Jours intranquilles en Algérie | Bruno Boudjelal, Marie Medina
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Marie Medina   
Le photographe français Bruno Boudjelal a exploré pendant dix ans l’Algérie de son père. Sa quête d’identité s’est peu à peu doublée d’un regard documentaire. L’exposition « Jours intranquilles », à Paris, retrace ses dix années de voyages (1993-2003) dans ce pays terriblement dur et attachant.
 
//Fête lors du retour de mon père, Sétif, novembre 1997. © Bruno BoudjelalFête lors du retour de mon père, Sétif, novembre 1997. © Bruno Boudjelal

«J’ai toujours été persuadé d’être d’ici jusqu’à un jour de mai 1993 où je me suis retrouvé en Algérie». De fait, Bruno Boudjelal ignorait tout de ce pays que son père avait quitté avant la guerre d’Indépendance, coupant les ponts avec sa famille restée sur place, changeant même de prénom (Jean-Claude au lieu de Lemaouche). Le photographe, né de mère française en banlieue parisienne en 1961, visite pour la première fois le pays de son père à 32 ans. Il n’a aucune idée de ce qui l’y attend.

«J’ai débarqué avec Le guide bleu et je me suis retrouvé en pleine guerre civile», confie-t-il aujourd’hui, s’étonnant encore de son inconscience. La découverte est brutale. Il voit des policiers se faire tuer en plein jour. Et la nuit, il entend des tirs et des explosions. En à peine 48 heures, il est arrêté deux fois.

Il quitte rapidement Alger pour tenter de retrouver la famille de son père. Avec pour seule indication le nom d’un petit village, près de Sétif, il y parvient. La rencontre est bouleversante.

Pourtant, une fois de retour en France, il n’a pas envie de renouveler le voyage. Pendant trois ans, il se désintéresse même de la situation en Algérie, de cette violence incompréhensible. Ce n’est que lorsque son père y retourne en visite, plus de 40 ans après en être parti, qu’il décide de l’accompagner. Ce deuxième séjour s’effectue en novembre 1997, juste après les grands massacres. L’atmosphère dans le pays est lourde mais la famille organise tout de même une fête. Le photographe ne comprend pas pourquoi ses proches débattent autant du meilleur village où célébrer les retrouvailles jusqu’à ce qu’une cousine lui fasse remarquer que les nuits sont très noires en Algérie.
//Bab El-Oued, Alger, septembre 2001. © Bruno BoudjelalBab El-Oued, Alger, septembre 2001. © Bruno Boudjelal

A compter de 1999, Bruno Boudjelal se rend régulièrement en Algérie. Explorant ses origines et son histoire personnelle, il centre son travail sur sa famille. « J’ai très longtemps pensé que c’était un choix délibéré de ma part mais avec du recul, je m’aperçois que le seul endroit où je me sentais en sécurité était la famille », explique-t-il.

Les circonstances dictent non seulement les thèmes mais aussi l’esthétique. Bruno Boudjelal travaille avec un petit appareil argentique pour ne pas se faire repérer ou « au pire, se faire identifier comme l’émigré qui fait une photo du pays ». Les prises de vue sont souvent floues, les cadrages bancals. La technique est liée à « l’impossibilité même de photographier là-bas », souligne-t-il.

Au cours de ses fréquents allers-retours entre la France et l’Algérie. Bruno Boudjelal passe du noir et blanc à la couleur. Ses sujets pourtant restent graves. En 2002, il se rend à Bentalha où, cinq ans plus tôt, plus de 400 personnes ont été massacrées en une nuit. « Le temps me semble suspendu et les gens comme figés », se souvient-il. Vite délogé par l’arrivée de la police, il se rend compte qu’il n’est resté qu’une vingtaine de minutes et qu’il n’a pris qu’une quinzaine d’images, de façon presque absente. Longtemps après, il lui reste cependant «ce sentiment d’avoir été au cœur des ténèbres» - un sentiment qu’expriment avec force ses images sobres.

//Quartier de Notre Dame d'Afrique, Alger, septembre 2001. © Bruno BoudjelalQuartier de Notre Dame d'Afrique, Alger, septembre 2001. © Bruno Boudjelal
Progressivement, le photographe adopte une démarche documentaire. Au printemps 2003, il traverse l’Algérie d’Est en Ouest et va à la rencontre de ses habitants, des montagnes de la Kabylie aux night-clubs d’Oran. Dans ses carnets, il note les histoires que lui racontent les Algériens, que ce soient les magouilles des businessmen ou le combat des familles des disparus de la guerre civile. Il parle de la condition des femmes et de cette jeunesse qui rêve de quitter son pays.

 
Par petites touches sensibles, Bruno Boudjelal dresse le portait d’une Algérie complexe, à la fois dure et attachante.

Exposition «Jours intranquilles. Chroniques algériennes d’un retour»
jusqu’au samedi 14 novembre 2009
au Pavillon Carré de Baudouin, à Paris
entrée gratuite
www.mairie20.paris.fr

Livre «Disquiet Days / Jours intranquilles»
photographies et textes de Bruno Boudjelal
paru le 15 septembre 2009 chez Autograph ABP
30 euros
 

 
 
Marie Medina
(26/10/2009)