Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Algérie: traversée métisse d’une scène artistique Imprimer
Amine Idjer   
L’Algérie, terre tant convoitée par le passé pour ses richesses, mais aussi pour son implantation géostratégique, a subi maintes conquêtes ; la dernière en 1830, par les Français.
Des celles-ci résulte un patrimoine culturel hybride auquel le peuple algérien n’a pas renoncé.
Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Lili Boniche
C’est durant l’occupation coloniale que cette hybridation se fait, avec la participation de la communauté juive à la vie culturelle algérienne. Ce qui donne naissance à un genre musical (music-hall) qui, actuellement, est repris dans toutes les fêtes et cérémonies algériennes. Parmi ces « artisans » : Lili Boniche, Reinette l’Oranaise, Blond Blond, Maurice El Medioni ou Enrico Macias (très prisé par les Algériens). Un riche patrimoine musical arabo judaïque voit donc le jour. Même durant les années 1970, des chanteurs se sont illustrés dans un registre appelé « chanson moderne », tels que Sami el Djazaïri, El Ghazi, etc.
Durant les années 1980 et 1990, la scène musicale algérienne connut un véritable boom. Il y avait Cheb Khaled pour la chanson raï. Sa collaboration avec le génie compositeur et arrangeur Safy Boutella a donné le jour à l’album « Kutché » en 1988. Un album puisé dans les « standards traditionnels algériens et parfois maghrébins », dans lesquels étaient injectés des « sonorités à connotation jazz, occidentale et orchestrale. » « Kutché », qui a été enregistré hors de l’Algérie, est considéré comme l’une des plus belles réalisations musicales raï. Toujours dans la même période, un jeune artiste voit le jour. De formation andalouse, ayant fait ses classes chez les grands maîtres de la musique andalouse, il surprend tout le monde avec sa chanson « Serroual Loubia ». Il s’agit d’Hamidou qui depuis cette expérience est revenu à ses premières amours. Il y eut aussi Hocine Lasnami avec ses chansons sentimentales dans la pop algéroise moderne ainsi que le groupe Pollyphène.

La recherche et les épousailles de genres musicaux vont continuer, malgré la décennie noire qui frappe l’Algérie. Dix pendant lesquels la création est toujours là, présente, où des groupes à la longévité éphémère poussent comme des champignons. Dix ans marqués par l’influence de la musique flamenco qui donne naissance à des formations telles que Méditerraneo ou Triana d’Alger (Ce groupe existe encore et représente les couleurs nationales dans différentes manifestations culturelles à l’étranger).

Khaled et le phénomène raï

Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Cheb Mami
Avec le succès planétaire de la chanson « Didi », le raï entre par la grande porte. Quelques années plus tard, Khaled « récidive » avec Aïcha (une collaboration avec Jean-Jacques Goldman), un autre succès. Cheb Mami lui aussi a apporté sa pierre d’achoppement à l’édifice raï. De succès en succès, il collabore avec les grands de la scène musicale. Il en est de même pour Khaled qui se produit dans les quatre coins de la planète. Un autre chanteur, mais dans un autre genre, est Takfarinas qui osa rompre avec la tradition de la chanson kabyle, en modernisant les instruments et y apportant une certaine fraîcheur.

Au seuil du modernisme musical
Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Hamid Baroudi
En Algérie, le métissage commence à prendre forme avec des tentatives de moderniser la musique traditionnelle algérienne. Il y avait cette manie que certains chanteurs avaient de reprendre la mélodie sur des paroles purement algériennes. A Alger, il y avait Mohamed Réda qui fit un tabac avec la reprise d’une des chansons du groupe anglais Wham « Las Christmas » devenue « Samaâti lennes » (Tu as écouté les autres »). Le groupe Dissidenten, dont le leader est Hamid Baroudi, a aussi excellé dans la « new wave » musicale. Des reprises (Hakmet laqdar du groupe marocain Lemchaheb), des compositions versées dont la musique flirte avec l’ethno, la techno, le classique ou le moderne. Une belle expérience avant que le leader ne quitte le groupe et se lance dans une carrière solo.

Rock, rap, slam…
Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Lotfi Double Canon
Depuis, des groupes ont vu le jour. Le rock a pris de l’ampleur avec le groupe Index (en arabe « el Basma », des années 1990, début 2000). Le groupe puisait dans les standards rock occidentaux, mais aussi dans dans le patrimoine musical algérien. Dans cette lancée, les groupes Dzaïr, Djezma, Casti Groove, Good Noise ont vu le jour. Ils sont tous composés de jeunes musiciens, qui s’affairent dans l’Algérois. Ils sont influencer par le rock, mais ils ont vite compris que pour pouvoir exister, il est impératif de créer dans la langue du pays de la jeunesse qui les écoute.
Le rap a su aussi se frayer un chemin pour occuper une bonne place en Algérie. Avec son incontestable et incontournable leader : Lotfi Double Canon d’Annaba. En l’espace de quelques années, il est devenu une idole, voire une icône du rap en Algérie. Il verse dans la revendication et de la dénonciation. Lotfi utilise son art pour raconter la mal-vie de la jeunesse algérienne, ses attentes et surtout ses angoisses. Réputé pour son franc-parler, il est souvent objet de censure car ses textes sont jugés « vulgaires » et « portant atteinte à l’intégrité des fondements de la société algérienne ».
Le slam, qui a vu le jour vers la fin des années 1990, commence à avoir une bonne assise musicale en Algérie. Des groupes comme Slamyka ou Slamthie d’Alger arrivent à exprimer le malaise et le désarroi dans lesquels évolue la société algérienne. C’est un tableau noir que ces slameurs peignent. Chacun de nous s’y retrouvent. Chargés d’émotions, les textes ne sont que pure vérité, car puisés dans la réalité sociale algérienne.
Le succès rencontré par ces slameurs et rappeurs est dû à la langue utilisée, qui n’est pas une langue de bois, mais celle du peuple.

Le gnaoui et le jazz
Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Amazigh Kateb
Depuis quelques années, un autre genre musical est en train de faire fureur : le gnaoui. Découvert grâce à des troupes du Sud algérien et aussi à Amazigh Kateb (ex-leader de Gnawa Diffusion, qui en lancé la mode), le gnaoui a donné naissance aussi à de jeunes troupes qui excellent dans ce style. A titre d’exemple le groupe Djmaoui Africa, qui tourne aussi bien en Algérie et qu’à l’étranger. Il a trouvé la recette miracle : du ganoui pur, mélangé à des sons rock. Le succès a été immédiat.
Le jazz a été aussi l’un des principaux genres musicaux à s’imprégner du brassage avec la tradition musicale algérienne. Le groupe Madar d’Alger ou Sinoudj de Constantine en sont la preuve. Ils ont fait de la fusion (jazz-oriental pour le premier et jazz-malouf pour le second) leur cheval de bataille. Le succès ne fut pas long à être au rendez-vous.

Espace Noun, l’Île lettrée, le Mama, Dar Abdeltif, Socrate News…
Ce sont les noms de lieux qui ont contribué à Alger, et contribuent encore d’une manière ou d’une autre, à l’épanouissement de la culture. Ils sont aussi considérés comme des espaces alternatifs de rencontres des différentes expressions culturelles.
L’Espace Noun, une librairie qui malheureusement a baissé rideau, le 31 juillet 2010, a été cinq années durant un lieu de rencontres littéraires, d’expositions, de débats et bien sûr de vente de livres. Grâce à ses animateurs Nacéra et Kiki, les mordus de la littérature ont pu y rencontrer de grands auteurs, algériens, français, palestiniens…
L’Île Lettrée est un autre espace dédié aux livres et aux rencontres, en plein cœur d’Alger, tenu par un éditeur et libraire Sid Ali Sakhri. Son originalité : du samedi au jeudi un rendez-vous, une rencontre, un thème. Ce lieu sert aussi de tremplin pour certains artistes. En début de l’année 2010, l’île lettrée a abrité des ateliers de slam animés par Slamthine et destinés au large public.

Algérie: traversée métisse d’une scène artistique | Amine Idjer
Mama
Le Musée national d’art moderne et contemporain, Mama, est aussi un autre espace propice au brassage des cultures. A son actif plusieurs expositions d’art contemporain. Dans ce registre, le métissage et la fusion des genres et des styles sont omniprésents. La première édition de la Biennal de l’art contemporain d’Alger, qui s’est tenue en novembre 2009, a été un franc succès. Différents artistes et designers venus d’Afrique du Nord, d’Afrique sub-saharienne, d’Europe, et d’Amérique latine ont pu échanger idées, visions, et perceptions. Selon Djahida Houadef, palsticienne algérienne vivant et travaillant à Alger «C’est dans l’art contemporain qu’on retrouve le métissage».

Dar (ou Diwan) Abdeltif, à Alger, un fleuron de l’architecture algérienne, connue pour avoir été, en 1907, une résidence d’artiste peintres, sculpteurs et tourneurs, égale aux villas Velasquez à Madrid et Médicis à Rome, renoue avec sa tradition en accueillant en résidence d’auteur à Alger pendant deux mois l’écrivain burkinabé, Ansomwin Hien.

Par ailleurs les institutions culturelles étrangères à Alger (Centre culturel français, Institut Cervantes, Institut culturel italien, Goethe Institut, British Council...) favorisent les rencontres artistiques entres Algériens et étrangers. Des résidences artistiques sont organisées, notamment pour la danse. Ainsi des danseurs de hip hop et break dance ont eu l’occasion de se rencontrer avec des formateurs connus tels qu’Oussini du Burkina Faso. Ces institutions culturelles organisent aussi toutes sortes de spectacles vivants.
Le nouveau-né des ces lieux de culture estl’espace Socrate News, une librairie au cœur de la capitale, qui, à partir du mois d’octobre, entamera un cycle de rencontres, débats, concerts, projection.

Le Panafricain, Festivals d’Abalessa, de la musique diwan, Dimajazz, de la musique jeune et actuelle…
Les festivals sont aussi des rendez-vous importants pour donner l’occasion aux artistes « locaux » de rencontrer ceux venus d’ailleurs, et de découvrir des musiques jusque-là inconnues du public algérien. Le Festival culturel européen (11ème édition), organisé par la Délégation de la Commission européenne en Algérie, est ainsi devenu un des rendez-vous musicaux à ne surtout pas rater. Différents genres de musique défilent, cahque année, durant le mois de mai. Quant aux autres festivals, institutionnalisés par le ministère de la Culture algérien, ce sont des tribunes permettant de faire connaître la musique algérienne dans toute sa diversité, sans omettre des invités de choix venus de l’étranger.
Actuellement 120 festivals (tous genres confondus) existent. Le Festival international Dimajazz de Constantine, per exemple, est devenu un rendez-vous annuel qui attire les Algériens venus des quatre coins du pays. Prônant un Jazz de fusion, il en est à sa 8e édition. De grands noms du Jazz se produisent, l’espace de 9 jours, sur la scène du Théâtre régional de Constantine, transformant la ville des Ponts suspendus en un carrefour de rencontres, d’échanges au rythme d’un métissage musical fécond.


Amine Idjer
(29/09/2010)




mots-clés: