Malek Bensmaïl, réalisateur | Ghania Mouffok
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Ghania Mouffok   
Malek Bensmaïl, réalisateur | Ghania Mouffok
Malek Bensmaïl
Malek Bensmaïl est considéré comme l’un des cinéastes documentaristes les plus prometteurs de sa génération. Né en 1966, il est diplômé de l’Ecole supérieure d’études cinématographique à Paris. Ses documentaires ont été couverts de prix prestigieux à l’échelle internationale.


Selon vous, quelle est la situation du documentaire en Algérie ?
Le documentaire est inexistant, mais il commence à émerger, cette situation est liée, pour moi, à un problème de transmission et de cassure parce que depuis les frères Lumière filmant l’Algérie coloniale, on peut dire que dans notre pays le cinéma est né avec des images du réel. Les premiers films algériens étaient aussi des documentaires, mais faits dans la lignée du nationalisme de l’époque, ils étaient proches de la propagande et donc sans point de vue d’auteur. Leur propos est collectif et révélateur d’un état d’esprit : un seul Dieu, un seul parti, un peuple sans individu. Ces films racontent l’épopée d’un pays, mais jamais la petite histoire des gens du peuple là où, normalement, se positionne le documentaire. En Algérie, comme dans l’ensemble du monde arabe, les gouvernants ont toujours eu une politique anti-documentaire parce que ce genre renvoie à une telle réalité sociale qu’il fait peur. Dans cette configuration, parfois émerge une exception, comme Azzedine Meddour qui, tout en restant dans cette histoire épique, collective, va pour la première fois construire un vrai point de vue et cela change tout. Décédé, malheureusement, il va y avoir encore une coupure, une absence de transmission. C’est pour ces raisons, absence de démocratie de l’image, échec de la transmission, que la plupart des cinéastes du monde arabe sont souvent dans un dispositif d’exil, même si finalement cette errance nous pousse à plus d’exigence.

En attendant, il n’y a pas d’économie nationale du documentaire et du cinéma de manière générale, comment l’expliquer ?
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent, sinon, même avec une petite caméra on peut faire des images. Pour moi, le documentaire est le thermomètre de la démocratie, le jour où les institutions, les privés, décideront que le documentaire a une économie spécifique, qu’il faut des budgets, des subventions, qu’il faut de l’équipement, de la formation, de la programmation dans les salles, on pourra alors dire que l’Algérie évolue démocratiquement. Aujourd’hui, si le documentaire, les sujets de société, de manière générale, ont des difficultés de production, ne sont pas diffusés, c’est qu’a priori il y a un problème de démocratie, d’où l’absence de politiques de production cinématographique nationale.

Vous êtes né après l’indépendance et pour vous, le documentaire occupe une place centrale par rapport à la fiction, pourquoi ?
Je me veux cinéaste, mais je pense que le cinéma du réel a toute son importance parce qu’il donne la parole aux plus humbles, ce que fait rarement la fiction. La fiction, en tout cas dans nos pays, joue de plus en plus le rôle de divertissement, elle se mondialise et c’est très bien ; mais il ne faut pas oublier que nous n’avons pas la même histoire que l’Europe. L’Europe a eu le temps de faire son cinéma important, il y a eu le cinéma italien, avec Fellini et les autres, en France il y a eu la nouvelle vague, donc, eux ont pu construire le cinéma politique, nous, on ne l’a pas encore construit. Je pense que le documentaire est un enjeu beaucoup plus important que la fiction.

Comment définissez-vous le documentaire ?
Je n’aime pas trop ce mot, je lui préfère le cinéma du réel. L’étymologie de ce mot renvoie à documenter, à l’information, or pour moi le documentaire amène aussi à l’émotion, à une écriture cinématographique, c’est filmer une certaine vérité même si j’ai conscience que quand on dit « la vérité », il n’y a déjà plus de démocratie. Le documentaire est avant tout un film qui enregistre la mémoire, moi je fais un travail sur ce que j’appelle la mémoire contemporaine alors que tout le monde se défausse là-dessus. Aujourd’hui quand on plante une caméra, les algériens on une telle envie de communiquer, une telle envie de dire, de participer, de témoigner, de jouer, ils sont de merveilleux acteurs, bien meilleurs que dans la fiction, que je pense que cette envie de dire doit être saisie. Ces micro-histoires, additionnées dans le temps, feront une mémoire extraordinaire.

Vous êtes considéré comme l’un des documentaristes les plus prometteurs de votre génération et vous filmez, je dirais presque l’indicible, c’est novateur, qu’est-ce que vous voulez montrer ?
Quand j’ai commencé à faire des images, je me suis posé la question : qu’est-ce qu’il faut filmer aujourd’hui en Algérie ? En faisant le bilan, je me suis aperçu que, dans les années 90 et même avant, avec la révolte populaire d’octobre 88, il y avait eu très peu d’enregistrement de ces événements historiques à part ceux de la télévision ou des médias occidentaux et ce n’est pas normal. Il faut construire un point de vue, un regard de l’intérieur, et je me suis depuis attelé à parler de la société d’aujourd’hui. J’ai commencé à me poser des questions sur les institutions, l’école, l’hôpital, qui donnent à voir des micro-mouvements, des vies et qui en même temps questionnent l’institution en soi. Les filmer, c’est à la fois participer à la construction de notre citoyenneté, et renvoyer à ces institutions leurs images pour qu’elles prennent conscience de ce qu’elles sont. C’est peut-être de l’utopie, l’idée de montrer pour changer, mais c’est en tout cas mon désir. Mon devoir est de faire ce film, il doit exister, après on verra…

Malek Bensmaïl, réalisateur | Ghania Mouffok
Image du film "La chine est encore loin"
Comment faites vous pour les financer ? Etes vous diffusé par la télévision nationale ?
La télévision nationale ne m’a jamais aidé, ni diffusé. La seule fois où elle m’a aidé, c’est sur mon dernier film, « La Chine est encore loin ». Il est intéressant d’ailleurs de raconter dans quelles conditions. C’était bizarre, cette aide ne s’est pas faite sur la base du dossier présenté par mon producteur algérien, Hachemi Zertal, ni sur l’intérêt du film, mais il a fallu l’intervention de mon producteur français qui apportait des financements français et les algériens se sont dit « si la France met tant, eh bien l’Algérie va en mettre tant », sur des critères nationalistes, subjectifs. C’est la même chose pour le FDATIC qui dépend du ministère de la Culture et dont l’aide, en plus d’être très faible, est aussi dictée par le contenu idéologique des films. Donc en Algérie, c’est clair : économiquement, il n’y a rien qui puisse permettre la production d’un vrai documentaire.

Il ne vous reste donc comme possibilité que des financements extérieurs ?
Mais en Occident, il faut faire aussi très attention parce qu’on nous engage aussi à filmer les fantasmes occidentaux. C’est très dur d’obtenir des financements, on est dans une espèce de no mans land, où l’on doit se défendre à la fois des fantasmes occidentaux et de la propagande algérienne. Moi, je souffre en Europe et je serais très heureux si j’étais soutenu dans mon pays, avec nos milliards de dollars. Mais il faut savoir que tous les films algériens, fictions et documentaires sont produits à 90% en Europe grâce à des fonds français, européens mais c’est très compliqué et il faut avoir de l’acharnement.

En quoi est-ce compliqué ?
En Europe, le rapport avec l’Afrique, avec les pays du sud de manière générale, est lié au drame, pas à la mémoire. Quand ils ont eu besoin de nous pendant les années de sang pour faire des films, on était là et c’était important pour nous aussi d’enregistrer ces événements, à la fois pour une meilleure lisibilité immédiate, pour établir une certaine vérité, et en même temps pour la mémoire algérienne. J’avais fait « Boudiaf ,une mémoire assassinée », j’avais fait avec Thierry Leclère « Algérie », en deux épisodes, mais une fois cette page tournée, les producteurs étrangers estiment qu’il n’est plus intéressant de continuer à faire du documentaire. Il n’y a pas de continuité, moi je les accuse, je les culpabilise en leur disant : quand vous aviez besoin de nous pour vous ramener des images sur la tragédie algérienne, parce que vous ne la compreniez pas, parce que pour vous c’était dangereux, vous nous avez financés, et maintenant vous nous dites c’est fini, on passe à un autre drame. Mais pour nous, ce n’est pas fini, nous devons continuer à filmer, à enregistrer de la mémoire et vous avez une obligation de continuer parce qu’il y a des problématiques majeures qui ont amené à ce bain de sang et elles sont toujours là, en soubassement. Faisons attention et continuons.

Cela vous met dans une situation de totale dépendance avec vos financiers étrangers qui, après tout, ne sont pas responsables des impossibilités algériennes…
C’est vrai et cela devient schizophrène, et je joue avec cette schizophrénie parce que je n’ai pas le choix. Pour être bien avec moi-même et ne pas devenir complètement dingue, je me dis : la France et l’Algérie ont une histoire commune, née avec la colonisation, et donc tous les sujets qui sont en creux de cette histoire concernent aussi bien la France que l’Algérie, même si les deux pays se mettent des ornières pour ne pas le voir. La France, par exemple, est tout à fait concernée par la décolonisation : qu’est-ce qu’on enseigne de cette histoire aux enfants qui sont la mémoire de demain ? Quand je tourne et je filme, j’essaye d’avoir ce double regard : je filme en tant qu’algérien mais je prends en compte que mon public n’est pas exclusivement algérien.

Un public algérien qui d’ailleurs a plus de mal à voir vos films qu’un public français…
Et c’est bien ma grande tragédie ! La seule chose qui nous a un peu sauvés, ce sont finalement les satellites. Tous nos films ont été diffusés via Arte, France 5, enregistrés et donc vus, la presse algérienne les a commentés, donc nous avons quand même rencontré notre public premier. Un public qui est en train de changer : les algériens se détournent des chaînes françaises et se tournent vers les chaînes du Qatar, de Dubaï, et c’est très intéressant, maintenant j’ai de plus en plus de demande d’une chaîne comme El Jazeera. Là, je rencontre d’autres préjugés sur le Maghreb qui est vu comme une région anciennement colonisée, un peu sauvage et la demande s’en ressent avec les mêmes tentations de commandes calibrées en fonction de cette méconnaissance.

Pensez-vous que ces changements du public algérien sont une tendance lourde ?
Oui, je pense que le regard algérien est en train de changer, il est plus imprégné des valeurs du Moyen- Orient. Nous sommes face à deux extrêmes, soit on est tournés vers l’Occident, soit on est tournés vers l’Orient, alors que le Maghreb pourrait avoir des chaînes magnifiques, diversifiées, métissées, à son image. Tarek Ben Amar avec lequel je partage ce souci, ambitionne de lancer une grande chaîne maghrébine qui valoriserait nos langues, qui raconterait de l’intérieur nos identités maghrébines, notre histoire… Alors, pour l’instant, les pays du Moyen-Orient nous ouvrent de nouvelles perspectives mais il faudra du temps pour que nous puissions vraiment travailler avec eux, librement.

Qu’est-ce que nos publics préfèrent en matière de documentaire ?

Je pense qu’importe le type de documentaire pourvu qu’il soit de qualité, qu’il y ait un point de vue fort et que l’auteur s’affirme dans sa société. Il faut beaucoup, beaucoup d’éthique, le respect des gens qu’on filme, le respect de leur refus d’être filmé, il faut que nous développions cette culture éthique parce qu’elle nous manque, on ne l’a pas appris, on violente beaucoup les gens alors qu’il suffit de leur faire comprendre ce que l’on souhaite filmer, les algériens participent alors avec une véritable intelligence pour peu qu’on les respecte, qu’on les regarde bien droit dans les yeux. Par ailleurs, en tant que spectateurs, je crois qu’ils sont en demande si on les sensibilise, si on les prépare à ce que l’on va leur montrer, ils sont tout à fait disponibles. On a besoin comme d’une psychanalyse que l’on parle de nous. Dans des salles en Algérie où j’ai projeté mes documentaires, j’entendais comme un soupir, c’était incroyable parce qu’on parlait d’eux et qu’ils s’identifiaient. Dans ces séances, il y a quelque chose qui se construit.

Quel est pour vous le rôle ou les rôles du cinéma du réel ?
C’est de participer à la construction collective d’une mémoire citoyenne et humaine. C’est de cicatriser modestement, mais cicatriser, par la parole, c’est donner une parole. C’est se regarder de manière démocratique, construire un rapport à l’image dans cet accompagnement de gens réels qui ne sont pas des acteurs et qui acceptent librement de se montrer.

Encore faut-il qu’ils puissent se voir de manière collective, ensemble dans des salles, or il y a très peu de salles en Algérie.
Il y a des associations qui font des projections, qui initient à la cinéphilie et c’est très important parce que si cette formation ne se fait pas, si on n’explique pas ce qu’est un documentaire, on ne prépare pas les générations futures et on continue à ne rien transmettre. Moi, par exemple, ce qui m’a formé, c’est le Centre Culturel Français, j’avais treize-quatorze ans lorsque j’ai vu des documentaires d’auteur et cela a été un véritable déclic. Personne ne m’a formé, j’ai pris une petite caméra à la Maison de jeunes et mes premiers films amateurs, c’était tout de suite les enfants des rues, les films ont été perdus. A chacun de mes films, je me pose la question de savoir où en est la communauté des cinéastes et je trouve qu’on ne va pas assez vite. On fait un documentaire, puis on passe à la fiction parce qu’économiquement c’est plus rentable, alors qu’il faudrait faire les deux pour qu’il y ait une continuité, malheureusement, nous travaillons ainsi de manière hachurée.

Pour vous, existe-t-il un lieu en Algérie où la communauté des cinéastes peut débattre de ces thèmes ?
Le festival de Bejaïa est important parce qu’il nous permet de nous rencontrer, mais on ne peut pas dire qu’il existe une communauté de documentaristes. Il faut essayer de mettre en place ce type d’association, mais si c’est pour se regarder en chiens de faïence et additionner nos problèmes, c’est sans intérêt, et c’est là où les instances algériennes, et pourquoi pas des instances européennes pourraient aider à la construire, pour continuer à trouver des fonds et faire pression sur les autorités algériennes pour qu’elles investissent dans le cinéma.
Vous parlez d’instances européennes, peut-être que méditerranéennes seraient mieux indiquées pour redynamiser le cinéma algérien ? Existe-t-il un cinéma méditerranéen ?
Pour moi, il y a l’humain avant tout. Il existe des organismes qui sont censés aider les documentaires dans le bassin méditerranéen, mais ce qu’ils produisent reste lié aux télévisions d’Etat avec donc, pour nous, les mêmes limites à la création. Malheureusement, ce qui fédère en Méditerranée, ce sont uniquement les grandes institutions, on finance des films sur les fleuves, les problèmes d’eau, c’est bien, mais si les pays méditerranéens veulent vraiment nous aider, ils devraient surtout soutenir un véritable cinéma d’auteur plutôt que des films institutionnels.

Entretien réalisé par Ghania Mouffok
(09/12/2009)

Filmographie :
2008 : La Chine est encore loin (docu)
2005 : Le grand jeu (docu)
2004 : Aliénations (docu)
2003 : Algérie(s) (docu)
2001 : Plaisir d’eau (docu)
2001 : Des vacances malgré tout (docu)
2000-2001 : DémoKratia (fiction)
1999 : Boudiaf, un espoir assassiné (docu)
1998 : Décibel
1997 : Culture Pub, Algérie.

*Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’une recherche sur le documentaire en Méditerranée menée par Babelmed pour la RAI. Celle-ci sera prochainement publiée.


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