De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine Khafaji
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Dina Kabil   

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine Khafaji

 

Pourquoi me voyant descendre remplir mes jarres / Le fleuve s’est-il mis à se marrer ?

Nos jarres viennent de Qena / Elles redisent histoires et chants (chanson égyptienne)

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine KhafajiL’ouvrage intitulé « Professions artisanales en Egypte » abonde en paroles de chansons, proverbes et contes nés au sein du milieu artisanal et relayés de génération en génération depuis le « grand maître », celui qui a légué la profession à ses successeurs. Ce livre, qui vient de paraître au Caire, présente 11 métiers : la poterie et la céramique, la maroquinerie, le verre, la calligraphie, le cuivre, le bois, le tissage, la tapisserie, la joaillerie, le papyrus et la pierre taillée. Le lecteur découvre le patrimoine qui s’y rattache, comme les vers de Nejib Serour cités ci-haut ; il découvre les régions qui se sont spécialisées dans ces métiers ainsi que les familles qui, de génération en génération, s’y sont illustrées et en tirent fierté. Pourtant, ces métiers sont aujourd’hui menacés de disparition à cause de la féroce percée de l’industrie. Dans sa préface au livre, Jalel Amine, professeur d’économie sociale à l’Université américaine et auteur de Qu’est-il arrivé aux Egyptiens, soutient que les produits de l’artisanat sont l’expression fidèle de la culture d’une société. Ainsi, son étude est un moyen permettant de comprendre telle ou telle culture et une voie pour découvrir ce qui la distingue des autres. Retracer l’histoire de l’artisanat égyptien à travers les âges, qui l’ont enrichi chacun avec leurs apports pharaoniques, coptes, islamiques et modernes, constitue une source très riche pour découvrir la personnalité égyptienne.

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine KhafajiL’ouvrage ne traite pas ces métiers avec cette condescendance que lui réservent les artistes qui n’y voient qu’une production artisanale. Il porte sur l’artisanat un regard artistique. Il s’agit d’un ouvrage collectif réalisé sous la direction de la critique d’art Menha El Batraoui. La rédaction de chaque chapitre à été confiée à des journalistes rompus aux questions sociales et à la dimension humaine de l’activité artistique. L’objectif n’est pas de dresser un état des lieux de l’artisanat et de ce qu’il est devenu. Les journaux n’ont que trop répercuté les SOS criant au déclin de l’artisanat ; ils n’ont que trop répété que les produits chinois envahissent le marché et que l’industrialisation et la mécanisation se sont substituées à la production manuelle. Ce que requiert plutôt El Batroui, c’est avant tout de célébrer l’artisanat égyptien et ses produits qui résistent au temps. Ce qui lui importe, c’est l’enquête sur le terrain et le témoignage des artisans qui vient s’ajouter aux sources historiques, aux données géographiques, patrimoniales, techniques et littéraires. Tout cela a permis d’éviter le style rébarbatif et de se rapprocher le plus possible de la simplicité de ces artistes aux « mains créatrices » pour reprendre les mots de la préface.

Les photographies de l’artiste Hiba Helmi ont brillamment réussi à s’harmoniser avec les contes populaires, les mythes se rapportant à ces métiers ainsi qu’avec l’histoire illustrée par des témoignages du vécu et du quotidien.

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine KhafajiLe livre s’ouvre sur un chapitre consacré à la poterie et signé Narmine Khafaji. Les Anciens Egyptiens ont découvert cet art grâce aux alluvions du Nil. Ils ont commencé à modeler le limon, à le mettre dans des fours pour le cuire et lui donner cette couleur brun foncé qu’il doit à la terre du Nil et qui le distingue de toutes les autres civilisations. Au fil de l’histoire, les objets en terre cuite ont exprimé la culture de ceux qui les fabriquaient devenant par moments un moyen de datation et un élément incontournable dans le mobilier funéraire accompagnant l’Egyptien dans l’au-delà. Outre la région de Fawakhir dans le Fostat (Le Caire), de nombreux villages du Delta et de la Haute Egypte sont connus pour ce métier. Des rites s’attachant à la fabrication de la poterie et de la céramique ont été perpétués jusqu’à nos jours dans des villages comme Garagos, Higaza, Darenda, Turamesh et Dir dans le gouvernorat de Qena en Haute Egypte.  

A part la poterie, dont la fonction utilitaire persiste encore avec les ustensiles de cuisine, il existe d’autres métiers remarquables comme le cuivre, qui a perdu sa dimension utilitaire avec les progrès techniques et n’est plus recherché que comme élément de décor rappelant le bon vieux temps et son « industrie » solide etsi attachante. Au chapitre « La vie au rythme du métal », Dina Darwich montre à quel point le cuivre était autrefois indispensable au trousseau de la mariée (ustensiles de cuisine, services de table et récipients pour la lessive...). Autrefois, les parents notables et aisés se vantaient que le trousseau de leurs filles était tout en or et en cuivre. C’était bien avant les ustensiles en plastique et en matières synthétiques et bien avant l’électroménager qui ont envahi toutes les activités de la vie moderne tant et si bien que la rue des dinandiers, qui comptait plus de quarante artisans, n’en compte aujourd’hui guère plus de six. Même si les lanternes, les lustres et les croissants des minarets sont encore en cuivre et sont encore très demandés, les produits anciens ne sont plus recherchés que comme éléments de décor. En effet, mortiers, flacons pour khol, théières, plateaux et lampes à huile sont devenus incontournables pour un décor à la page.

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine KhafajiLe verre, surtout le verre soufflé, est aussi un autre exemple de métiers en péril. Au chapitre « Perles du verre », Doa Khalifa s’est attelée à présenter des artisans qui continuent à souffler dans « le liquide solide » malgré les conditions de travail pénibles, la concurrence industrielle et le dépeuplement de la profession. L’auteur a également évoqué les secrets du métier, la patience pendant de longues heures devant la chaleur insoutenable des fours à voir se constituer la pâte qui se transformera en ustensiles et en bouteilles. Khalifa passe en revue la longue histoire du métier, la découverte du verre soufflé par les Egyptiens au début de l’ère chrétienne et la manière avec laquelle ce métier a atteint son apogée au XIIème siècle en Egypte comme en Syrie.

Le livre ne se limite pas à un exposé sur les principales professions artisanales ; il apporte, comme l’indique son sous-titre, un éclairage sur l’inspiration que permet ce patrimoine. Cela se manifeste dans les œuvres des artistes contemporains qui ont puisé dans les métiers manuels pour les hisser au rang d’œuvres artistiques faisant du patrimoine une source de richesses, d’apports multiples, de renouveau et de dépassement. Tel est le cas avec la poterie et la céramique dans l’œuvre du sculpteur de réputation internationale Mohamed Mandour et dans l’œuvre du céramiste Samir Goundi. Pour la joaillerie, des noms comme Azza Fahmi se sont illustrés. Fahmi a entrepris un voyage dans les différentes régions de l’Egypte pour s’inspirer des modèles de bijoux exprimant l’identité égyptienne. Elle s’est fait connaître par son inspiration nubienne et par la place qu’occupe la calligraphie dans ses bijoux.  Un autre nom s’est illustré, celui de Suzanne Masri qui s’appuie sur les tonalités du patrimoine bédouin et sur les bijoux populaires tout en recourant à des techniques spécifiques qui confèrent aux pièces contemporaines une âme antique les faisant ressembler à des œuvres qu’on dirait sorties d’un musée.

 


 

De l’artisanat à l’art | Qena, Haute Egypte, Jalel Amine, céramiste, Dina Kabil, Jalel EL Gharbi, Menha El Batraoui, Hiba Helmi, Narmine KhafajiDina Kabil

le Caire, août 2014-09-03

Traduction Jalel EL Gharbi