Go West d’Ahmed Imamovic | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
Go West d’Ahmed Imamovic | Catherine Cornet
Go West d’Ahmed Imamovic
A la présentation de «Go West», son premier film, au Medfilm festival de Rome, le cinéaste bosniaque Ahmed Imamovic s’est retrouvé face à un public avide de questions portant principalement sur la compréhension d’un conflit que l’Europe a encore, plus de dix ans plus tard, de grandes difficultés à appréhender.

Dans ses réponses, le cinéaste a évoqué son droit à la subjectivité et à la partialité artistique: «j’ai essayé ici de présenter ma vision personnelle de la guerre» a-t-il expliqué, spécifiant que le film illustrait «sa» guerre de l’ex-Yougoslavie. Fresque délirante, grotesque et tragique, le film n’attaque pas de front le thème du conflit ethnique. Il en déforme les différents mécanismes pour le rendre à la fois plus puéril et compréhensible: les blessures n’en deviennent que plus douloureuses.

Des questions autour de «Go West», Imamovic a dû en affronter bien d’autres depuis la sortie du film et de l’important succès qu’il a rencontré dans les festivals des Balkans et en Europe. Mais si «Go West» a reçu des critiques enthousiastes à Sarajevo, Thessalonique, Montpellier, il lui a aussi valu plusieurs condamnations à mort, chez lui, en Bosnie-Herzégovine. Ce tourbillon de réactions opposées, et antagonistes ne sont pas surprenantes. «Go West» glisse sur les pentes vertigineuses de l’absurde, évoque un nombre impressionnant de préjugés et d’idées reçues, raconte une histoire de guerre à travers des personnages les plus extrêmes, les situations les plus dérangeantes, et cela, sans n’avoir jamais recours aux images de combats.

Sarajevo, quelques heures avant la prise de la ville par l’armée serbe. Kenan, élève du conservatoire, est en retard pour le concert de soutien à la paix brutalement réduit en souhait velléitaire, alors que Milan refuse d’acheter des armes à un «frère serbe», au cours d’une discussion entre deux prises de Tae Kwon Do, au cours d’un de ses habituels entraînements....

Ce quotidien dans la capitale bosniaque bascule très vite et la panique s’insinue dans chaque geste, chaque pensée. Les deux jeunes gens, à la première minute de leur rencontre doivent déjà se cacher. Kenan est musulman, Milan est serbe. Ils forment un jeune couple mixte, amoureux…et homosexuel. Sarajevo sera attaquée dans quelques heures, la fuite est l’unique solution, le travestissement en femme l’unique moyen de ne pas devoir montrer, durant les arrestations serbes, un prépuce circoncis.

La Serbie, pour le jeune couple, est le seul refuge possible. Milan, héros positif, est courageux, chaleureux, généreux. Il cache son ami, joue l’homme fort serbe afin de traverser les frontières désormais infranchissables pour un musulman et réussit à rejoindre son village natal, perdu au milieu des montagnes. Cependant, le passage en «terrain ennemi» comporte des choix difficiles, des mensonges: lorsque l’enfant prodige commence l’ascension vers son village, il est désormais accompagné de sa femme, qui porte une perruque, un rouge à lèvre criard et des seins faits de pelotes de laine. Le film suit alors un Kenan travesti, magnifiquement interprété par Mario Drmac.
Go West d’Ahmed Imamovic | Catherine Cornet
Ahmed Imamovic
Le village que découvre Malena/Kenan, avec angoisse, renferme les personnages les plus invraisemblables : deux frères idiots qui s’exhibent lors de concerts de scie électrique -lorsqu’ils ne sont pas saouls-, un prêtre orthodoxe nain poussé dans son fauteuil roulant par une sœur neurasthénique, une serveuse de bar nymphomane de jour et sorcière de nuit, un jeune adolescent imbu de violence et de «grande Serbie» qui mime, solitaire, une guerre imaginaire. Le père de Milan, enfin, qui de retour d’Amérique où il travaillait dans les mines a reconstruit dans ce village montagneux et aride son petit «Texas» comprenant son propre Saloon et un cheval indien attaché à l’entrée. Figures de comédie, chaque villageois prend bien vite vie et épaisseur et dévoile sa part de tragédie. Go West les raconte à travers leurs excès ou leurs petites turpitudes, les traitant comme autant de figures mythiques.

Dans son nouvel univers, Kenan n’est plus personne, il n’est ni homme, ni musulman, ni violoncelliste. Il n’appartient plus à aucun monde. Il lui faut supporter l’absence de lui-même, de sa famille dont il n’a aucune nouvelle, et de son monde de Sarajevo dont le village qui l’accueille est aux antipodes. À travers la souffrance et les dégoûts de Kenan, le spectateur pénètre au cœur de l’absurdité et du vide que créent la guerre et la haine ethnique. Le scénario n’épargne rien, un mariage délirant entre deux hommes, des scènes érotiques et crues entre un homosexuel et la sorcière du village, la masturbation féminine, la vulgarité des soldats, la folie de l’isolement, les rites vaudous autour de chaussures, seuls témoins des morts massacrés dans les villages musulmans alentour. Chacune de ces scènes insolites prête au rire ou au cri d’effroi. Jour après jour, en allant chercher de l’eau chez les voisins musulmans disparus, la femme de Milan s’enfonce toujours plus profondément dans l’absurde.

Cette surenchère de l’absurdité crée une certaine confusion dans le scénario qui peut être mis sur le compte d’une première œuvre. Toujours est-il que le film veut trop en dire en cultivant un art du paradoxe exagéré. Toutefois, c’est bien en travaillant la dérision jusqu’à en souligner l’horreur et la tragédie qu’il propose des images fortes et intimes. Milan part à la guerre, pourtant ce n’est pas lui que le film suit, mais sa «femme» restée à la maison. Le parti pris de raconter les dérangés, les déclassés, les déplacés, permet de souligner les douleurs indirectes infligées par la guerre.

Le troisième acte, qui fonctionne comme un épilogue après un terrible cauchemar, porte un message, contrairement au reste du film qui évite de prendre parti pour un camp ou pour un autre. Une merveilleuse Jeanne Moreau, journaliste européenne, interviewe le jeune musulman encore bouleversé par la tragédie. Lorsque celui-ci mime une musique qui sortirait de ses doigts, elle lui dit: «Je suis désolée, je n’ai rien entendu». Le message est clair. Il s’agit d’un dialogue de sourds qui met l’Ouest en accusation: «où étiez-vous pendant la guerre, et pourquoi n’avez-vous rien entendu?» demande Kenan à travers ce geste allégorique. L’injonction qui donne son titre au film rappelle, de fait, que les deux jeunes gens rêvaient d’Hollande, de droits et de paix, quête restée sans retour.
Catherine Cornet
(30/11/2006)
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