Gudran, bâtir pour l’art et le développement | Camille Soler
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Camille Soler   
 
Gudran, bâtir pour l’art et le développement | Camille Soler
Quand Aliaa Ilgreidy accepte de m’accorder quelques minutes, c’est entrecoupée des vas et viens ordinaires dans l’association qu’elle trouve le temps de parler de son rôle à Elmax. Une petite fille lui apporte la lettre de sa mère. Celle-ci est une volontaire de l’association, mais elle en a pris congé parce qu’elle traverse une période difficile. Elle demande de l’aide à Aliaa qui m’explique d’un air ennuyé et touché que la lettre, difficile à lire, n’en est pas moins lourde de sens... Aliaa répond aussitôt par un bref courrier que la petite s’empresse de rapporter chez elle. A côté, une infirmière nettoie la plaie d’un vieux marin. Et puis quelques vêtements traversent la pièce de mains en mains: ce sont les couturières qui montrent quelques-unes de leurs créations à deux jeunes occidentales.

On trouve le quartier d’Elmax à l’Ouest d’Alexandrie, près de l’aire industrielle El Wardian, considérée comme la plus polluée de la ville. Excentrées, ses maisons bordent les deux rives d’un canal et abritent en grande majorité des familles de pêcheurs. C’est ici qu’Aliaa Ilgreidy et Samah Il Hlawamy venaient discuter avec les pêcheurs avant d’envisager, il y a cinq ans, d’y installer leur association.

Fatigués du cloisonnement de la sphère artistique cairote, les deux jeunes peintres ont décidé de mettre l’action sociale au cœur de leur projet. Leurs activités avec les autochtones ne représentent donc pas une simple branche d’un programme qui aurait pour objectif la mise en valeur de leurs qualités artistiques. On ne voit d’ailleurs aucune trace de leurs œuvres personnelles à Elmax. C’est l’idée de mettre à disposition des gens les outils de la culture et de l’art qui a déterminé la création de Gudran.

Est-il rationnel d’implanter dans un tel quartier une association d’art? N’est- il pas de besoins plus élémentaires dans une ville telle qu’Alexandrie, qui compte plus de quarante bidonvilles alentours? Le manque de moyens, de contacts, les doutes émis de part et d’autre par leurs différents interlocuteurs n’ont pas découragé les jeunes artistes ni modéré leurs convictions. Les acteurs de Gudran croient qu’ils peuvent creuser dans un désert aride une simple ressource d’humanité pour l’irriguer.

Sourds à toutes les mises en garde selon lesquelles la culture et l’art sont loin d’être indispensables à la société, ses initiateurs avaient l’ambition d’aider la société en tant qu’artistes par des moyens alternatifs aux organismes humanitaires et autres institutions. Poussés par ce qu’ils nomment «la responsabilité sociale de l’artiste», peintres, musiciens, artistes de théâtre et de cinéma sont sortis des sentiers battus pour établir le contact avec ceux que la culture oublie souvent aussi vite qu’elle les évoque…
Gudran, bâtir pour l’art et le développement | Camille Soler
Avec un groupe de pêcheurs d’Elmax, ils se sont accordés sur les besoins de développement du village, qui voit sa structure sociale et culturelle menacée, notamment par le déclin de l’artisanat. Ainsi en soutenant et animant l’esprit des gens qui viennent à leur rencontre, ils souhaitent pouvoir les aider à acquérir une véritable autonomie en les rendant à leur tour capables de comprendre et d’aider les autres. C’est donc de la nourriture spirituelle que Gudran prodigue aux habitants d’Elmax en les guidant vers une autogestion basée par l’appropriation des outils qu’elle met à leur disposition.

Il a d’abord fallu ouvrir les portes de la communauté, et se faire accepter. De 2000 à 2002, de nombreux ateliers pour femmes et enfants ont contribué à cette reconnaissance de l’association et à développer les statuts de la femme et des jeunes en valorisant leur importance au sein de la communauté.

Entre 2002 et 2004, ils ont pu inviter différents artistes de France, d’Orient et d’Afrique pour créer des passerelles de communication, échanger les savoirs-faire et les expériences de chacun. «Boustashy 01- Urban scenography in Elmax» a duré trois semaines, à l’issue desquelles une exposition a montré les interactions possibles entre artistes et jeunes issus de différentes cultures.

Aujourd’hui, l’association continue ses ateliers de peinture, théâtre, de chant, mais aussi de développement. Les enfants ont ainsi pu exposer leurs dessins et sculptures au Centre Culturel Français d’Alexandrie, et l’atelier de chorale a pu s’y produire cet été.

Elodie, jeune française étudiante en sciences politiques, est venue étendre le champs du commerce équitable avec les couturières de Gudran. Walaad et Salma sont les deux seules à travailler de façon permanente dans l’association, grâce à une belle machine à coudre Singer. Elles sont huit autres à travailler dans leurs foyers.

Les deux jeunes filles n’ont pas plus de quarante ans à elles deux, et comptent pouvoir un jour gérer elles- mêmes la vente des vêtements qu’elles créent avec les autres femmes. Pour cela, Elodie tache d’établir une liste des contacts, de trouver des lieux d’exposition pour ces créations (le Centre Culturel Français d’Alexandrie fait déjà office d’intermédiaire). Elle les soutient dans leur démarche en élaborant un manuel d’organisation qui servira de modèle aux filles désireuses d’entreprendre le commerce de leur art, de la réalisation de l’objet à son évaluation, en passant par l’explication de cette évaluation aux acheteurs potentiels (objets faits main, pièces uniques, etc.). Elodie s’occupe aussi de créer des contacts à l’échelle nationale et internationale, afin que les deux couturières puissent gérer leur propres productions de vêtements. Il faut apprendre à suivre le cheminement des collections vers les différents lieux d’exposition (centres culturels et galeries d’art) et en assurer, dans un second temps, la vente. Camille Soler
Vendredi 16 septembre 2005
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