Hind Meddeb, portrait d’une réalisatrice dans le sillage de l’underground arabe | Hind Meddeb, Primed, Electro Chaabi, Adelwahab Meddeb, Gallagher Femwick
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Nathalie Galesne   

//Hind Meddeb (© Christophe Abramowitz – France Info)Hind Meddeb (© Christophe Abramowitz – France Info)Fille de l’écrivain Adelwahab Meddeb, franco-tunisienne, la jeune femme a grandi à Paris sans se détacher de sa double appartenance. Très tôt, elle voyage entre les deux rives de la Méditerranée, et s’intéresse tout particulièrement aux jeunesses et à la scène culturelle et artistique des sociétés arabes.

Hind ne se contente pas d’être « fille de… ». Etudiante brillante, diplômée de sciences po Paris, elle rafle aussi au passage un master de philosophie politique à l'Université de Paris X. Ces bagages vont lui permettre de rentrer dans le monde du journalisme et du documentaire par la grande porte. Successivement journaliste à France 24, France Info et Paris Première, elle est reporter pour Tracks, émission d’Arte consacrée aux contre-cultures et aux formes d’art émergentes. Elle y concocte plusieurs reportages dont « Libanese sound of war », « Tunisia clash », et « Electro Chaabi ».

En 2008, elle réalise avec Gallagher Femwick « De casa au Paradis », un documentaire qui retrace la vie des quatre jeunes marocains d’un bidonville de Casablanca qui se livrèrent le 16 mai 2003 à un attentat suicide dans lequel périrent 45 personnes. Le film a reçu la mention spécial du jury au Figra, deux prix au Festival du film documentaire d’Abu Dhabi (ANASI), et le Prix Reportage de l’édition 2014 du Primed.

On se souviendra aussi de son coup de gueule au procès du rapper El Weld 15 à Tunis, le 13 juin 2013, qui lui valut d’être arrêtée pour avoir exprimer son indignation lorsque fut prononcée la condamnation du jeune homme à deux ans et demi de prison pour sa chanson Boulicia cleb (« les policiers sont des chiens » en dialecte tunisien). La jeune femme décide alors de rentrer en France et dénonce les pratiques d’un système policier qui perdure après la chute de Ben Ali, et la lenteur avec laquelle les réformes institutionnelles tardent à se mettre en place dans la Tunisie postrévolutionnaire.

Hind Meddeb, portrait d’une réalisatrice dans le sillage de l’underground arabe | Hind Meddeb, Primed, Electro Chaabi, Adelwahab Meddeb, Gallagher FemwickC’est encore dans le sillage des « printemps arabes » qu’ Hind Meddeb réalise en 2013 au Caire le documentaire Electro Chaabi, du même nom que le reportage signé pour Arte deux ans plus tôt. Dans ce film, la jeune femme emboîte le pas de jeunes musiciens de l’underground égyptien pour montrer l’importance et le rôle des nouvelles expressions artistiques et musicales dans les grands bouleversements qui secouent les sociétés arabes.

« Dans les quartiers populaires est né un son nouveau et contestataire. Bravant les interdits religieux et les normes sociales, le Mahragan est un espace de liberté pour la jeunesse des quartiers pauvres », précise un commentaire (écrit) dès les premières scènes. Ce sont les seuls mots de la réalisatrice qui préfère laisser, tout au long de son film, la parole aux musiciens et à leurs proches.

«  Electro Chaabi, c’est un mot que j’ai inventé avec l’équipe de Tracks en 2011 pour essayer de définir cette musique qui s’appelle en arabe Mahragan (festival) et qui se jouait au départ dans les mariages, explique Hind Meddeb. C’est un concept qui permet de résumer cette musique qui mélange musique électronique et musique traditionnelle (Chaabi). Mais en fait, c’est beaucoup plus que ça... Les musiciens d’Electro Chaabi adorent aussi la musique jamaïcaine, celle de David Guetta et Stromae, tout en restant attachés à la tradition Soufie… Oui, ils vivent dans les bidonvilles du Caire mais ils sont articulés avec ce qui se passe aux Etats-Unis, en Europe, en Jamaïque. Et là, grâce à internet, il n’y a pas de frontières. »

//ELECTRO CHAABI TRAILERELECTRO CHAABI TRAILER

D’entrée de jeu le film démarre sur les chapeaux de roues, au gré des pulsations du « Mahragan» : danse frénétique, décibels exponentiels, feu d’artifice, saut du chanteur dans les bras du public…Tout y est explosion, éclatement, fusion crue des mots pour dire le quotidien des quartiers pauvres du Caire, les difficultés des jeunes mais aussi leur énergie tonitruante et leur soif de liberté. C’est ce même rythme qui dicte au film son tempo. On en sort, 77 minutes plus tard, chamboulés, à bout de souffle, ailleurs…

On a suivi dans les nuits du Caire Sadat, Alaa fifty, Figo, Bilia, Diezel ou encore les nouvelles stars Oka et Ortoga, récupérées par le show-biz égyptien… On a traîné avec eux dans les quartiers délabrés de Matareya, Imbaba, ou de Salam City. « Notre musique est née place Sbiga, à Salam City, dit l’un d’eux, notre beau quartier que le gouvernement malmène et méprise. C’est là qu’on a grandi, d’ailleurs on en parle beaucoup dans nos chansons ». « Avant la révolution, personne ne pouvait s’exprimer, ajoute un autre musicien, grâce au Mahragan, j’arrive à faire entendre ma voix. Le peuple a appris à dire non, et nous aussi avec notre musique.» Mais attention une autre chanson en vogue scande : « A qui profite la révolution ? »

 


 

Nathalie Galesne
23/01/2015