A propos de l’an Kabyle | Camille Soler
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Camille Soler   
  A propos de l’an Kabyle | Camille Soler Le hall de la MC93 est devenu un ventre grouillant de vie. C’est le ventre d’une femme, son nom est Algérie. Ici, ses enfants -toutes générations confondues- échangent leurs nouvelles, visitent un souk d’artisanat traditionnel nomadisé pour l’occasion ou encore, goûtent cette nouvelle boisson berbère étiquetée rouge et blanc, Numidia Cola. Ils sont venus célébrer, rappeler au monde la culture qui les unit et perpétuer les coutumes auxquelles ils sont toujours attachés.
Tous ont voulu rencontrer les artistes qui autrefois ont embelli leurs quotidiens, et ceux qui donnent à la Kabylie une structure contemporaine.
Durant trois jours donc, le théâtre de banlieue parisienne a accueilli la chaleur méditerranéenne. Expositions, concerts, projections et lectures évoquant tous les aspects d’une culture en sursis ont fait sourire, rire, chanter et monter aux yeux les larmes de l’émoi.
Akli D. et Idir ont ouvert le festival en musique. Soucieux de peindre avec fidélité ce qui les unit à leur public, ils ont chacun su faire vibrer ce qui, profondément, lie une communauté à son histoire. Le premier a enchanté l’ouïe à coups de rythmes afros teintés de mélopées funky. Qui fréquente les quartiers populaires de Paris reconnaît sur scène la fraîcheur des interprétations musicales qui traduisent les idées d’Akli D. à l’égard de sa culture. Le second a magnifié cette femme qui pleure et qu’on est venu consoler, alternant contes en musique et chants traditionnels qu’entonnaient les femmes de son enfance lorsqu’elles battaient le lait pour le faire devenir beurre…
Difficile de ne pas céder à la tentation de la danse, certaines avaient d’ailleurs anticipé, ceinturées de foulards tintant ou vêtues des costumes traditionnels. A propos de l’an Kabyle | Camille Soler Et puis il y a eu cette prodigieuse présence de Chérifa, immense figure de la chanson kabyle. La jeune chanteuse qui s’exerçait au chant tandis qu’elle participait à l’élevage du troupeau familial concevait-elle seulement le jour où sa voix retentirait, des dizaines d’années plus tard, de l’autre côté de la Méditerranée? A 78 ans, celle qui fut traquée par ses oncles pour avoir cru à la musique, est encore sur scène, et d’une présence inouïe. Comme au chevet de ses innombrables petits enfants, elle raconte des histoires. A ses côtés ils dansent en agitant le drapeau berbère, ou s’empressent de venir sur scène lui manifester leur attachement. L’amour de son public a eu raison des souffrances que lui a inspirée une carrière difficile, néanmoins couronnée d’innombrables œuvres reprises par bon nombre de jeunes artistes. Elle est fatiguée, mais elle chante, assise et battant le rythme telle la papesse de toute une génération.
Films et lectures ont quant à eux remonté le temps. Le court- métrage Da Mokrane d’Arezki Harani a dépeint avec humour les tribulations d’une communauté kabyle autour d’un brasseur autoritaire et mesquin en région parisienne, où chacun tâche de s’intégrer au mieux. Puis le portrait d’Abane Ramdane souvent évoqué comme le Robespierre de la révolution algérienne a ravivé la douloureuse cicatrice dont la guerre nous a empesé… Enfin, on a traversé le temps à la mémoire de la reine Kahina, dernière résistante face aux colons (681 avant JC) et figure de proue d’un combat constant pour la reconnaissance d’une identité.
On se souviendra de la prestation mémorable de Fellag qui se réservait l’exclusivité de l’ouvrage de Moustapha Ben Fouedid. Paris-Alger classe enfer est un métissage sémantique de deux cultures où le monde gouverné par l ‘économie et les nouvelles technologies se frotte avec légèreté aux mœurs kabyles.
L’héritage poétique ou le quotidien d’hommes et de femmes aux tâches bien réparties sont donc restés fidèles à la tradition orale: contés simplement, par la voix des artistes.

Un entretien avec Akli D. A propos de l’an Kabyle | Camille Soler Musicien baroudeur, Akli D. a bien voulu nous parler quelques temps de son engagement artistique dans le festival...

Hier Djazaïr (une année de l’Algérie en France), demain les élections présidentielles et aujourd’hui ici, l’an kabyle… L’heure serait-elle à la mémoire de l’Algérie?
Djazaïr, j’y étais opposé. Pour des raisons sociales ou culturelles, 99% des algériens l’ont boycotté. Parce qu’il faut remettre l’histoire à sa place: nous sommes africains (en berbère, cela veut dire «hommes libres»). Et puis en Algérie, ce n’est pas des élections qui ont cours mais une sélection… Il y a un beau peuple là-bas, pas un beau paysage. Pourtant, on dit que le peuple fait le paysage mais l’Algérie est en plein délire, tout le monde veut partir.

Que représente pour toi le festival de l’An Kabyle?
On lutte pour une culture, contre l’arabisation. Mais notre combat n’a aucune dimension sanguinaire. Ici, ce qu’on appelle les cinq piliers berbères (Tunisie, Maroc, Algérie, Mali, Mauritanie) sont considérés comme le Maghreb oriental. Cela ne veut rien dire! Il y a une nuance culturelle imposée d’abord au nom de la colonisation, de la religion puis du pétrole. Djazaïr était fabriquée par le pétrodollar, le festival lui, par la vérité et l’énergie.

Tu dis faire de l’humanité, et pas de la politique. L’une et l’autre ne se rejoignent-elles jamais?
La politique c’est un métier, l’humanité un sens naturel. Elle compte tout le monde y compris ceux qui ne savent pas lire, tandis que la politique crée des partis, donc des divisions. La politique est alimentée par l’argent, l’humanité par la force, et elle n’a pas besoin de leader: à Madrid, les gens sont descendus dans la rue tous ensemble et sans leader.

Ta musique semble avoir un point commun avec la politique, elle véhicule un message…
Ce qui caractérise la musique, c’est son pas en avant vers les gens. On propose une mentalité, un mouvement. A l’inverse de l’industrie musicale, on veut faire quelque chose qu’on ne contrôle pas, parce qu’on ne veut pas contrôler le public. On est contre l’idée de professionnalisme, chacun s’exprime comme il l’entend. Je n’aime pas les choses carrées du genre «show-biz».

A suivre à la MC93
Berbères (musique) les 4, 5 et 6 Juin
Le dernier chameau, de et par Fellag jusqu’au 30 Avril.

et ailleurs:
Parfum de Kabilye, dimanche 4 avril.

Exposition vente d’artisanat et bijoux
Centre Sidney Béchet
10 place H. Barbusse
91350 Grigny.
Tél: 01 69432009

Des voix et des femmes
Institut du Monde Arabe, mars/mai
Tél: 01 40513814

Baaziz en concert pour la liberté d’expression (spécial élection algérie), le 6 avril à la maroquinerie, 20h30 10 euros
Tél: 01 48511111 Camille Soler
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