Entretien avec Hala Galal | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
 
Entretien avec Hala Galal | Daikha Dridi
Comment en êtes-vous arrivée à la nécessité de créer Semat?
Lorsque j'ai fini mes études de journalisme et que j'ai commencé très jeune à travailler pour la télévision publique, je me suis très vite rendue compte que j'avais besoin de me former dans le cinéma pour pouvoir faire les documentaires dont je rêvais et je ne voulais surtout pas qu'ils ressemblent à ce que l’on pouvait voir à la télévision égyptienne. J'ai quitté la télévision pour l'Institut de cinéma du Caire et une fois mon diplôme obtenu j'ai réussi à avoir des bourses à l'étranger, aller en Europe notamment, et commencé à filmer et réaliser mes premiers documentaires. A cette époque, nous étions en fait un groupe d'amis et professionnels du cinéma, on travaillait ensemble car tous nous n'avions pas réussi à établir des relations normales avec les gens qui travaillent dans le monde du cinéma commercial égyptien. Pour cela, en tant que réalisateur, il te fallait accepter qu'on t'impose tout de l'extérieur, tu ne choisissais pas le scénario ni les acteurs, tu ne prenais pas de décisions, tu étais comme le menuisier qui fait une table sur commande et ton rôle finalement se réduisait à une sorte de conseiller technique.

Donc l'idée de SEMAT était non pas de pénétrer le marché du cinéma égyptien mais de créer les conditions d'éclosion d'un cinéma différent?
Oui, on voulait avoir une totale liberté d'expression dans ce qu'on faisait comme films, que ce soient des documentaires ou des fictions. Et pour cela on a très vite compris qu'il nous fallait notre propre société de production, notre propre caméra, notre propre machine à monter. Au départ, on travaillait avec les moyens du bord, et puis on a obtenu une aide financière d'une ong suédoise qui a été cruciale car elle était destinée non pas à un projet artistique mais structurel, ce qui nous a permis de louer un local, acheter une machine à montage, des caméras et voilà qu'on était enfin équipés! Du coup on a commencé à produire comme des fous, on a produit dix films en moins d'une année, c'était octobre 2001 et c'était le lancement de Semat. On était 6 fondateurs, maintenant nous sommes 15, réalisateurs, monteurs, scénaristes, etc.

Quel rôle aviez-vous joué vous-même dans la création et dans le lancement de SEMAT?
Moi j'étais productrice artistique. Avec deux autres collègues, nous avions décidé de commencer par produire pour les autres, au lieu de nous focaliser sur les travaux des membres de SEMAT. Pendant trois ans, c'est ce que nous avons fait, on avait une obsession: changer la manière dont se fait la production en Egypte, et on a choisi de le faire en direction de jeunes réalisateurs. Nous voulions créer un mouvement pour briser les solitudes, monter un réseau de personnes qui avaient les mêmes intérêts que nous. On avait décidé aussi de ne pas commander de films, même s'il y avaient des scénarios qui nous plaisaient. Tant que ce n'était pas un réalisateur qui venait nous présenter son film comme son propre projet on ne le produisait pas. C’était notre manière de casser un peu la machine ici qui veut que c'est celui qui a l'argent, le producteur, ou le distributeur, qui décide de ce qui est filmé. Sur les dix premiers films produits par SEMAT, cinq sont allés dans des festivals européens et raflé des prix. Il s’agissait aussi bien de fictions que de documentaires.
Avant de travailler en partenariat avec l'Union européenne, on a beaucoup travaillé avec les Libanais, les Jordaniens. Pour nous, c'était important d'ouvrir les fenêtres car l'Egypte c'est un grand pays, mais c'est un pays souvent aveugle à tout ce qui ne se fait pas chez lui. Par exemple, on ne regarde pas ce qui se fait en Tunisie, en Jordanie, ou en Syrie. Le nombrilisme de l'esprit "oum eddounnia" ("Mère du monde", expression utilisée par les Egyptiens pour qualifier l'Egypte, NDLR) fait que les idées ne se renouvellent pas, on ne fait que reproduire ce qui a déjà été fait.

En quoi consiste le projet que SEMAT mène depuis un an avec l'Union européenne?
Il s'agit de la Caravane du cinéma euro-arabe et l'idée c'est qu'entre cinq partenaires, européens et arabes, nous organisons plusieurs événements cinématographiques par an, dont par exemple la Biennale de l'IMA, le Festival de Rotterdam, des cinémas d'été en plein air qui se déroulent à Alexandrie, Beyrouth, Marseille, un festival du documentaire et court métrage et il y a aussi un volet formation.

Quel plus avez-vous eu grâce aux financements de l'UE?
Jusque-là nous avions tout fait : de la formation, de la production, de la copie de films sur DVD pour les distribuer, notamment à la télévision égyptienne ; nous éditions aussi une revue Nazra pour les cinéastes égyptiens, nous avions un lieu pour les projections. Mais ce qui nous manquait, c'était de créer des événements, par exemple nous rêvions de faire un festival du film indépendant, ou du cinéma alternatif, et ce projet avec l'UE nous offrait enfin cette possibilité. Pour nous, c'était bien de ramener des films européens ici et d’envoyer nos films en Europe, pour des publics nouveaux. Ce projet était un rêve! On pouvait faire tout ce que l’on avait imaginé. Ce projet de trois ans est financé par nous et nos partenaire à hauteur de 28% tansis que l'UE est investie à 72%. Ça nous a apporté une immense liberté. L’Europe nous considère comme des experts puisque nous travaillons dans le métier. Si nous avions eu de l'argent du gouvernement égyptien, par exemple, les seuls à prendre des décisions seraient encore les institutions gouvernementales. Pour l’argent qui vient du cinéma commercial, c'est la même chose, l'art et la culture passent en dernier lieu.

Avec l'UE, il n'y a jamais eu d'interférences avec les choix que vous faites?
Non jamais. Tous les règlements sont les règlements qui concernent les choses administratives et financières pas la programmation, les contenus, ou autre..

Quels ont été, selon vous, les retombées positives d'un tel projet sur vos partenaires européens?
Moi, je ne peux pas vraiment répondre à leur place. Ce que je sais c'est que lorsque des experts européens viennent observer ce qui se fait ici, il arrive parfois qu'ils me demandent: "pourquoi tu fais ça et pas ça, pourquoi tu ne fais pas plutôt comme ça" et souvent, après plusieurs mois, lorsqu'ils reviennent ils me disent :"c'est toi qui avais raison, chez nous ça ne marche pas de cette façon là". Je pense, mais ce n'est pas à moi de le dire, qu'ils apprennent grâce à ce type d'expériences beaucoup sur nous. Quoi qu’il en soit, ce genre de projet est basé sur l'échange.
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Au plan professionnel mais aussi personnel que pensez-vous avoir engrangé de cette expérience?
Moi j'ai beaucoup gagné, je pense qu'à chaque fois qu'on travaille ou qu'on se lie d’amitié avec des gens qui viennent d'une autre culture, on comprend mieux beaucoup de choses, les zones sombres dans nos têtes s'éclairent.

Y a-t-il eu des moments qui se sont mal passés?
Pour nous, c'était la première fois qu'on mettait en place un partenariat, et donc on a eu des problèmes du côté de l'administration. On s'était précipités pour lancer le première événement parce qu'on avait très peu de temps pour le préparer, mais pour la deuxième année notre rythme est plus discipliné, mieux organisé, on sait mieux où on met les pieds.
D'un autre côté, le problème qui se pose à chaque fois qu'on a des financement de l'UE ou des Suédois ou des Français, etc.,c’ est qu’on nous accuse de ne pas être honnêtes avec l'argent. A chaque fois que je suis interviewée par un journaliste, il ne me parle pas de contenu des programmations, il me demande combien d'argent j'ai eu et qu'est-ce que j'en ai fait!

Mais ce sont-là les questions des journalistes égyptiens ou des experts européens aussi?
Non les experts européens eux viennent pour des audits et c'est normal, moi je parle des journalistes égyptiens qui pensent que tout le monde veut voler de l'argent et qui ont la manie du complot, ils demandent toujours "Pourquoi ils vous ont donné cet argent? Pourquoi ils s'intéressent au cinéma égyptien? Quelles sont leurs réelles visées? ". Ces gens-là, si on les écoutait on ne ferait plus rien…

Et vous personnellement, vous pensez que l'UE donne de l'argent sans avoir aucune visée politique même implicite?
Moi ça ne m'intéresse pas, car je fais ce que je veux. Je ne perds pas mon temps à analyser les agendas des uns et des autres, à partir du moment où on ne m'impose aucun choix… alors que ce sont précisément les gens du cinéma égyptien qui passent leur temps à imposer les leurs.

Quel a été le plus grand défi pour vous?
L'organisation et la coordination entre les cinq partenaires, on vient de différents lieux, et je suis chef du projet alors que SEMAT ne figure pas parmi les labels les plus anciens et les plus connus ici auprès des Européens. Mais depuis que j'ai commencé à travailler dans ce métier je connais ce genre de problème, j'ai l'habitude, je ne perds pas mon sang-froid et ne hurle pas au visage des gens, c'est du déjà-vu pour moi, mais ça reste difficile.

Quel effet cette coopération a-t-elle eu sur l'entourage dans lequel vous travaillez?
Les jeunes qui travaillent avec nous à SEMAT travaillent beaucoup plus vite maintenant (rires) et ça les amuse de le reconnaître. Vous le savez, le rythme égyptien n'a rien à voir avec le rythme européen, donc selon des normes européennes, on peut dire que leur travail est plus efficace et se fait plus vite. Mais surtout, c'est intéressant de voir l'impact qu’a pu avoir sur ces jeunes le fait d'avoir vu des films d'autres pays arabes qu'ils ignoraient totalement auparavant. Un autre aspect essentiel, ce sont les rencontres professionnelles que nous organisons. Par exemple dernièrement, à Alexandrie, un jeune réalisateur égyptien a vendu son film en Angleterre parce qu'il a rencontré un distributeur anglais qui était très emballé, ou à Ismailiya, lors d'un atelier deux des films réalisés sont maintenant demandés aux Etats-Unis, alors que l'un des deux films a été fait en une semaine! Pour nous, c'est très important, ça permet à nos auteurs non seulement d'apprendre le métier mais, aussi et surtout, de communiquer avec un monde qui leur était jusque-là fermé. Car comment contacter le monde, comment s'adresser à ce monde, si on en ignore les codes.

Pensez-vous que cette expérience a eu un effet structurel durable sur leur travail d'artiste et sur le vôtre?
Oui bien sûr, moi je l'ai testé avec mon premier film que j'ai filmé en Suisse. D'être confronté à un monde différent ça change totalement la mentalité, ça change le regard sur le cinéma, même si au fond ça ne te change pas toi, ta culture, ton éducation, ton caractère.Ce qui est transformé, c'est ta manière de voir le monde et son évantail de possibilités. En fait, il n'y a plus de chambres noires fermées à clé que tu ne peux pas pénétrer…

Comment alors éviter le piège du mimétisme stérile? Il arrive souvent que les films financés par l'UE servent les clichés nourris par les Européens eux-mêmes…
Si jamais un producteur européen me demandait de changer mon film parce qu'il ne comprend pas ma société et si j’acceptais de le suivre dans ce sens, ça aboutirait au même résultat qui m'a fait déserter l'univers du cinéma commercial en Egypte. Pourquoi alors me casser la tête à chercher des étrangers? Pourquoi j'ai refusé de travailler avec le producteur égyptien qui impose des modifications étranges à mon film parce qu'il veut le distribuer dans les pays du Golfe? Les films auxquels vous vous référez sont conçu à partir de regards folkloriques. Le problème n'est pas dû aux financements européens, ces artistes là pourraient faire le même genre de films avec des financements malaisiens ou djiboutiens, ils ne font pas des films, ils font les clowns, je dirai. Ils ne veulent pas dire leurs paroles au monde. Nous n'avons pas un problème d'argent, l'argent vient de partout, il y a de l'argent dans les pays du Golfe, il y a de l'argent dans le circuit commercial égyptien, etc.

S'il y avait des choses à améliorer dans ce genre de partenariat, quelles seraient elles?
Je crois que nous devrions être plus à l'écoute des deux côtés, et mieux nous faire connaître. Il y a des intentions qui sont bonnes mais il y a encore beaucoup de méconnaissance de l'autre. Propos recueillis par Daikha Dridi
(21/03/2007)
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