Je fais des films pour mieux me comprendre | Waleed Marzouk
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Waleed Marzouk   
  Je fais des films pour mieux me comprendre | Waleed Marzouk Yousry Nasrallah est un réalisateur égyptien, né en 1952 au Caire. Après des études d’économie et de sciences politiques, il part vivre au Liban où il devient journaliste. Il démarre sa carrière dans le cinéma en 1980 en tant qu’assistant de Volker Schlöndorf pour son film Die Fälschung et de Youssef Chahine pour ses films Al-Dhakira et Adieu Bonaparte, qu’il a aussi co-écrit. En 1987, il réalise son premier film, Sarikat Sayfiyah (Vols d’été), produit par Youssef Chahine et considéré comme l’un des films ayant le plus contribué à la renaissance du cinéma égyptien. En 1994, il réalise Mercedes et en 1995, le documentaire Sobyan wa Banat (À propos des garçons, des filles et du voile). En 1999, El Medina (La Ville) remporte le prix spécial du jury au Festival de Locarno. En 2004, son film Bab El Shams (La Porte du Soleil), d’après le roman d’Elias Khoury, est présenté dans la sélection officielle du Festival de Cannes (hors compétition). Les œuvres de Nasrallah ont abordé les thèmes du gauchisme, du fondamentalisme islamiste et de l’expatriation. Il a été membre du jury, en 2005, du Festival de Cannes dans la catégorie des courts-métrages, et est actuellement en pré-production de son sixième long-métrage, Geneinat El Asmak (L’Aquarium).

A quel moment dans votre carrière de réalisateur avez-vous commencé à utiliser des subventions européennes?
Dès le début. Le premier film que j’ai réalisé a été fait avec une subvention de l’Institut Francophone. C’était une production égyptienne. J’ai demandé la subvention, on me l’a octroyée et j’ai fait Sarikat Sayfiyah (Vols d’été). Mon second film, Mercedes, était une coproduction entre Arte et le Fonds Sud Cinéma. Tous mes films qui ont suivi ont également été des coproductions avec Arte. Pour El Medina (La Ville), le Fonds Sud Cinéma ne m’a pas donné d’argent car plus d’un quart du film se déroule en France, or l’une de leur règle stipule que le film doit être dans sa langue d’origine, en l’occurrence en Egyptien.

Qu’est-ce que le Fonds Sud Cinéma?
C’est une coopération entre le Centre National de la Cinématographie, le Ministère français des Affaires étrangères et le Ministère égyptien de l’Intérieur. Une des clauses du Fonds stipule que l’argent doit être dépensé en France, soit sur des ateliers, soit pour payer des techniciens français. Parce qu’ils donnaient de l’argent afin d’augmenter la productivité de l’industrie cinématographique française. Si l’industrie est productive (selon eux), et se lance dans des productions qui ne sont ni françaises, ni américaines, elle peut être assez forte pour se protéger du «dumping» de l’industrie cinématographique américaine. Jusqu’à récemment, Arte, les chaînes d’Etat et Canal Plus étaient ouvertes aux productions non-françaises. Depuis trois ou quatre ans, la tendance a commencé à changer.

De quelle manière?
Canal Plus a commencé à se spécialiser exclusivement dans le cinéma américain et français. Donc, si David Lynch ou n’importe quel réalisateur américain fait un film, Canal Plus se montrera beaucoup plus enthousiaste que pour le cinéma asiatique, sud américain ou arabe. Par ailleurs, depuis que la France a viré à droite politiquement, le marché conditionne le comportement des chaînes de télé. Et les chaînes commencent à dire qu’elles ne produiront pas de films non-français pour le «primetime» car c’est trop cher. Ou alors, comme c’est le cas avec le film que je suis en train de faire, Geneinat El Asmak (L’Aquarium), elles achètent le film à l’avance, ce qui réduit leur contribution à 50 pour cent.

Est-ce qu’accepter des financements étrangers entraîne des contraintes de production?
Ça ne m’est jamais arrivé. Personne ne m’a jamais imposé quoi que ce soit, ni essayé de me mettre dans une telle situation.

Donc, vos films ont toujours été basés sur des conceptions personnelles, qui n’ont pas été influencées.
Oui, et je pense que c’est clair quand on regarde mes films. Je ne pense pas qu’une personne regardant mes films pourrait se dire qu’ils ont été faits pour faire plaisir à quelqu’un d’autre. Parce qu’on trouve des gens qui devancent les médias pour trouver des «sujets chauds», tels que les femmes, ou l’Islam politique, etc. Ces tendances sont en hausse. Il y a une certaine logique à cela, même en réponse aux problèmes locaux. Beaucoup de gens ici depuis ces dix dernières années travaillent sur des films sur les groupes extrémistes. Mais je n’ai jamais été un adepte du concept du «sujet chaud», ni ici, ni à l’étranger.
Je fais des films pour mieux me comprendre | Waleed Marzouk Cherchez-vous toujours de nouvelles sources de financement pour vos films ou comptez-vous sur des sources déjà existantes?
Il y a un premier obstacle pour tout film. Il se passe au moins un an entre la phase d’écriture et le début de la production, et si vous êtes toujours enthousiaste à ce moment-là, ça veut dire que le film a une certaine vitalité qui vous est chère. L’objectif devient alors de savoir comment on va faire ce film sans pression ou contraintes extérieures: «Pourquoi ne prenez-vous pas cet acteur, ou celui-ci, pourquoi ne pas changer ce thème-là, pourquoi ne pas rajouter une scène de musique ou de danse?» Cela ne m’arrive pas. Ma seule préoccupation pendant ce temps-là est de trouver les moyens d’être indépendant pendant que je réalise mon film.

Comment avez-vous réalisé votre film actuel?
Les participants sont ART (Arab Radio & Television) - et leur investissement est une première pour moi - et Arte, qui a acheté les droits à l’avance. Et j’ai aussi gagné un concours du World Cinema Fund à Berlin. Ils ne me donnent pas beaucoup d’argent mais ça aide, et il n’y a aucune contrainte. Je serais peut-être réticent avec quelqu’un qui viendrait vers moi de cette manière mais jamais personne n’a osé me dire: «Pourquoi ne pas auditionner cet acteur, ou pourquoi ne pas faire ça?» Ça n’est jamais arrivé.

N’avez-vous jamais envie de demander plus de subventions au Ministère de la Culture égyptien?
Apparemment, il y aurait 20 millions de livres égyptiennes disponibles. J’ai fait la demande pour certaines subventions mais je doute que je les aurais. Mais je suis sceptique de ce système en général. De toute façon, maintenant, même sans demander de l’argent à l’Etat, nous (en tant que réalisateurs) rencontrons une résistance tenace du parlement. Fatalement, quelqu’un d’obstiné va dire que tel film insulte l’Islam, ou souille notre code moral. Ou bien ils débattront avec leur morale bien-pensante pour savoir si la barbe qu’on a vu dans El Rahina (L’Otage) était une barbe musulmane ou juive. Est-ce que ça les regarde? Et ça, c’est quand on ne reçoit même pas d’aide financière de leur part. En fait, c’est nous qui leur payons des taxes. C’est notre seule relation avec l’Etat, et avec la citoyenneté. Donc, s’ils se comportent comme ça maintenant, qui sait à quel point ils seront abusifs s’ils nous donnent des subventions. Donc, pour être honnête, je ne crois pas être très à l’aise avec cette idée.

Selon vous, est-ce que travailler avec des subventions européennes a aidé à améliorer la compréhension mutuelle entre le Sud et l’Occident?
Je pense que oui. Mais les concepts comme la compréhension mutuelle sont, selon moi, un fantasme. La compréhension mutuelle est fondée sur le désir de comprendre. Je peux passer deux jours à vous montrer des films sur la gentillesse et la générosité des américains, et d’ailleurs, j’ai beaucoup d’amis américains qui me sont chers, mais cela ne va pas m’aveugler sur le fait que quand ce gouvernement américain envahit l’Irak, ce n’est pas pour leur donner l’accolade, mais pour les entuber. J’ai beaucoup d’amis juifs, et beaucoup d’amis israéliens aussi, mais cela ne m’aveugle pas quand au fait qu’Israël occupe une terre arabe. Donc, si par compréhension mutuelle, on entend, aveuglement mutuel, j’espère que le cinéma ne contribue pas du tout à ça. La compréhension mutuelle, c’est d’abord comprendre ses propres problèmes. Ma préoccupation première n’est pas la compréhension mutuelle mais la connaissance de soi. Nous avons une énorme capacité à nous voiler la face sur nos propres problèmes, au lieu de nous confronter à eux. C’est pour ça que je fais des films, pas pour que les Européens me comprennent, mais pour mieux me comprendre moi-même.

Avez-vous eu des expériences où ce désir de compréhension mutuelle était présent?
J’ai fait un film, Sobyan wa Banat (À propos des garçons, des filles et du voile), à un moment où on parlait beaucoup du hijab (voile) comme symbole d’extrémisme, ici et en Europe. C’était le milieu des années 90 et des filles se faisaient renvoyer de l’école parce qu’elle le portait. Voilà au moins un film qui défiait ces idées ; parce que l’idée qu’une fille portant le voile soutient l’extrémisme est tout simplement fausse.

Votre carrière aurait-elle été très différente si vous n’aviez pas reçu d’aide européenne?
C’est difficile de concevoir un autre parcours. Je suis sûr que j’aurais pris la même voie d’une manière ou d’une autre. Ce que vous vous appelez aide européenne, je l’appelle ouverture à un autre marché, hors du marché local. De cette façon, on peut manœuvrer autour des demandes du marché local.
Traditionnellement, le marché local était tourné vers la vidéo pour l’Arabie saoudite, avant qu’il y ait les chaînes satellites. Aucun de mes films n’a été censuré en Egypte, pas une seule image. Quand mon film, Sarikat Sayfiyah (Vols d’été), a été vendu à l’Arabie saoudite, le discours de Nasser a été doublé avec de la musique, parce qu’à l’époque, la voix de Nasser était interdite là-bas. Quarante minutes de Mercedes ont aussi été coupées quand il a été vendu en Arabie saoudite parce qu’on y voyait des églises, des baisers et de la consommation d’alcool. On ne peut pas vraiment échapper aux demandes du marché égyptien parce qu’en fin de compte, on tourne en Egypte et on doit tenir compte de la censure. Mais l’idée est de se libérer des marchés restrictifs et moins libéraux que le marché égyptien. Donc, nous ne sommes pas forcés d’être dépendants du financement saoudien ou du marché traditionnel arabe.
Je pense que tout réalisateur désireux de faire des productions indépendantes trouvera de nouveaux marchés. Et il y a toujours un prix à payer pour cela. Ce prix, pour moi, a été de bien vouloir faire des films avec peu de moyens, et d’accepter des salaires en dessous de la moyenne. J’essaie constamment de trouver un équilibre afin d’assurer mon indépendance.
Propos recueillis par Waleed Marzouk
(20/03/2007)
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