Nadir Bouhmouch, l’électron libre du cinéma au Maroc Imprimer
Oumayma Ajarrai   

Deux mois après la fin de ses études de cinéma à l'Université de San Diego, Nadir s’installe au Maroc avec l’ambition de réaliser des films qui font du bruit. Non pas parce qu’ils affichent un casting hollywoodien, mais bien parce qu’ils orientent les projecteurs sur le peuple et ses combats pour la dignité et la justice sociale. Distingués par le choix de leurs sujets, les documentaires de Nadir sont résolument politiques et défendent assidûment des causes qui lui tiennent à cœur. Une vision militante se dégage donc de ses nombreuses réalisations engagées tandis que de nouvelles collaborations  viennent consolider une filmographie qui porte la résistance à l’écran.

 

Les premiers films

Alors qu’il est encore étudiant de l’autre coté du pacifique, les différentes manifestations qui éclatent en 2011 dans certains pays arabes ne le laissent pas indifférent. Quand le mouvement du 20 février s’organise au Maroc, Nadir et sa caméra s’invitent dans le décor. Dans « My Makhzan and me », Nadir revient sur son propre parcours et les raisons qui le motivent à croire et à soutenir ce mouvement populaire, alors qu’il est lui même issu d’une classe, dont les intérêts sont protégés par ce Makhzen qu’il dénigre. Or, le Makhzen, étrange terme populaire au Maroc, ne désigne autre que cette nébuleuse politique aux contours vagues. Il s’agit de cette formation élitiste « centrée autour du roi et composée de notables royaux, d'hommes d'affaires, de riches propriétaires fonciers, de chefs tribaux, de personnalités militaires et de services de sécurité supérieurs » et à laquelle on crie « Dégage ! ».
Le constat de Nadir est clair. Le manque d’expression et les injustices sociales sont frappante au Maroc et il souhaite le crier haut et fort, à sa manière.

 

//Affiche du film "My Makhzen & me"Affiche du film "My Makhzen & me"

 

Une année après ce premier projet, en mars 2012, l’affaire Amina Filali provoque un effet de choc au Maroc. Forcée à se marier à son violeur, la jeune Amine Filali se suicide à 16 ans en buvant de la mort-aux-rats. Plusieurs acteurs de la société civile demandent l'abrogation de l'article 475 du code pénal marocain qui stipule que «lorsqu’une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l’annulation du mariage et ne peut être condamné qu’après que cette annulation du mariage a été prononcée». Cette loi pousse à nouveau Nadir à s’armer de sa caméra et revenir au Maroc. Indigné par la situation des droits de la femme dans son pays, il réalise « 475, Quand le mariage devient châtiment ».

 

//La petite soeur d'Amina Filali portant la photographie de sa soeur © Riley DufurrenaLa petite soeur d'Amina Filali portant la photographie de sa soeur © Riley Dufurrena

 

Mais lorsque l’émotion gagne et est motrice des foules qui manifestent, le jeune réalisateur, aborde l’affaire en jetant son regard perspicace, sur les origines même du problème. Il ne se suffit pas d’un traitement superficiel du fait divers qui se limite à pointer du doigt le législateur, mais enquête en profondeur et mène des entretiens avec la famille de la victime qui lui permettent de découvrir que ce cas de viol, n’est pas le premier chez les Filali... Pour Nadir, le système patriarcal ne cesse d’engrener la violence et c’est toute la pensée des nouvelles générations qui doit s’en alarmer. Ses films et ses autres engagements féministes tentent ainsi d’installer des garde-fous dans une société, hélas, encore rongée par un machisme vernaculaire.

 

La fitna assumée avec le ciné-club Agora

Le 22 septembre dernier se tenait la première conférence de presse dématérialisée du ciné-club de l’association culturelle Agora. Depuis Marrakech, les membres d’Agora ont diffusé une vidéo en direct sur les réseaux sociaux pour répondre aux questions des journalistes et curieux. Ils ont notamment présenté leur programme dont, Nadir Bouhmouch est le co-organisateur.

Après une première édition entre Imider et Marrakech, Agora revient avec une programmation dédiée au Rif. Alors même que cette région du nord-est du Maroc connaît, depuis 2016, une importante agitation. Après la mort de Mouhsine Fikri, un vendeur ambulant broyé par une benne à ordures, l’indignation est générale. Les contestations se multiplient pour dénoncer l’isolement social et économique de la région. Mais si la solidarité est nationale, le makhzen, aux réflexes sécuritaires, use de sa violence physique et symbolique pour contenir les foules. Dans ce climat de tension, la mobilisation pour le Rif est taxée de « Fitna ». Une étiquette, prête-à-faire-porter, et que le régime adosse à l’ensemble des «éléments perturbateurs » qui, selon lui, s’agitent dans le seul but de provoquer la sédition.
Voilà donc, ce qui a inspiré la communication de l’association Agora qui, pour baptiser cette édition, s’est choisie la dénomination « Fitna ». Dans une volonté de créer une culture populaire alternative, les organisateurs tentent non seulement de rendre accessible la formation cinématographique, mais aussi de doter également les participants d’une forte culture du documentaire militant.

// Affiches utilisées pour la promotion de le programme Fitna, © Ciné-club Agora Affiches utilisées pour la promotion de le programme Fitna, © Ciné-club Agora

      

A l’écran, les participants pourront ainsi découvrir des films tels que ; Rif 21, un documentaire historique dans lequel Manuel Horrillo dresse un portrait héroïque des résistants rifains pendant la guerre coloniale. Le réalisateur marocain Tarek Idrissi a choisi, quant à lui, de revenir sur les soulèvements du Rif de 1958 et 1959. Il présentera ainsi son film, Rif 58/59 : Briser le silence.

Seront également présentés au public Libertarias de Vicente Aranda, Le Légionnaire de Peter MacDonald, mais également les regards féminins de Linda Sarsour avec Nation Estate et de Soraya El Kahlaoui avec Landless Moroccans.
Quand à Nadir Bouhmouch, il devra tour à tour, changer de casquette pour passer de l’animation des ateliers de formation et de débat à celui de réalisateur pour présenter sa dernière co-production Timnadine N’ Rif.

 

En partenariat avec le collectif Movement on the road 96’, Nadir Bouhmouch signe un poème visuel, d’une puissante beauté. Quelques paysages contemplatifs aux couleurs chaleureuses puis le portrait de villageois aux visages saisissants s’enchainent sur un fond de voix harmonieuses qui s’élèvent et scandent quelques vers en langue amazigh. Inspirée du timnadin,  forme de haiku populaire typique de la région d'Asamr (au sud-est du Maroc), une des plumes du mouvement propose un texte poignant dans sa simplicité. Des lettres qui, une fois couplées à l'image, poussent un cri retentissant.

 

//(Vimeo) Timnadin N Rif - تمناضين للريف(Vimeo) Timnadin N Rif - تمناضين للريف 

 

«...
Mes frères, mes sœurs,
Cœur et pensées sont avec vous,
Mais mon bras est court,
Et n’a pas d’appui

Encore plus de patience et de conviction,
Un jour viendra où dieu répondra,
Grâce soit rendue à lui,

Nous avons enduré l’oppression et la trahison,
Ce que nous avons traversé n’est pas facile,
Notre mouvement est une lanterne pour les générations,
Elle éclairera encore leurs chemins,
…»*

 

Nous retenons notre souffle pendant ces 7’’19 où les images berçantes et la détresse sublimée des témoins, nous interpellent. Car oui, les habitants de ce village d’Imider, organisés en mouvement sous le nom de « On the road 96’ », tiennent tête à une importante entreprise minière (SMI) depuis 2011. Le conflit qui les oppose a démarré lorsque les villageois se sont retrouvés sans accès à l’eau, du fait de la surexploitation de la mine. Par la suite, la situation s’est détériorée lorsque la SMI a cessé de recruter les étudiants du village. Depuis, des assemblées sont tenues et une action intensive de désobéissance civile est engagée. Le mouvement revendique ainsi que la SMI contribue au développement local en répartissant notamment ses richesses comme tentative de réparation de l’ensemble des externalités négatives dont elle est responsable alors même qu’elle profite des ressources importantes du village, et dont ses habitants sont, de ce fait, privés.

 

Les projets à venir

Fidèle à ses engagements, Nadir s'apprête à dévoiler sa nouvelle série de courts documentaires. Composé de quatre épisodes, "Paradises of the Earth" ou Paradis de la terre, s'intéresse aux quatre villes de Jemna , Gafsa, Redeyef et Gabess. Outre le fait d'être tunisiennes, ces villes ont aussi la particularité d'être extrêmement polluées et d'avoir été des berceaux pour les agitations de 2011. Dans cette nouvelle production documentaire, dont la sortie en ligne est prévue pour le 5 novembre, Nadir promet de surprendre à nouveau par un angle d'attaque audacieux et par le traitement d'un sujet nécessaire, longtemps resté à l'ombre. Dans ces vidéos, il s'intéresse aux activités d'un groupe de jeunes militants environnementaux d'origines nord-africaines, qui malgré les frontières physiques entre les pays se déplacent pour rencontrer d'autres acteurs de la société civile et échanger autour des initiatives en cours en matière de lutte et protection écologique. Nadir et sa caméra embarquent dans cette "caravane de la solidarité" et accompagnent le groupe, d'une zone polluée à une autre, en les interrogeant notamment sur leurs actions et motivations. Selon ces activistes, les défis que posent le problème de la désertification et les conséquences du changement climatique n'ont toujours pas été relevés par la Tunisie post-révolutionnaire. Or, cette situation de crise environnementale a un impact considérable sur les conditions sociales de la population qui continuent à se dégrader, et des solutions imminentes doivent être trouvées en dehors du système capitaliste qu'ils jugent incompatibles avec la protection de l'environnement et en grande partie responsable de sa destruction.

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*traduction d'un extrait proposée par l'auteure

 


Oumayma Ajarrai