Égypte: les contradictions de la musique Indé  | Ebticar, musique indé, le gothique, le rave, l'acid, no wave, le premier hip hop, l'industrial, Rester “indépendant”, Al Mawred Al Thaqafy, Théâtre Geneina
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Rami Abadir   

Les origines de la musique “indé” comme produit subculturel

On emploie l'adjectif “indépendant” pour parler d'une musique qui propose une alternative à la musique mainstream ou populaire. Dans les modèles d'Amérique du nord ou d'Europe occidentale, la culture mainstream oriente le choix du public, c'est pourquoi, parallèlement, émergent des formes culturelles définies “contre courant”. La musique “indé” est souvent l'expression de contre-cultures, caractérisées par un look, un mode de vie, une forme d'art et un argot spécifiques.

Par conséquent, les artistes indépendants utilisent des réseaux alternatifs à ceux utilisés traditionnellement par l'Etat, le marché, les labels dominants, la distribution et la représentation publique. Il s'agit de productions “faites maison”, à faible coût, qui donnent lieu à de petits labels, sans un grand budget pour la communication, afin, justement, de conserver par leur indépendance leur caractère exclusif. Les styles majeurs de ce courant sont : le punk rock – le mouvement musical le plus radical des années 60 – ; le gothique, le rave, l'acid de Manchester au Royaume-Uni, le no wave, le premier hip hop, l'industrial et le grunge des États-Unis.

//Sonic Youth, un groupe no wave né dans les années 80'Sonic Youth, un groupe no wave né dans les années 80'

//Les Happy Mondays, groupe originaire de Manchester (R.-U.)Les Happy Mondays, groupe originaire de Manchester (R.-U.)

 

Le délitement du concept

Le concept d'“indépendance” a commencé à se déliter quand les grandes majors -c'est-à-dire les trois grandes maisons de disques dans lesquels ont conflué les six plus grands labels : Universal Music, Warner Music et Sony Music- ont absorbé et digéré le grunge en publiant l'album Nevermind de Nirvana en 1991. Les groupes nés de la contre-culture “indé” ont alors commencé petit à petit à céder leur indépendance : c'est ce qui arriva aux groupes de brit rock anglais comme Oasis, Blur, Suede ou Pulp. Rares sont ceux qui restaient semi-indépendants, en s'appuyant uniquement pour la distribution sur de gros labels ou sur de plus petits labels aux mains des grandes maisons de disques. L'“indé” est devenue ainsi une musique de masse, malgré son anticonformisme déclaré. Quand ce genre est devenu populaire, les grandes multinationales du son ont tiré profit de la situation, et les petits concerts des débuts se sont déplacés dans de grandes salles de spectacle. Résultat : l'anticonformisme originel s'est peu à peu estompé.

Il y a bien encore des modèles de production indépendante aux Etats-Unis comme en Europe – certains groupes et labels post rock – mais ils ne sont plus étroitement liés aux contre-cultures. On a perdu aujourd'hui le concept “indé”, et l’indépendance de la musique n'est plus l'apanage des contre-cultures, mais plutôt le choix d'une modalité productive faite par le groupe ou par l'artiste. De plus, il y a de nombreux genres musicaux que l'on peut considérer “différents” des productions de masse, mais qui sont tout de même produits et promus par les grands labels. Et souvent ces groupes sont indifférents à la manière dont on les décrit : indépendants, mainstream, exclusifs, etc.

//Nirvana, un des principaux groupes grungeNirvana, un des principaux groupes grunge

//“For Tomorrow” des Blur“For Tomorrow” des Blur

 

La scène “indé” égyptienne

Au début des années 2000, l'émergence d'espaces et de fondations qui soutenaient les artistes et les groupes indépendants, comme Al Mawred Al Thaqafy (Ressources Culturelles), a contribué à la diffusion du terme “indé” en Egypte. À l'époque, le mot n'était associé à aucune contre-culture, car il n'y en avait tout simplement pas. Aujourd’hui, la situation n'a pas vraiment changé. En d'autres termes, l'idée s'est diffusée que dans les autres pays l'“indé” agonisait, à l'exception de la musique mahraganat. Celle-ci est un mélange de culture populaire et de contre-culture : elle est née comme production indépendante, puis elle a été absorbée par les grandes maisons de production. Quoi qu’il en soit, difficile de dire si la musique, en tant que contre-culture, suit en Egypte les mêmes étapes qu’elle a connues en Europe et aux Etats-Unis dans les années 70', ou si elle grille les étapes. Beaucoup de groupes qui étaient à l'origine “indé” – Wust El Balad, Resala, Massar Egbari, Nagham Masry et Cairokee – sont aujourd'hui sous les feux de la rampe, au côté de certains groupes étrangers aujourd’hui très populaires.

Au début, leur production, leur promotion, leur communication et leur représentation étaient absolument indépendantes. Leur musique puisait dans les productions occidentales, pour la plupart rock, instruments électriques et orientaux se mêlaient, accompagnés de paroles traditionnelles et argotiques sur l'actualité, un style à mi-chemin entre Orient et Occident. Cette musique a suscité un grand intérêt car elle était différente de celle des chanteurs pop plus célèbres, comme Elissa, Haifa, Sherine, Tamer Hosny, Amr Diab, et ainsi de suite.

 

L’assimilation de la production “indé” à la production de masse

La situation a brusquement changé, de nombreux groupes “indé” ont été cooptés par les productions commerciales. Un exemple? Coca-Cola et Pepsi ont sponsorisé des groupes comme Cairokee et Wust Al Balad. Ceux-ci, comme bien d'autres, ont bénéficié de vastes campagnes publicitaires pour promouvoir leur musique, devenant un simple rouage du marché. Sans parler du quasi monopole des grands magasins, comme Virgin Megastore, dans la vente des disques, ni même de la participation de groupes égyptiens ou d'autres pays arabes, comme les Mashrou' Leila (Liban) ou les Autostrad (Jordanie), à la célèbre émission Al Bernameg présentée par Bassem Youssef sur ONTV et puis sur MBC, qui montre bien comment ces groupes ont proliféré sur les chaînes commerciales, avec leurs talk show de masse, comme celui présenté par Fifi Abdou et Hisham Abbas.

De tels groupes ont aussi participé à d'autres opérations commerciales et événements sponsorisés. Les Wust Al Balad et les Cairokee ont joué lors d'un concert organisé par Red Bull ; Massar Egbari et d'autres groupes ont joué pour Pepsi et les Mashrou' Leila ont fait un concert dans le Port Caire Mall de propriété du Groupe Amer. Il s'agit des mêmes réseaux utilisés par les groupes commerciaux pour se faire de la publicité ou du profit. Malgré les exceptions, l'indépendance prend des allures de phase transitoire et éphémère, bref de choix temporaire pour se faufiler dans le secteur commercial et produire de la musique pour un vaste public.

Cela explique que de plus en plus de groupes acceptent de participer à des spectacles qui se tiennent dans des structures de l'Etat (la Bibliothèque d'Alexandrie, l'Opéra du Caire, des locaux du Ministère de la Culture), en soutenant qu'il s'agit de lieux qui “appartiennent au public” et non à l'Etat. Mais peut-on être qualifié de groupe “indé” seulement parce que l’on produit une musique différente de la musique commerciale ? Qui dit musique différente, dit genre différent, et un genre nouveau n'est pas nécessairement issu d'une production “indé”.

//Massar Egbari et d'autres groupes qui jouent dans lors du concert sponsorisé par PepsiMassar Egbari et d'autres groupes qui jouent dans lors du concert sponsorisé par Pepsi

//Wust al-Balad dans la publicité qui fait la promotion de l'évènement PepsiWust al-Balad dans la publicité qui fait la promotion de l'évènement Pepsi

//Dina al-Wedidi jouant à la Bibliothèque d'AlexandrieDina al-Wedidi jouant à la Bibliothèque d'Alexandrie

 

Rester “indépendant”

Il n'y a pas de mal à ce qu’un groupe fasse appel aux réseaux commerciaux, en perdant toute ou une partie de son indépendance. Mais, ce qui rend perplexe c'est que ces groupes continuent d'emprunter une définition si ambiguë et flexible, un terme plein de contradictions. Les groupes qui se définissent encore comme ça, le font surtout par respect pour leur public. Dans l'auditoire, en effet, certains utilisent l'adjectif “indé” car cela leur confère une exclusivité et une distinction, inexistants dans la musique pop commerciale, qui augmentent le sentiment d'originalité et d'individualité de leur goût musical personnel.

D'autres sont toujours à la recherche de nouveaux groupes “indé” inconnus, et ne s'intéressent plus aux groupes qui atteignent une plus grande notoriété, bien qu’il s’agit d'un des buts légitimes de tout groupe musical. Pris dans le tourbillon des classifications et de l'éternel débat qu'elles suscitent, le public finit par oublier les vrais critères d'évaluation qu'il faudrait toujours utiliser pour l'art : originalité, créativité, qualité.

Pour justifier que les groupes indépendants utilisent les réseaux traditionnels de production et de promotion, certains pensent que ces groupes contribuent à “transmettre la culture 'indé'”. C’est oublier qu’en passant par les réseaux traditionnels la musique “indé” finit par ressembler à la musique commerciale qui l’absorbe et la digère, comme ce fut le cas du grunge dans les années 1990 aux Etats-Unis. C'est en se développant et en devenant populaire que la musique “indé” perd progressivement son indépendance, telle est son évolution inévitable, à moins que l'artiste persévère dans son interprétation radicale du concept d'indépendance.

//Cairokee dans la pub Coca ColaCairokee dans la pub Coca Cola

 

A la demande du public

A ces contradictions s'en ajoute une : l'interaction entre maisons de production, salles de spectacle indépendante et non indépendante, public et goût mainstream.

Le meilleur exemple, le mahraganat. Au début, la musique mahraganat était absolument indépendante, écoutée en petits comités ou par une communauté d'initiés. Bientôt elle se propage dans les grandes villes, à travers les forums et les réseaux sociaux. Attirées par ce succès, les grands labels ont commencé à faire des contrats aux artistes mahraganat, à utiliser leur musique dans des BO et des pubs, à les intégrer progressivement aux brands des compagnies à mesure que leur notoriété grandissait.

En parallèle, des organisations alternatives se sont démenées pour accueillir ces artistes dans leurs concerts, comme Al Mawred Al Thaqafy au Théâtre Geneina ou 100Copies et D-CAF, en mêlant dans les spectacles, à la demande du public, culture populaire et culture d'élite.

Ces exemples montrent bien comment les grands labels considèrent ces groupes : comme une marchandise qu'il faut offrir au public. Il faut dire aussi que les artistes mahraganat ne se préoccupent pas vraiment de la manière dont ils sont présentés. Ce même schéma s’est reproduit aussi avec d'autres groupes indépendants. Par le biais des réseaux sociaux, le public exige désormais de nouveaux groupes “indé”, c'est aux labels commerciaux de les dénicher, de leur faire signer un contrat et de les distribuer. C'est exactement ce que font les labels “indépendants”. Finalement, les deux publics finissent par fusionner, en détruisant l'idée même de “musique indé”. Un processus auquel contribue le net, puisque tous les groupes, commerciaux ou indépendants, utilisent indiféremment Internet pour tout ce qui est production et communication.

//Le groupe Madfaageya, une production de 100CopiesLe groupe Madfaageya, une production de 100Copies

//Le concert de Okka & Ortega au Théâtre GeneinaLe concert de Okka & Ortega au Théâtre Geneina

//Un morceau de Okka & Ortega du film Abdo Mota (produit par El-Sobky)Un morceau de Okka & Ortega du film Abdo Mota (produit par El-Sobky)

 

Tout comme une production commerciale

Le net joue désormais un rôle fondamental dans le monde de la musique. Mais les maisons de production indépendantes et les organisations de promotion musicale comme Al Mawred Al Thaqafy se comportent sur le web comme de véritables entreprises commerciales : elles donnent au public ce qu'il demande et font la promotion de groupes émergents. Ainsi, tous les groupes tentent de signer des contrats avec ces organisations ou de jouer dans les espaces qu'elles gèrent. L'objectif de ces labels est de gagner la confiance du public, pour qui d'ailleurs ces labels donnent la garantie d'une certaine qualité. Tout cela rend les relations entre entreprises, groupes musicaux et public plus complexes et semblables aux relations qui régissent le système commercial traditionnel.
La cause est simple, en Egypte il existe très peu de lieux consacrés aux représentations musicales, à tel point que les organisations qui gèrent ces lieux finissent par dominer la scène “indépendante” : par exemple, une seule grande société, Al-Ismaelia for Real Estate Investment possède à elle seule toutes les salles de concert du centre du Caire. Il n'y a pas dans tout le pays, au Caire ou ailleurs, une autre société de ce type. Cependant, de petites organisations tentent de briser ce monopole, comme le Festival Hal Badeel (Solution Alternative) et El Fann Midan (Art sur la place).

 

Un schéma à sens unique

La musique “indé” vit une assimilation forcée à la machine commerciale dominante, avec sa formule spécifique de produit musical connoté “indé”. En effet, dans la musique commerciale, il existe des formules préfabriquées pour construire un morceau à succès, dotée d’une structure musicale déterminée, indépendamment de celui ou celle qui l'interprète. Avec le temps et la prolifération de groupes émergeants, on s'est rendu compte que la musique “indé” avait fini, elle aussi, par se plier à un seul schéma productif. Beaucoup de morceaux sans voix semblent suivre ce modèle unique, avec d'infimes variations et un son standard. Ce n'est donc plus que la voix qui apporte une touche d'originalité. Mais celles-ci est à son tour phagocytée par des textes qui se ressemblent tous, avec leurs sujets prévisibles et ce même esprit faussement rebelle qui attire tant le public. Cette généralisation ne concerne bien sûr pas toutes les productions “indé”, il arrive de tomber sur des groupes originaux et créatifs, comme Kamilya Jubran ou Alef Band. Mais on trouve malgré tout dans la musique “indé” un schéma commun à la musique commerciale : ce qui fait la différence réside uniquement dans l'originalité et le timbre de la voix de celui ou celle qui chante.

 

En finir avec les grands labels

En dernier ressort, c'est bien sur l'originalité, l'identité et la nouveauté, ainsi que sur la capacité de satisfaire le goût du public, que devrait être fondé le jugement de toute production artistique. La musique “indé” n'est pas nécessairement une musique engagée. Il y a beaucoup de morceaux “indé” qui ne présentent aucune originalité ou créativité particulière et qui sont quasiment des copies d'autres morceaux. Combien de groupes ne doivent leur succès qu'à l'argent de la communication des grands labels, ou au prestige des grandes salles de concert qui les accueillent. Pas étonnant alors que la scène “indé” souffre elle aussi d’un manque flagrant de diversité dans ses textes, ses mélodies, et la structure de ses morceaux.

Originalité et créativité sont-ils le propre des productions réellement indépendantes ? Difficile de répondre car de nombreux artistes commerciaux ont su innover dans le domaine de la production musicale : les albums qui portent l’empreinte de Brian Eno, des stars comme David Bowie, Peter Gabriel, les Beatles, les King Creamson et les Nine Inch Nails. Quant à Steve Reich et Philip Glass on leur doit d’avoir réussi à sortir la musique classique de son cadre élitiste pour en faire un produit de masse, influençant par la même occasion la production commerciale, mais aussi les artistes indépendants. En Egypte aussi, il y a des morceaux qui ont laissé une trace indélébile, qu’il s’agisse d’artistes hyper commerciaux comme Oum Kalthoum et Mohamed Abdel Wahab, ou d’artistes indépendants comme Sheikh Imam et bien d'autres encore...

Le concept d'indépendance étant décidément toujours plus flou, ambigu et instrumentalisé, il convient donc de le dépasser en trouvant, au besoin, un nouveau terme capable d'ouvrir de nouveaux horizons dans le paysage musical égyptien.

 


 

Rami Abadir

Traduction de l'italien Matteo Mancini