30e édition du Festival international du film du Caire | Daikha Dridi
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  30e édition du Festival international du film du Caire | Daikha Dridi Dans la guerre (froide) des festivals que se livrent les pays arabes ces dernières années, notamment le Maroc avec le Festival de Marrakech et les Emirats arabes unis avec le Festival de Dubaï, celui de l'Egypte a voulu cette année montrer à tous que le Caire demeure l'incontestable cœur battant du cinéma dans le monde arabe. Il y a donc eu branle-bas de combat pour les préparatifs (couverts de bout en bout par la presse), changement de direction dans l'organisation du festival et surtout apport massif d'argent de la part de grands hommes d'affaires égyptiens pour faire briller le festival du Caire de mille feux. Et des feux d'artifice il y en a eu, du tapis rouge à n'en plus finir, et une montée des marches à l'Opéra du Caire sur fond de chansons de Sinatra et Aznavour au milieu d'une marée de centaines de photographes et caméramans plus excités que jamais. Et même si les organisateurs n'ont cessé d'insister sur la présence de "grandes stars internationales" (Danny Glover, Jacqueline Bisset et autres Charles Aznavour) c'est sur les très nombreuses stars égyptiennes que se sont jetés les journalistes dont beaucoup n'ont même pas reconnu Danny Glover, probablement à cause du sobre et élégant boubou africain dont il avait pris le soin de se draper comme un clin d'œil à son dernier film "Bamako" et peut-être aussi à sa présence sur la terre africaine. Mais voilà, au soir d'ouverture, il ne fallait surtout pas faire dans le sobre et aux basins africains, les Cairotes ont largement préféré les robes du soir spécialement préparées pour la circonstance, plus extravagantes les unes que les autres de Youssra, Nabila Aabeid, Lebleba, Hind Sabry, Mervat Amin, etc. Une débauche à la fois joyeuse et candide de faste donc pour l'ouverture et plus de 50 pays présents pour les différentes sélections: la compétition officielle, la sélection arabe, la sélection du film numérique, sans oublier les hommages au film d'Amérique latine et du Liban. Pendant dix jours c'est la capitale égyptienne tout entière qui a vibré au rythme des "festivités", le côté sympathique du festival du Caire étant qu'en plus des projections de presse, tous les films en et hors compétition sont projetés pour le public dans la plupart des cinémas de la ville. Et même si l'organisation du festival a beaucoup misé sur la diversité dans le choix des films, le gros de l'attention des médias locaux et étrangers est évidemment allé aux films réalisés dans les pays arabes. Plus d'une dizaine de films en compétition et presque autant hors compétition ont été projetés suscitant des réactions passionnées d'enthousiasme… ou d'aversion. 30e édition du Festival international du film du Caire | Daikha Dridi Passions cinéphiles
Bien entendu ce sont d'abord les films égyptiens qui ont rameuté le plus de journalistes, de public, de critiques et de stars, et ceux qui ont suscité les débats les plus houleux. Et si presque tout le monde s'est accordé à apprécier le talent de la jeune réalisatrice Hala Khalil dont le film Ass ou Laz' (Couper coller) a d'ailleurs obtenu, ex-aequo avec l'Algérienne Djamila Sahraoui pour Barakat, le prix du meilleur film arabe, il n'en a pas été de même pour les trois autres films égyptiens en compétition. Notamment une comédie musicale très attendue comme un hymne au cinéma égyptien des années 60 et 70, Mafich Gher Kida (Rien que ça) et qui a suscité déceptions, sarcasmes d'un côté, admiration et louanges de l'autre pendant une longue séance de débats qui a failli tourner à la confrontation. Le retour tant attendu de la "comédie musicale années 60" n'a donc pas eu lieu, d'autant que le film a brillé par la médiocrité de sa bande son et s'est laissé prendre au sérieux tombant dans une moralisation basique et sans intérêt de l'univers des chanteuses pop et des vidéos clips diffusés en boucle sur les chaînes satellitaires arabes. Par ailleurs, un jeune réalisateur égyptien, Amir Ramsis, qui a fait ses débuts en tant qu'assistant de Youssef Chahine, et qui présentait son premier long métrage, une romance à suspense dans la veine des films que l'on voit souvent dans les cinémas égyptiens, Akhir Eddounia (Au bout du monde), dans la sélection arabe, a été enseveli sous les critiques les plus féroces qui aient été faites lors de ce festival, ce qui a poussé sa productrice présente à prendre sa défense de manière pour le moins cavalière, sommant les journalistes et critiques "à ne parler que s'ils ont des questions à poser car nous ne sommes pas là pour écouter leurs opinions". Un autre jeune réalisateur, également venu avec son premier long métrage Istighmaya (Cache Cache), qui a suscité moins de sarcasmes, a tout de même entendu quelqu'un interpeller son producteur sur le mode: "Vous êtes fou ou quoi? Pourquoi jeter votre argent dans une chose pareille?" Sans parler des remarques cocasses qui revenaient souvent pour sermonner les réalisateurs quant à certaines libertés prises avec la religion. 30e édition du Festival international du film du Caire | Daikha Dridi Passions religieuses
L'un d'entre eux s'est entendu reprocher d'avoir fait porter le voile à une protagoniste pour le lui enlever dans le courant de l'histoire, "est-ce à dire que votre héroïne a porté le foulard comme on commet un péché et l'a enlevé comme on s'en repent?" lui a-t-on demandé. Le jeune acteur égyptien le plus adulé du festival, Khaled Abou Naga venu présenter le film américano-canadien Civic Duty (Devoir civique) dans lequel il joue, s'est vu blâmer pour une séquence de quelques secondes où l'on voit le Coran posé par terre à côté de son lit, "pourquoi n'avoir pas posé le Coran sur une table?" lui a demandé apparemment très offensée une journaliste de la télé à la crinière abondante, mais l'acteur ne s'est pas laissé démonter et a provoqué l'hilarité générale en lui répondant simplement: "Voyez vous, Hassan (le héros du film) venait juste de déménager, il n'avait pas encore acheté de table de nuit, il n'a donc pas fait exprès et d'ailleurs il vous demande pardon". Mais la palme des sermons religieux est incontestablement allée à la conférence de presse du réalisateur tunisien Moncef Dhouib qui présentait La télévision arrive, un film à l'humour décapant qui met en scène les autorités locales d'un village perdu au fin fond de la Tunisie se préparant tambour battant à accueillir une équipe de télé allemande. Et dans une scène tout à fait anecdotique du film, un homme dont le père, vieux et pieux, l'empêche de dormir dans la même chambre que son épouse européenne sous prétexte qu'elle boit de l'alcool, le fils explique à son père que pour les chrétiens il n'est pas interdit de boire du vin, "d'ailleurs même Sayedna Issa (Jésus) buvait du vin" lui dit-il, ce que confirme l'imam du village. Et ne voilà-t-il pas qu'à l'étonnement général, la conférence de presse qui a suivi la projection se transforme en débat sur la question épineuse de savoir si oui ou non Jésus, Issa pour les musulmans, buvait du vin, certains présents ayant reproché au réalisateur d'insinuer qu'effectivement Jésus buvait! Et alors que nous avions là l'un des meilleurs films arabes en compétition, qui s'attaque avec humour et intelligence à la question de l'image que les régimes arabes veulent montrer d'eux-mêmes au monde occidental, toute la première partie du débat a tourné, dans un moment d'absurde hilarant, à la caricature, celle-là même que le film a si brillamment mise en scène…
Beaucoup de passions donc pour ce festival kitsch et flamboyant, bourré de paradoxes, présentant le meilleur comme le pire du cinéma qu'il soit arabe, européen, sud-américain ou asiatique d'ailleurs. Mais le jury a choisi la mesure: primer l'ironie en décernant le prix du meilleur film de la compétition officielle au réalisateur chinois Zhang Jiarui pour The Road, le dépouillement et la sobriété de Barakat de Djamila Sahraoui et, fait exceptionnel, en dehors du film de Hala Khalil Couper coller, aucun autre Egyptien ne s'est vu décerner le moindre prix, pas même symbolique. Confirmant la tendance largement ressentie à ce festival très cairote: les Egyptiens adorent le ciné mais leurs cinéastes le leur rendent de moins en moins bien.
Daikha Dridi
(11/12/2006)
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