Le Caire Confidentiel, film de Tarik Saleh  | Tarik Saleh, Le Caire, Mohamed Abdel Wahab
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Djalila Dechache   

Le Caire Confidentiel, film de Tarik Saleh  | Tarik Saleh, Le Caire, Mohamed Abdel WahabBien qu’ils soient de nationalité suédoise, le réalisateur Tarik Saleh et son comédien principal Farès Farès dans le film « Le Caire Confidentiel », n’en demeurent pas moins égyptiens. Ils signent un film très surprenant, à la fois conventionnel et original. Conventionnel parce que c’est vraiment Le Caire dans toute sa dimension humaine, sa densité de population incroyable, aux petits métiers improvisés ou pas. Un pays où la garde à vue dure 15 jours ! Voilà qui donne à réfléchir...

Ce qui est original à première vue est l’affiche même du film où l’on voit un comédien au physique inhabituel, grand, visage sans moustaches, absent, nez allongé qui ne regarde pas la caméra. Il porte une alliance, un flingue à la main droite. Il est aussi attachant que le héros du film « L’homme sans passé » du cinéaste finlandais Kaurismaki. De plus, le titre fait penser à une production américaine qui joue sur le sens et le contenu. Enfin il n’y a pas de scène de danseuse orientale, ce qui est une grande première !

Peu à peu le spectateur est embarqué dans un film réunissant le code du thriller - plutôt rare dans les films du monde arabe - qui tient en haleine d’un bout à l’autre.

Cela commence mal, les paraboles de l’immeuble ne fonctionnent plus, il faut faire venir le technicien qui saura bidouiller le « dish », c'est-à-dire l’ensemble des antennes qui recouvrent les toits des immeubles des villes d’une partie du monde.

Dès les premières images le ton est donné, le commandant Noureddine, flic ripoux du quartier Qasr el Nil, lance au gardien d’immeuble : « Je ne t’ai pas demandé de libérer Jérusalem, juste d’ouvrir la porte au technicien ».No comment ! En entrant chez lui, Noureddine planque le fruit de ses journées dans le compartiment freezer de son frigo des années 50 : des rouleaux de billets de banque. Puis il s’affale, le regard vaque sur son canapé défraichi.

Le héros solitaire comme il se doit, fumeur invétéré à se griller les poumons, vit sans attaches, seul, survit plutôt tel le solitaire de la chanson classique répétitive de Mohamed Abdel Wahab créée en 1942 « Ya msafer wahdek, le voyageur solitaire » ; il a été marié, et a perdu sa femme dans un accident de voiture; dès lors il est désabusé, survit en se bourrant de cachets avec de la bière pour « se vider la tête », participe à la grande orgie de « dessous de table » en tous genres et autres petits arrangements en famille, complote, jusqu’au jour où il bascule de l’autre côté en décidant de faire justice. Il va jusqu’à troubler le déjeuner familial du député dans sa ravissante propriété pour l’informer qu’il sait tout.

Un meurtre a été commis dans une chambre d’hôtel de luxe payée par un élu politique, la petite femme de chambre soudanaise, Salwa, est la seule à avoir tout vu. Le crime a été réglé par un tueur à gages, un autre silencieux mais côté gâchette cette fois, appartenant à la Sûreté de l’Etat, rôle de « L’homme aux yeux verts » joué par Slimane Dazi.

Noureddine envers et contre tous se lance à la recherche de la vérité quitte à se mettre en grand danger, en transgressant à tous les niveaux. Devenu indésirable, il craint pour sa peau. Un de ses collègues lui lance : « Tu te crois en Suisse. Il n’y a pas de justice ici ».

Ce qui saute aux yeux également est que le spectateur est constamment confronté à deux mondes parallèles : la rue et l’intérieur d’un appartement, le policier et son père rattaché fatalement à une autre génération, l’homme et la femme de manière générale, passé et présent, le sexe banni en général mais existant pourtant bel et bien dans des clubs privés tenus secrets, le son des muezzins et celui des sirènes, des coups, des armes, le peuple qui se paupérise de plus en plus et le monde interlope où le champagne coule à flots devant des midinettes maghrébines ou libanaises aux robes virginales fendues jusqu’aux cuisses se croyant chanteuses (merci la voix de Najet Essaghrira pour le play-back !) en quête de reconnaissance et de buzz au Caire auprès de saoudiens libidineux ou autres mâles en goguette.

N’ayant plus rien à perdre parce qu’ayant tout perdu, Noureddine apparaît dans une scène qui dure suffisamment longtemps pour que l’on comprenne qu’il doit prendre une décision et vite ! Le face à face avec son oncle, le big boss de la police, tourne en sa défaveur et fait basculer sa vie du côté du peuple révolté : il est victime à son tour le soir du déclenchement de la révolution, se fait tabasser par la foule déchainée, hystérique qui renverse le pouvoir en place. On a peur pour lui en voyant son oncle partir sa mallette pleine d’argent à la main, pas un seul instant ému de voir son neveu à terre. Noureddine en réchappe in extrémis.

Et c’est une scène magnifique, la scène-pivot du film où l’on voit le peuple dans la rue aux cris de «Moubarek dégage » et « Liberté, liberté, liberté ...».

La caméra s’élève alors et l’on voit ce flot, cette foule sans visage ne faire qu’un corps debout, mouvant, serré, entaché du rouge du drapeau égyptien, flottant dans l’air et dans le lointain. La clameur se confond avec la fumée des tirs dans une atmosphère de folie... On peut penser à 1789 en France ainsi qu’à d’autres révolutions qui comme il se doit sont gagnées dans le sang !

À droite de l’image, le poster géant du président déchu est décollé par un militant faisant acte de bravoure historique. Clap de fin d’une période révolue.

On souhaite que ce film puisse être diffusé au Caire et en Egypte non seulement parce qu’il est bon, convaincant, élégamment servi par Farès Farès, mais aussi pour que la société égyptienne en profite.

//Le Caire Confidentiel Bande-annonce VOLe Caire Confidentiel Bande-annonce VO

Le Caire Confidentiela remporté le Grand Prix du Festival du film policier de Beaune en 2017 et le Grand Prix du Festival Sundance, la même année.

 


 

Djalila Dechache

07/07/2017