Sur les traces de Taos Amrouche, un film de Sadia Barèche | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Sur les traces de Taos Amrouche, un film de Sadia Barèche | Nadia Khouri-Dagher
Taos Amrouche
Taos Amrouche fut l’une des premières femmes au monde à s’intéresser aux musiques et chants populaires traditionnels de son pays, à vouloir les répertorier et les transmettre, et pour cela à les chanter sur scène en Europe et à les graver en disque. Née en 1913 dans une famille algérienne kabyle convertie au catholicisme, elle s’est rendue célèbre en interprétant des chants kabyles dans les années 60, chants populaires traditionnels auxquels personne ne s’intéressait à l’époque.

En cela Taos Amrouche fut un vrai précurseur de la vogue des “musiques du monde”, qui donnent aujourd’hui à entendre, sur toute la planète, les traditions musicales des peuples du monde entier. Des décennies avant les berbères Idir, Houria Aïchi et Hassna el Bécharia, aujourd’hui mondialement connus, ou même l’Oranais Khaled qui réactulisait les chants des “meddahat”, ces chanteuses des mariages,Taos rendait hommage aux musiques populaires chantées par les hommes et les femmes pendant leurs travaux de tous les jours et leurs fêtes familiales ou religieuses, musiques longtemps décriées par les élites urbaines et éduquées, et qui sont aujourd’hui considérées, pour tous les peuples, comme l’une des expressions les plus riches et les plus précieuses de leur patrimoine culturel - et programmées dans de nombreux festivals, de l’Islande au Japon!

L’Algérienne Sadia Barèche vient de réaliser un film - “Sur les traces de Taos Amrouche” - consacré aux dernières années de Taos Amrouche, quand celle-ci était installée à Saint-Michel L’Observatoire, petit village de Provence où elle est aujourd’hui enterrée. Le film repose notamment sur une série d’entretiens réalisés avec la peintre Denise Barbaroux, qui vit toujours dans ce village, et fut l’une des plus grandes amies de Taos. Entretien avec Sadia Barèche, qui, comme Taos Amrouche, est kabyle, et travaille, à partir de la France où elle vit, à valoriser le patrimoine culturel de son pays...

Pourquoi un film aujourd’hui sur Taos Amrouche?

En 2006, c’est-à-dire 30 ans après son décès, j’ai constaté que l’on parlait plus de Taos Amrouche. Je fais partie de l’équipe d’organisation du Maghreb des Livres, et j’avais proposé cette année-là un hommage à Taos, à l’occasion du trentenaire de sa mort, parce que j’avais constaté que rien ne se faisait, dans le milieu éditorial ou académique. Pourtant c’est une personne immense: c’est la première romancière algérienne (avec Jacinthe noire, publié en 1947, ndlr), et c’est surtout une cantatrice qui a fait un énorme travail de préservation du patrimoine culturel berbère, et qui l’a interprété de façon magnifique, à l’attention non seulement des berbères, mais du public le plus varié possible puisqu’elle s’est produite à l’époque en Afrique du Nord, en France, en Espagne, au Festival des Arts Nègres de Dakar, etc. Donc il me semblait injuste de ne pas parler de cette femme à un moment donné.

C’est essentiellement par son rôle d’interprète des chants berbères que Taos Amrouche s’est rendue mondialement célèbre...

Oui, elle a commencé à les interpréter à partir des années 40, mais elle n’a pu les enregistrer qu’en 1966. Ce patrimoine était ignoré, parce qu’il ne s’exprimait qu’en milieu berbérophone, et par l’oralité. Taos a été l’une des premières à faire un travail de recherche sur ces chants: les identifier, les répertorier... Elle a travaillé avec Yvette Grimaud, une chercheuse du CNRS, pour l’identification de ce patrimoine. En 1966, elle a été invitée par Léopold Sédar Senghor à se produire au premier Festival des Arts Nègres de Dakar, parce que pour elle, ce patrimoine berbère faisait partie du patrimoine africain. C’est-à-dire qu’elle ne se situait pas seulement comme berbère ou algérienne, mais elle considérait que ces chants faisaient partie du patrimoine de l’Afrique, du patrimoine de l’humanité. Et c’était ça l’originalité de sa démarche.

Vous, Sadia, quand vous écoutez ces chants, aujourd’hui immortalisés par le disque, reconnaissez-vous des chants de votre mère ou grand-mère, des mélodies populaires encore chantées à ce jour?
Tout à fait. A ce jour, ces chansons sont chantées, mais pas de la même façon. En fait on a dû sauter une génération: l’expression que Taos en donne, c’est l’expression originale première; parce que ensuite, avec l’arrivée de la radio, de l’électricité en Kabylie, il y a eu d’autres apports, et l’interprétation a changé. Autrement dit, aujourd’hui, même si on reconnaît la trame mélodique et le texte, l’interprétation est totalement différente. Alors que par exemple ma grand-mère, et la soeur de ma grand-mère qui est morte très âgée, étaient les seules de ma famille à apprécier les chants de Taos Amrouche à l’époque, parce que les personnes plus jeunes, c’est-à-dire de la génération de ma mère, trouvaient que c’était “démodé”... Parce que dans les années 60 on était passé à un autre apport, et l’interprétation de Taos ne leur disait plus grand’chose. Et le souci de Taos c’était de respecter l’authenticité de l’origine.

Taos disait tenir ces chants de sa mère: ces chants font-ils partie d’un patrimoine essentiellement féminin? Et Houria Aïchi, qui redonne vie aujourd’hui, pareillement, à des chants berbères, en recueille une bonne partie auprès des femmes quand elles préparent le pain ou autre chose. Les femmes jouent-elles un rôle important dans la vie musicale berbère en Algérie, et les hommes ont-ils aussi leurs propres chants?
Les hommes ont leurs propres chants. D’ailleurs Taos Amrouche chante sur deux registres. C’est quelqu’un qui n’a jamais voulu se conformer à une quelconque formation musicale. Elle a essayé de retranscrire et de transmettre cette authenticité à sa manière. Et elle chante aussi bien dans le grave que dans l’aigü, c’est ce qui fait aussi l’originalité de cette voix et de cette interprétation. Et quand elle chante dans le grave, elle chante des chants masculins: le chant des gauleurs d’olives par exemple. Parce qu’en Kabylie, ce sont les hommes qui gaulent les olives et les femmes qui les ramassent. Taos a aussi chanté des chants religieux, qui sont interprétés au sein des confréries, comme la Rahmanya, et qui sont à l’origine des chants d’hommes. Dans ses disques elle a ce qu’elle appelle les chants de procession, les chants d’amour, les chants de naissance, les chants de deuil, etc., qui couvrent tout un répertoire, féminin et masculin.

Cette tradition de chants berbères est-elle aujourd’hui en perte de vitesse, à cause de la concurrence de la télévision par exemple, ou bien au contraire y a-t-il un regain d’intérêt pour ce patrimoine oral?
Il y a un intérêt pour le patrimoine oral, mais il est d’ordre politico-culturel: il est lié aux revendications du mouvement culturel berbère, dont Taos a fait partie. Elle s’est toujours tenue à l’écart de la politique, mais elle fut l’une des premières à avoir incité et initié la recherche dans le domaine du patrimoine immatériel berbère. Ce patrimoine n’est pas en perte de vitesse, mais aujourd’hui il est réinterprété différemment, et il a une connotation identitaire qui empêche peut-être un peu sa sortie de cette sphère culturelle.

C’est-à-dire qu’aujourd’hui ces chants sont perçus comme un acte identitaire et revendicatif, alors que Taos avait un message opposé: montrer leur dimension universelle?
Tout à fait.

Et cela expliquerait donc le silence qui a entouré Taos depuis plus de 30 ans...
Absolument.

Mais revenons aux conditions qui ont poussé Taos à se pencher sur ce patrimoine oral...

Elle était née en Tunisie, et elle y vivait avec ses parents: son père était employé dans les chemins de fer, et ils rentraient une fois l’an en Algérie. Le contact avec sa culture kabyle n’était pas perdu, surtout parce que sa grand-mère paternelle vivait chez eux, à Tunis, et elle ne parlait que kabyle. Donc Taos a appris la langue par ce biais-là. Dans les années où elle retournait en Kabylie, c’est sûr qu’elle appréciait ce qui s’y passait. Mais dans la mesure où elle était chrétienne, elle sentait bien qu’il y avait parfois des écarts: elle n’était pas tout à fait à sa place... Donc enfant, je pense qu’elle a bien mémorisé tout son héritage culturel, et en même temps par sa religion elle ne se sentait pas appartenir totalement à son environnement.

Donc finalement l’identité berbère lui a permis de transcender les différences de religion: en retrouvant la langue kabyle, elle se disait “de toute façon, chrétiens ou musulmans, moi je reviens aux origines, avant l’islam, avant le christianisme”...

Exactement. Et ça, c’est ce que j’appelle sa seconde naissance, elle s’en explique dans ses livres, ça s’est passé en 1939, à Annaba, patrie de Saint-Augustin. Ca a été comme un appel. Elle s’est rendue compte qu’elle avait comme une mission, de recueillir et de transmettre ces chants, et ensuite elle a harcelé sa mère pour recueillir ces chants.

Taos n’a pas seulement chanté ces chants: elle est aussi devenue journaliste, et a réalisé des émissions sur la culture berbère, à Radio Tunis, puis à l’ORTF...
Elle avait des émissions sur le patrimoine oral berbère: les contes, les traditions... Il y a de la matière ! Elle fait ça à Radio Tunis d’abord, dans une émission qu’elle tenait avec son frère Jean. Le congrès de Fès de 1939 (sur la musique arabe, ndlr) est déterminant pour elle: elle y est allée malgré l’opposition de son père, qui n’était pas tout à fait d’accord avec le chemin qu’elle prenait. Elle est allée à Fès, elle a participé au congrès, elle y a chanté, et là elle a rencontré Maurice Legendre, directeur de la Casa Vélasquez à Madrid, qui l’a poussée à poursuivre ses recherches, et qui a été frappé par la similitude de certains chants avec le cante jondo, le chant profond espagnol. Donc elle a passé deux ans à la Casa Vélasquez. En 1942 elle quitte la Casa Vélasquez et rejoint Alger où elle a vécu jusqu’en 1945, et là elle a aussi animé une émission à Radio Alger, toujours sur la culture berbère: il y avait alors déjà des programmes en langue et culture berbère. En 1945 elle s’installe à Paris, où son frère s’était installé, et où il va créer une nouvelle formule d’émission, les entretiens: “Les entretiens de Jean Amrouche” étaient célèbres à l’ORTF, et elle va le rejoindre.

Mais ce qui rend Taous mondialement célèbre, ce sont les concerts et les disques, dès les années 60...
Ca été un énorme succès. A cause de cet apport nouveau: bien sûr, des ethnologues avaient enregistré des chants traditionnels. Mais jamais on n’avait interprété ces chants sur scène, et jamais mis à la portée du grand public. Taos Amrouche a été une pionnière en ce sens.

Propos recueillis par Nadia Khouri-Dagher
(07/09/2010)

Film “Sur les traces de Taos Amrouche”, réalisé par Sadia Barèche, DVD 55 mn, 2010.
Contact: baremess@yahoo.fr

Ecouter Taos Amrouche chanter: http://www.youtube.com/watch?v=ZByrTduKScU&feature=related

Disques de Taos Amrouche:
▪Chants berbères de kabylie, Grand prix du disque, 1967.
▪Chants de processions, méditations et danses sacrées berbères, 1967
▪Chants de l’Atlas, 1971.
▪Chants espagnols archaïques de la Alberca, 1972.
▪Incantations, méditations et danses sacrées berbères, 1974.
▪Chants berbères de la meule et du berceau, 1975.

Livres de Taos Amrouche:
▪Jacinthe noire, roman, 1947.
▪Le grain magique, recueil de contes et de poèmes, 1966.
▪Rue des tambourins, roman, 1969.
▪L'Amant imaginaire, roman autobiographique, 1975.
▪Solitude ma mère, roman posthume, 1995.