Egypte: de la difficulté du hijab au cinéma | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
 
Egypte: de la difficulté du hijab au cinéma | Daikha Dridi
Elle s'appelle Amira (princesse en arabe). C'est une solitaire, couverte de la tête aux pieds dans un monde où ne circulent que des décolletés trop généreux, des nuques et des épaules dévoilées et des cuisses sous des jupes plus mini que mini. Amira est néanmoins grande et belle, elle a le regard réservé et le sourire timide, elle préfère les livres (religieux) aux clips vidéos que ses deux sœurs dévorent goulûment, mais c'est elle l'héroïne du film et c'est elle que préfère le beau brun sexy et branché, heureux en affaires comme en amour.
C'est donc fait, le hijab a fini par faire son apparition sur les écrans des cinémas du Caire et le premier film qui campe une héroïne en hijab s'appelle "Kamel el Awsaf" (Aspects Parfaits) sorti avec la vague de nouveautés qui suivent traditionnellement les fêtes de l'Aïd en Egypte.

La tendance avait été amorcée en octobre dernier à l'occasion du mois du ramadan qui représente pour les producteurs égyptiens et arabes en général la plus prolifique des saisons pour le feuilleton télévisé, et où le public a été surpris de découvrir plus de sept feuilletons télévisés dont les rôles principaux étaient tenus par des femmes en hijab. L'arrivée du hijab dans le feuilleton avait d'ailleurs suscité des débats tellement polarisés dans la presse écrite et les médias télévisés qu'ils avaient fini par atterrir dans l'auguste salle du parlement égyptien où des députés affiliés au mouvement des Frères musulmans ont sommé le ministre de l'Information de s'expliquer sur "l'embargo" que la télévision publique avait exercé sur les feuilletons des "mouhajabate" (les femmes voilées). En effet, tous les feuilletons qui avaient pour héroïnes des actrices voilées étaient exclusivement diffusés par les télévisions privées satellitaires et non pas sur les chaînes d'Etat. Mais si les explications officielles – seuls les critères de qualité ont présidé au choix des feuilletons projetés – n'ont convaincu personne sur les motivations de la censure du hijab à la télévision publique, une avalanche de critiques avait dans le même temps plu sur les feuilletons des "mouhajabate" et sur les actrices elles-mêmes. On a ainsi souvent reproché à ces actrices, qui sont issues de toutes les générations, de vouloir arracher une popularité factice coûte que coûte en recourant au voile musulman: les plus âgées d'entre elles se sont ainsi vu vertement rappeler que lorsqu'elles ne portaient pas le foulard, "leur seul talent consistait à dévoiler leurs attributs féminins" et qu'aujourd'hui elles essaient "de compenser leur manque de talent et les dégâts de l'âge en se couvrant le corps et en se présentant comme des donneuses de leçons". Il est vrai que, dans leur grande majorité, les rôles joués par ces actrices ont été des rôles de femmes pieuses tentant d'apporter un brin de moralité dans des entourages dévastés par le manque de foi, la corruption, le mensonge et la traîtrise. Il est vrai aussi que certaines parmi ces actrices avaient publiquement annoncé lorsqu'elles avaient décidé de porter le hijab – il y a plusieurs années de cela – qu'elles quittaient le métier d'actrice qui ne sied pas à celles qui ont décidé d'emprunter le chemin de Dieu. Mais il est tout aussi vrai que ceux qui ont applaudi à l'apparition du hijab dans la fiction télévisée ont raison de penser qu'il n'est pas normal que, dans une société où les femmes sont à plus de 90% voilées, le public soit constamment appelé, dans une sorte de distanciation schizophrénique, à consommer des films où pas une femme ne porte le hijab.

Certains réalisateurs avaient expliqué cette absence criarde par la difficulté qu'ils éprouveraient à diriger une actrice voilée: le choix du rôle, de l'action et des scènes concernant la "mouhajaba" seraient totalement conditionnés par le hijab et non par des considérations cinématographiques et artistiques. Ainsi par exemple on ne pourrait pas faire jouer à une mouhajaba le rôle d'une femme malveillante car les religieux protesteraient contre l'atteinte à un symbole de la foi, on pourrait encore moins respecter les règles de vraisemblance en filmant l'intimité d'une mouhajaba chez elle, en famille, ou avec son mari, puisqu'elle ne devrait à ce moment-là pas porter de hijab, etc.
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Hala Chiha avant et après
Et pour l'instant, force est de constater que toutes les productions qui ont fait le choix d'une héroïne en hijab ont fait dans la facilité de la caricature: hijab égale femme droite, pieuse, respectable, etc. Une tendance confirmée et poussée à des extrêmes presque burlesques par le premier film du genre en salle, Kamel el Awsaf. L'héroïne, jouée par l'actrice Hala Chiha, qui avait elle aussi annoncé qu'elle quittait le métier en adoptant le voile, y est une caricature invraisemblable de la fille jeune, moderne et dévote. Si elle se retrouve devant un ascenseur en même temps qu'un inconnu, elle préférera s'abstenir de monter avec lui et attendra patiemment que l'ascenseur revienne; à la télé elle ne regarde que les prêches du prédicateur fétiche des classes bourgeoises égyptiennes, Amr Khaled; elle n'accepte pas de se retrouver seule en compagnie du beau jeune homme qui lui fait la cour; il n'est pas jusqu'à la sonnerie de son portable qui fait retentir des chants religieux. Bref, elle ne ressemble pas vraiment aux millions de jeunes Egyptiennes qui portent le hijab mais qui n'en sont pas pour autant obsédées par la religion, qui adorent regarder les clips aguicheurs des chanteuses de pop connues pour leur érotisme survolté, qui s'accrochent aux bras de leurs compagnons dans les rues, etc. Et ce qui est encore plus invraisemblable est non seulement que notre sainte héroïne est bien la seule femme voilée du film mais de plus elle n'est entourée que de jeunes femmes aux chevelures lâchées toutes brides et aux corps à peine recouverts et qui vont et qui viennent comme si c'était comme cela que ça se passait dans la vraie vie du Caire. L'irréalisme du film aboutit à une sorte de surréalisme grotesque, qui voudrait qu'en Egypte, le hijab soit l'exception!

C'est probablement la raison pour laquelle, Kamel Al Awsaf a si peu fait parler de lui, ayant été classé dernier du box-office dans la liste des nouveautés de la saison. Alors que le film qui caracole au sommet du box-office égyptien est une comédie musicale dont le rôle principal est campé par une sulfureuse danseuse professionnelle, Dina, qui s'est attiré des tonnes de médisances et les foudres du syndicat des acteurs pour avoir fait la promotion de son film en allant se trémousser live pour le public à l'entrée du plus grand cinéma du centre-ville. Le plus croustillant dans l'affaire est que ces deux films aux "antipodes moraux" l'un de l'autre sont l'œuvre du même réalisateur, Ahmad Badri. Incapable, comme ses prédécesseurs du feuilleton télévisé, de créer des œuvres où les actrices voilées ne sont pas réduites à des porte-hijab mais jouent de vrais personnages. En attendant donc d'avoir à regarder des vrais films égyptiens, où la société réelle n'est pas évacuée au profit d'univers factices produits des pires clichés qui macèrent dans la tête de réalisateurs peu inventifs et aveugles au monde dans lequel ils vivent, le public a préféré le divertissement pur.
Daikha Dridi
(14/11/2006)
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