans en arabe", dis-je encore une fois.
"Etes-vous sûre qu'il est égyptien? S'il est égyptien comme vous dites, il est certainement traduit en arabe et je ne comprends pas pourquoi nous ne l'aurions pas", répète-t-elle. Je finis par quitter la librairie en laissant derrière moi des expressions polies mais sceptiques, des regards qui semblent dire: si cet écrivain est vraiment égyptien, c'est certainement un inconnu, un looser. Dehors, debout sur le trottoir, je me demande à quelle autre porte de librairie dois-je taper. La brutalité du soleil conjuguée au vacarme naturel de l'avenue du 26 Juillet m'ahurissent. Que dans l'une des librairies les plus renommées du Caire, personne n'ait jamais entendu parler d' me laisse songeuse.
Lorsque le décès de Cossery, survenu à Paris dimanche 22 juin, a été annoncé dans la presse française, je me suis spontanément proposé d'écrire un article sur le retentissement de sa mort dans son pays natal.
Le lundi 23 juin, j'achète donc en plus des quotidiens indépendants habituels, les très officiels Al Ahram, Al Akhbar , persuadée que j'allais y trouver photos, articles, hommages, peut-être même quelques détails jusque-là inconnus de sa vie d'avant Paris, des paroles d'amis d'ici, de parents, peut-être aussi des photos d'enfance, de la maison où il est né… Et pour avoir vécu au Caire depuis près de quatre années, je sais l'incroyable prodigalité en hommages dont sont capables les Egyptiens lorsqu'un écrivain des leurs s'en va. Mais dans la presse égyptienne ce jour-là, je n'ai pas trouvé un seul mot sur la disparition d'Albert Cossery. Rien.
Le lendemain, mardi 24 juin, un quotidien indépendant de gauche balance une dépêche AFP, qui est aussi publiée dans un quotidien égyptien de langue anglaise.

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Asma el Bakry
2 - Au Syndicat des journalistes égyptiens un hommage à Albert Cossery est organisé le dimanche 29 juin à 19h. Le bâtiment du Syndicat est tout en vitres bleu foncé, flanqué de deux colonnes carrées en marbre couleur rose douteux. Un escalier en marbre encore, mais gris foncé, s'élève vers une porte centrale qui donne l'impression à celui qui monte ces marches d'aller à la rencontre de son destin. Mais le désir de faste tapageur qu'affiche le bâtiment est instantanément tempéré par l'expression toujours somnolente du jeune préposé aux informations du public, assis derrière une grande table vide placée à la droite de la porte d'entrée. Les habitués du Syndicat des journalistes savent qu'ils peuvent retrouver le même jeune homme, somnolant sur un petit tabouret dans l'ascenseur, à presser les boutons pour les usagers, passant ainsi sa journée à monter et descendre entre quatre murs en métal couleur or entièrement gravés de hiéroglyphes. Il n'est évidemment pas au courant du lieu où se tient l'hommage. A quelques pas de lui, des projecteurs, une caméra et un jeune journaliste plein de curiosité pose mille et une questions à Asma el Bakry. Elle est la réalisatrice égyptienne de deux films adaptés des romans de Cossery, Mendiants et orgueilleux (sorti en Egypte en 1991) et La violence et la dérision (réalisé en 2003 mais jamais sorti dans les salles). Ce soir, pour rendre hommage à l'écrivain, ce sont les animateurs du cinéclub du syndicat des journalistes qui ont pensé inviter Asma el Bakry pour une projection de La violence et la dérision . A l'intérieur, la rareté des présents est accentuée par l'immensité de la salle. La séance est ouverte par un monsieur d'une cinquantaine d'années qui n'arrive pas à contenir son émotion. Sa voix tremble lorsqu'il dit: "Moi l'Egyptien, j'ai appris la mort d'Albert Cossery par un confrère libanais qui m'appelait pour me demander d'écrire un texte pour Al Hayat. Moi l'Egyptien, j'ai aujourd'hui honte de ne voir que 3 lignes publiées dans toute la presse égyptienne sur cet immense écrivain. Je vais vous dire, même si je sais que ça va déplaire, l'Egypte aujourd'hui ignore la disparition d'un écrivain aussi grand que Mahfouz, sinon plus grand…" Un frisson passe parmi l'assistance. A la fin de la projection, les présents ne prennent pas de gants pour critiquer le film d'Asma el Bakry, dont on comprend pourtant immédiatement la boîte à sardines budgétaire avec laquelle elle a réalisé le film. Et même si le film pèche par certains aspects, il est de loin bien meilleur que le gros de ce que l'on voit dans les cinémas ici. Pourtant c'est un débat de techniciens qui s'instaure immédiatement entre ces cinéphiles ombrageux qui déplorent l'aspect "primitif" du film, le "mauvais son", les "décors pas très recherchés", le "médiocre jeu des acteurs". La seule personne qui place un commentaire sur l'auteur du roman assassine les rares cossériens présents: "L'humour de l'auteur c'est de l'humour à la française, comment dire… mmmh sophistiqué et délicat, rien à voir avec le bon vieux truculent sens de la dérision égyptien…mmh". Asma el Bakry, les cheveux entièrement blancs, la voix qui porte, pas du genre à mâcher ses mots, est sans voix.
"Ils ne lui pardonnent pas d'avoir choisi d'émigrer vers une autre langue que l'arabe", me souffle, triste à mourir, le monsieur à la voix tremblante, l'animateur du cinéclub qui a pensé inviter Asma el Bakry. Son nom est Mahmoud Qassem et cet homme est aussi le traducteur de Cossery en Egypte.

La solitude des Cossériens d'Egypte | Daikha Dridi 3 - Dar el Hilal. L'une des plus vieilles maisons d'édition égyptiennes. Elle se trouve à Sayyeda Zeinab, quartier qui entoure d'affection et de vénération, de bruits, de chaleurs et d'odeurs la mosquée du même nom, Zeinab, la petite-fille du prophète Mohamed. Les rues y sont grouillantes et le soleil féroce. Dar el Hilal se déploie dans un bâtiment aux volumes magnifiques, sobre et colossal. Un bâtiment qui semble avoir été oublié des hommes. Une maison d'édition où tout parle d'une opulence passée, aux corridors démesurés reliés par des portes en arches, aux impressionnants lustres en cristal pendant de plafonds tellement hauts qu'ils semblent inaccessibles. A 11 heures du matin, Dar el Hilal dort d'un sommeil profond, cossérien. Les bureaux que l'on entr'aperçoit des corridors sont vides, aucune sonnerie ne monte des vieux appareils de téléphones jaunis, ici tout est silence, calme et tranquillité.
Mahmoud Qassem m'accueille avec un grand sourire, vêtu d'une chemisette vert pastel, il traîne curieusement à ses pieds une paire de pantoufles rouges pour femmes, totalement élimée. En plus d'être romancier, critique de cinéma, auteur d'une encyclopédie du cinéma arabe, d'une anthologie de la littérature arabe d'expression française, il est le directeur de la section "Livres pour Enfants" de Dar el Hilal, une institution devenue publique sous l'Egypte nassérienne.
Cet homme est un allumé de Cossery. De sa propre initiative, et parfois sans même s'occuper de demander la permission aux éditeurs français, il a traduit en arabe quatre romans: Mendiants et orgueilleux , publié en 1988 par l'Organisme (très officiel) du Livre, La maison de la mort certaine (1992 chez Dar Souad El Sabah), La violence et la dérision (1993 chez Dar el Hilal) et enfin Les fainéants dans la vallée fertile (1996 chez Wekalat El Sahafa Al Arabiya). Sortis en tirages limités, ces livres sont aujourd'hui introuvables en librairie. "Personne ne m'a rien demandé, j'ai fait ces traductions par amour, je voulais montrer aux Egyptiens que cet écrivain a totalement bouleversé la carte de la littérature égyptienne et arabe", dit-il enflammé, "je n'ai pas gagné un sou dessus". Au début des années 90, il a pu rencontrer son idole lors d'un passage de Cossery au Caire et a décidé de le traîner, dit-il encore jovial et animé de souvenirs, "chez Mahfouz! Je voulais que ces deux monuments se rencontrent, mais j'ai eu honte lorsque j'ai découvert que Mahfouz ne connaissait pas Cossery. Cela prouve qu'il n'était pas si grand que cela!"
Le plus étonnant, c'est que cet homme n'est pas vraiment un "francophone", notre conversation se déroule tranquillement en arabe lorsqu'il se penche vers moi et me dit sur le ton de la confession, dans un français hésitant: "vous savez, si je le lis et comprends parfaitement, j'ai encore du mal à parler français, moi je suis un pauvre, je n'ai pas été à l'école des étrangers, j'ai appris le français de l'école publique égyptienne et je me suis perfectionné tout seul, plus tard". Albert Cossery est la raison pour laquelle cet homme a décidé d'améliorer son français, pour pouvoir le traduire en arabe. Et pourtant des francophones égyptiens, parfaitement bilingues, il en existe.

4 - Université du Caire, département de français de la Faculté de Lettres. "Les francophones sont une élite marginale en Egypte, le français a longtemps été l'apanage d'une aristocratie qui vit très loin des réalités du pays, je vous parle en connaissance de cause, j'en fais partie et c'est pour cela que je sais aussi qu'un auteur égyptien d'expression française ne sera jamais un best-seller ici". Professeur de littérature, Gusine Gawdat a longtemps enseigné à ses étudiants Albert Cossery, fascinée par son talent, elle n'en reconnaît pas moins avoir pendant longtemps nourri du ressentiment envers cet Egyptien "qui est parti, qui a délibérément choisi de quitter la langue arabe: comprenez moi, dit-elle, ici contrairement au Maghreb, le français n'a jamais été une langue imposée mais choisie". Elle reproche aussi à Cossery, peut-être le même reproche tacite des institutions culturelles étatiques, "ce regard impitoyable et féroce qu'il jette sur la société égyptienne, à le lire on ne voit que misère, paresse et corruption". A la fin de notre conversation, professeur Gusine Gawdat, une femme bien plus chaleureuse que ne le laissent croire ses paroles, souffle, sur un ton d'une intimité étonnante qui rappelle le dépit amoureux : "Maintenant je ne lui en veux plus, que Dieu ait son âme".

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Albert Cossery
5 - Retour à Dar el Hilal. Je déglutis pour poser à Mahmoud Qassem la question inévitable que je n'ai plus très envie de lui poser: "Est-ce vrai ce qui s'écrit dans la presse française à propos des traductions en arabe de Cossery?" – Devenu aussi pâle que sa chemisette, il m'interroge sur un ton qui me fend le cœur: "Que disent-ils? Qu'elles sont mauvaises?".
Censurées.
Là, comme soulagé, il bondit et s'anime. Il me sidère de franchise.
Mahmoud Qassem reconnaît avoir changé une phrase dans Mendiants et orgueilleux: "Je l'ai moi-même dit aux journalistes français, je savais que si je ne changeais pas cette phrase, ils auraient passé tout le livre à la trappe, c'était une publication de l'organisme du livre, une institution gouvernementale où tout passe au contrôle; tous ses autres romans que j'ai traduits n'ont pas du tout été censurés, parce qu'ils ont été publiés chez des privés". La phrase en question est celle de l'officier de police qui dit au jeune Samir: "je veux dormir avec toi". Sous la plume de Qassem, c'est devenu: "tu me plais".
Et à moi aussi, il me plaît ce "non francophone" qui a décidé d'améliorer le peu de français qu'il a reçu à l'école des pauvres pour pouvoir traduire dans la langue de son pays un auteur exceptionnel. Il me plaît cet homme aux pantoufles rouges, certainement plus confortables à porter au bureau que ses chaussures de fonctionnaire mal payé. Il est l'un des plus bels hommages que son pays ait rendu à Albert Cossery. Tout le reste n'est qu'agitation funeste.

Daikha Dridi
(07/07/2008)

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