7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia ( II ), le renouveau du cinéma algérien | Tahar Chikhaoui
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Tahar Chikhaoui   
Institutionnellement le plus désavantagé des cinémas du Maghreb, le cinéma algérien est pourtant celui qui avance les propositions les plus audacieuses. La dernière édition des Journées Cinématographiques de Béjaia nous a offert l'occasion de découvrir ce qui aujourd'hui s'y joue vraiment. La thématique de cette édition ( le regard porté par des cinéastes nés ou vivant à l'étranger sur leur société d'origine) déborde les limites du cinéma algérien. Mais c'est justement là, dans les replis de cette thématique, que se tapit la question véritable du cinéma algérien et, devrait-on ajouter, du cinéma maghrébin dans sa totalité. Que ce soit durant la période coloniale, ou dans l'euphorique après-indépendance, ou encore dans la dépressive actualité, le noeud du cinéma au Maghreb a toujours été le même : que faire avec cette modernité ? La réponse a pris des formes différentes, mais elle a, pour parler vite, rarement trouvé l'heureuse formulation : mépris de l'histoire (dans le cinéma colonial) ou du discours (dans le cinéma des indépendances), trouble du point de vue et naif désemparement (dans le cinéma d'aujourd'hui), dans tous les cas, la difficulté a été de transcender les chocs qui ont frappé de plein fouet ces sociétés, et dont les contrecoups ont prondément atteint leur mode de représentation cuturelle et artistique.
A la faveur du désenchantement national, l'Algérie est des trois pays du Maghreb celui où la crise du discours cinématographique a atteint ses extrémités, crise des institutions et du sens, laissant paradoxalement entrevoir les solutions les plus intéressantes.

7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia ( II ), le renouveau du cinéma algérien | Tahar ChikhaouiEn Algérie, la question est ainsi reprise à sa racine, débarrassée des carcans idéologiques dans lesquelles elle était longtemps enfermée (il aurait été tellement intéressant de montrer le documentaire de Malek Bensmail, « La Chine est encore loin » qui est de ce point de vue exemplaire). Non qu'ailleurs au Maghreb, il ne se passe rien ; loin de là, des voies ont été, depuis quelques années, suggérées au Maroc et en Tunisie par un Faouzi Bensaidi ou un Jilani Saadi et d'autres. Et certains films programmés à Bejaia en témoignent, même s'ils ne sont pas toujours aussi aboutis qu'on le voudrait. Ainsi, « Française » de Souad Bouhati vaut justement par le renversement de la formule. Si on le considère comme un film sur l'immigration, ce qu'il n'est pas fondamentalement mais qu'il est aussi, on peut noter la radicalité avec laquelle il rejette le cliché. Il n'est pas question d'un homme qui refuse son statut ou conteste sa condition d'immigré, mais d'une jeune fille qui revendique son attachement au pays d'accueil, devenu son pays. C'est la fille d'un immigré (son père aurait pu être un personnage des films des années 70) qui décide de retourner au Maroc, ne veut plus entendre parler de la France et va jusqu'à empêcher sa fille d'y remettre les pieds. Au-delà de la mécanique du contrepied à laquelle Bouhati ne résiste pas toujours (si papa a tenu à rentrer moi je tiens à retourner), le film s'appuie, en grande partie, sur les motivations profondes, secrètes ou avouées, des personnages, plutôt que sur des déterminations sociologiques. Alors que le père ne révèle pas les raisons de ce retour, sa fille puise en elle seule le désir de repartir en France. Ce n'est pas une contre-France qu'elle cherche mais une France propre, sa France à elle. La part belle du film vient de là, de ce que chacun se crée son propre territoire même si la mise en scène n'a pas toujours suivi, en tout cas pas comme on aurait aimé, le choix du silence et du mystère.

7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia ( II ), le renouveau du cinéma algérien | Tahar ChikhaouiIl en est de même de « Khorma », programmé dans l'hommage rendu au cinéma tunisien. Jilani Saadi inaugure avec ce film une voie nouvelle dans l'histoire du cinéma tunisien. En optant pour une poétique de la simplicité, dans l'économie et dans l'esthétique, il a dégagé son film de l'emprise des grandes questions sociales. Nous y reviendrons dans un article futur. C'était pour dire que la thématique des 7èmes Journées Cinématographiques de Béjaia n'est pas étrangère à ce qui nous semble constituer aujourd'hui l'enjeu véritable du cinéma algérien.

Les deux films sur lesquels nous nous attarderons sont « Dernier maquis » et « Gabbla ». Mais il est important de faire remarquer que la programmation de « Nahla », bien que réalisé il y a trente ans, n'a rien d'incongru. Il est l'un des rares films algériens de l'époque, à côté de « Omar Guetlato », à avoir réussi le défi de la modernité cinématographique, à une époque où, il faut le dire, cela n'était pas évident. Belloufa a opéré un double décalage par rapport à l'héroïsme dominant dans les années 70 ; il a choisi de filmer la guerre civile au Liban, ramenant la béatitude triomphaliste à un regard critique porté sur un conflit en cours. La complexité de la situation est accompagnée d'une narration plurielle et éclatée. Dans ces deux écarts formel et thématique, « Nahla » demeure une exception dans l'histoire du cinéma algérien.
Deux mots sur le sympathique documentaire de Lakhdar Tati « Joue à l'ombre » sur la ville d'Alger. Sur un thème « miné » idéologiquement et qui porte à l'emphase, Tati a choisi un ton sobre. Non qu'il ait évité l'histoire, au contraire, le film regorge d'informations sur la capitale algérienne, l'évolution de son architecture ; mais il a choisi le point de vue du flâneur distrait. Aucune voix off, aucun discours pesant, seuls règnent, souverains, l'oeil distrait et l'oreille fine (la bande son est admirable) d'un enfant. Ce relâchement idéologique a donné au film une rare liberté de ton. Un cinéaste à suivre...

Mais « Dernier maquis » et « Gabbla » sont les deux films majeurs de la manifestation. On peut préférer ce dernier et on aura des raisons de le faire mais la confrontation des deux expériences me paraît d'autant plus essentielle que les deux cinéastes représentent avec Malek Bensmail (ils sont tous les trois nés en 1966) la génération du renouveau du cinéma algérien. Et peu importe que la notoriété de Ameur-Zaimeche soit antérieure à celle de Teguia comme il importe peu que celui-là soit plus français que celui-ci ou se considère comme tel. N'empêche que « Bled Number One » se déroule en Algérie, parle des Algériens et des Algériennes. « Dernier Maquis » pose d'ailleurs le problème de l'ancrage territorial : où se déroule cette action ? En France naturellement, mais c'est comme si c'était ailleurs, une espèce de no man's land. L'incertitude ne se réduit pas à un argument scénaristique, c'est l'expression spatiale d'une indétermination plus large, fondamentale, structurante. Pourtant la question posée n'a rien d'abstrait : dans une usine de palettes, où sont employés beaucoup d'ouvriers immigrés musulmans, on doit choisir un imam. Mao le directeur, lui même de confession musulmane, en désigne un. Remue-ménage, débat, contestation, grève. Le problème est que Mao n'est pas un employeur irréprochable. Mais il ne s'agit là que du motif, entendu au sens pictural, le film étant très loin de la sociologie ; les événements ne constituent pas les éléments moteurs de l'action mais ponctuent le film comme autant de taches, de tracés, au même titre que le mouvement incessant des palettes rouges qui par l'organisation qu'ils opèrent à chaque fois dans le plan nous disent quelque chose. C'est là l'intérêt de ce film : dans la force plastique du discours. La parole comme l'action ne manquent pas s'agissant de politique et de religion (discussion, prêche, controverses, rassemblements, travail, grèves, obstruction) mais le sens passe aussi par la couleur, la forme, le silence, l'espace. Il ne s'agit pas d'esthétisme gratuit mais de l'affirmation cinématographique que la question ne se résout pas dans l'action ni dans la parole mais qu'elle est plus complexe. Derrière l'apparente arrogance de la démarche (arrogance dont les détracteurs de Ameur Zaimeche ne voient justement pas qu'elle n'est qu'apparente), il y a une étonnante suspension du sens, une distance où l'ironie est une invite à partager le débat. Du coup, le film ne se déploie pas dans une construction linéaire du discours, mais il est rongé de l'intérieur, cassé, chaque fragment du discours, plan ou séquence, étant frappé du sceau de l'incertitude, porté vers l'inconnu, menacé par l'étrange. Deux exemples essentiels dans le film : la façon totalement inattendue, tragique et cocasse, dont un personnage se circoncit chez lui croyant accomplir un rite nécessaire à la conversion. Ou, plus étrange encore, la découverte, totalement imprévisible d'un ragondin tapi dans la fosse de l'atelier de réparation ; le film s'ouvre tout d'un coup sur l'autre absolu, inconnu, effrayant. Amour Zaimeche explore des espaces inconnus bien loin des sentiers battus, allant souvent à contre-courant là où les avis sont souvent arrêtés.
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"Gabbla"

Tarek Teguia n'en est pas moins original. Etoile montante du cinéma algérien, il a dit, en deux films, ce que beaucoup de cinéastes n'arrivent pas à dire en toute une carrière. Après l'étonnnant « Rome plutôt que vous », dans lequel il est déjà parti loin, le voilà qui récidive avec « Gabbla », un film qu'on n'oubliera pas de si tôt. Comparé à l'univers de Zaimeche, celui de Teguia est, pour ainsi dire, plus purement cinématographique, moins heurté, plus diachronique mais non moins ouvert. L'exploration est ici une démarche, au sens littéral, une traversée de l'espace. Malek, (c'est drôle qu'il porte le même prénom que le personnage de Zaimeche dans « Bled number one ») est topographe, c'est tout dire. Il s'agira pour lui de prendre la mesure de l'espace, d'entreprende une expérience territoriale, territorialement limite. On comprend qu'il ait fait partie d'un groupe de jeunes intellectuels que préoccupe le sort du pays. Le film est ponctué sans repères chronologiques clairs de discussions politiques sur la révolution, sur sa signification, sur la place de l'intellectuel engagé, sur son rapport au peuple, à soi, à la femme etc... Malek part donc vers l'est, du côté d'Oran dans une mission de tracés pour un projet d'électrification d'un village, situé dans une région marquée par le passage des terroristes. Très vite, il est détourné de sa mission par la découverte d'une jeune fille noire taciturne, rescapée d'une traversée clandestine vers l'Europe, et dont on comprend qu'elle vient d'un pays frontalier. Il accompagne cette fille finalement décidé de rentrer chez elle, vers le sud est. Cette traversée de l'Aglérie profonde est filmée de telle manière qu'elle prend la forme d'un voyage intérieur. La lenteur, mal comprise, les silences, le mélange savamment dosé entre le déplacement physique, réel à travers une Algérie qu'on voit comme pour la première fois et le mouvement intérieur, imperceptible mais réel, du personnage donne au film une dimension d'exploration de l'altérité rarement vu dans le cinéma algérien. Teguia est aussi photographe ; l'envoutant rythme du film est une proposition cinématographique où le politique et le poétique n'ont jamais coexisté avec un tel bonheur ; l'image se développe littéralement devant nous, comme dans un laboratoire ; c'est dire la radicale modestie de la démarche. Il y a quelque chose de profondément rossellinien dans « Gabbla », le personnage se défaisant tranquillement de sa famille, de son métier pour se laisser entraîner vers des lieux inconnus au fond de soi, au bout de soi.

Teguia déploie de nouveaux espaces d'expression qui augurent du meilleur ; ce n'est pas le moindre mérite des journées de Béjaia que de nous avoir donné l'occasion d'en prendre la mesure. Espérons que l'institution encore en retard sur ces promesses en tirera les enseignements qu'il faut.

Tahar Chikhaoui
(13/07/2009)


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