7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia: la joie demeure | Tahar Chikhaoui
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Tahar Chikhaoui   
Le changement de perspective, que le passage de Cannes à Béjaia autorise, donne la mesure des écarts et des similitudes à condition de savoir ne pas se perdre dans le bassin de ressentiment auquel le bleu de la Méditerranée ressemble de plus en plus. La proximité de l'espace et du temps (seuls quelques centaines de kilomètres et juste quelques jours séparent Cannes de Bejaia) accuse le vertige mais l'esprit s'enivre de retrouver quelque similitude. La difficulté est la gymnastique intellectuelle que suppose l'inévitable comparaison. Il s'agit bien d'un festival de cinéma non?
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Je prends donc l'avion le vendredi 12 juin en fin d'après-midi. Je sais que je passerai la nuit à Alger pour continuer le lendemain matin sur un vol intérieur vers Béjaia. A l'arrivée, je suis accueilli par un collaborateur du festival, préposé au transport des invités en escale à Alger, affable et toujours prêt à rendre service. Il m'accompagne à l'hôtel de l'aéroport en me donnant rendez-vous pour le lendemain matin à 6h30. J'aurais aimé rester un peu plus longtemps à Alger mais enfin je m'y fais, la perspective de retrouver Bougie me consolant vite de cette frustration. Et ma foi, me dis-je, une longue nuit de repos ne me fera pas de mal après la fatigue des examens. Mais des travaux de construction qui durent toute la nuit (les constructions vont bon train en Algérie en ce moment), ajoutés à un climatiseur dont la discrétion n'est pas la plus grande qualité empêchent le sommeil souhaité. Ma joie demeure, cependant. Le lendemain, l'ami du festival, vient me chercher et me reconduit à l'aérodrome. En une vingtaine de minutes, je fais le trajet inverse en survolant dans l'autre sens les mêmes montagnes ; la valse est interminable. Je me dis qu'il faut, décidément, toujours aller pour revenir. Enfin, un vol direct Tunis-Bejaia n'est sans doute pas une affaire rentable...
Je suis content d'arriver à Bejaia, comme si je rentrais chez moi après une longue absence; je retrouve, hilare, les mêmes lieux, les mêmes paysages, les mêmes visages, Abdenour, Jamal, Karim, Bob, Hakim et les autres.

Direction la Maison de la Culture, siège de l'association Project'heurs et lieu des projections et des rencontres. La place est garnie de stands exposant des articles représentatifs de la ville de Mostaghanem, dans le cadre d'une manifestation pittoresque (on a pu assister à une sympathique danse populaire agrémentée de salves de coups de fusil) malheureusement organisée au même moment que les Journées, créant parfois des contretemps fâcheux pour les projections.

Comparées aux grandes manifestations cinématographiques du bassin méditerranéen, les Journées cinématographiques de Bejaia représentent certes un petit rendez-vous, mais elles sont loin d'être insignifiantes pour qui connaît les moyens dont elles disposent. Pendant une semaine, Bejaia vit au rythme du septième art autour de la Maison de la Culture, lieu unique de projection, la Cinémathèque étant encore en travaux de réfection. J'aime à imaginer la ville dotée de cinq ou six écrans, j'aime à les imaginer toutes mobilisées pour la circonstance, la conjecture ne me paraissant pas, loin s'en faut, extravagante...

Le thème choisi cette année, le regard porté par les cinéastes algériens vivant à l'étranger sur leur culture d'origine, sied parfaitement à une ville dont le passé récent et lointain témoigne de sa vocation hospitalière, une ville dont le mystérieux charme fait qu'on aime y retourner. Il y a eu donc Ameur Zaimech, Elyes Salem, Tarek Teguia, ce que le cinéma algérien ou d'origine algérienne compte de plus important. Une programmation pointue, accompagnée de débats sophistiqués dus à la présence d'invités choisis dans l'avant garde de la cinéphilie. Il suffit d'écouter ces jeunes du ciné-club de Tlemcen pour s'en convaincre. Impressionnante, leur culture cinématographique, et sans limites...

Comme l'an dernier, j'ai été invité pour animer un atelier de réécriture de scénario. Faisant équipe avec Stéphanie Barracand-Durant ( Jean-Pierre Morillon nous ayant rejoint les trois derniers jours pour fignoler le travail) j'ai demandé à ce que nous travaillions juste les matinées, pour ne pas priver les candidats des projections de l'après-midi.

Une semaine bien chargée et savamment garnie : les matins dans la petite salle rénovée sont consacrés aux débats des films de la veille ; le programme des projections commence à 14 h dans la grande salle et continue jusque tard dans la nuit avec, un après-midi sur deux, une leçon de cinéma. Quant aux séances du soir, elles sont dédiées aux longs métrages.

7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia: la joie demeure | Tahar ChikhaouiLe public de Beajaia a pu ainsi avoir droit à des films aussi importants que Mascarades , Dernier maquis , Guebbla ou le mythique Nahla qui a clôturé les journées. Tous les films ont été projetés en présence de leur réalisateur qui ont accepté et le jeu de l'échange avec le public après la projection et le débat du lendemain. Le festival n'étant pas exclusivement algérien, des séances spéciales ont été consacrées au cinéma tunisien ou au festival du court métrage de Clérmont-Ferrand.

On a donc travaillé le matin dans les ateliers et suivi l'après-midi les projections. Ces deux régimes de participation, celui, impliqué et serré, d'animateur d'atelier et celui de spectateur, plus lâche et plus distant m'ont permis de mieux comprendre cette manifestation. J'ai ainsi pu me rendre compte de la soif de connaissance des jeunes, de leur incommensurable désir de cinéma. Une fraîcheur difficile à expliquer mais qui aurait sans doute à voir avec la situation d'un pays malmené, alors en pleine croissance, par des années de troubles, d'insécurité et d'instabilité politique qui pour avoir brisé l'élan d'une jeunesse impatiente, n'en ont pas moins accusé, par contrecoup, son désir de connaissance. L'absence de structures de formation, et la rareté des espaces d'animation sont en raison inverse des besoins réels des jeunes, en tout cas, tels que je les ai ressentis. Je garde encore en mémoire les sollicitations des jeunes qui, ne se contentant pas des séances du matin, en redemandaient nous obligeant, Stéphanie et moi à reprendre l'après-midi. j'ai rarement vu autant d'enthousiasme ailleurs, y compris en Tunisie, pays pourtant plus proche géographiquement et culturellement.

Les réactions du public sont étonnantes lors des séances de questions réponses organisées après les projections. Riche et largement diversifiée, la palette va de la simple expression d'admiration formulée sans complexe par le spectateur ordinaire jusqu'aux réflexions les plus sophistiquées dues à des cinéphiles redoutables en passant par les commentaires les plus inintelligibles. Le tout se déroulant dans une euphorie générale, une bienveillance partagée bien loin du désenchantement déprimant qu'on remarque souvent dans les débats de ce genre.

7èmes Journées Cinémato- graphiques de Béjaia: la joie demeure | Tahar ChikhaouiIl faut dire que les films choisis forcent la sympathie et autorisent la réflexion. On pouvait craindre par exemple qu'« Inland », film radical s'il en est, rebute un public peu averti. Il n'en fut rien, à croire que l'attention des spectateurs transcende ces catégories forgées par la cynique économie du cinéma. Ce qui ajoute au charme de ces rencontres c'est la possibilité que nous avons durant les déjeuners et les dîners de «causer» avec un Elyes Salem, un Tarek Teguia ou, encore mieux, un Farouk Belloufa dont on a perdu la trace et qu'on ne penserait pas revoir de si tôt.

Je n'ai évidemment pas assisté aux débats du matin dont on nous a dit qu'ils étaient très animés mais j'ai pu mesurer l'intérêt de l'assistance de l'après-midi à l'occasion des deux leçons de cinéma, celle donnée par Elyes Salem sur le comédien et surtout celle, plus générale, donnée par Ahmed Bejaoui, grand connaisseur du cinéma algérien. Vieux cinéphile, ancien animateur d'une émission télé, producteur, il est actuellement président de la commission d'aide au cinéma et chargé de préparer la rencontre panafricaine qui se tiendra cet été à Alger.

Tous les jours, entre deux ateliers, je regarde yemma gouraya, la Sainte protectrice de la cité, souveraine et impassible, dessinant au sommet de la montagne l'horizon bougiote, je la regarde, animé par un secret mais vif désir de monter là-haut pour revisiter les beaux paysages de cette magnifique ville côtière ; j'ai eu à peine le temps, une après-midi, de contempler la mer et de me promener dans les ruelles avoisinant la cinémathèque, n'ayant pas pu à mon grand regret m'imprégner autant que je voulais de l'ambiance extraordinaire d'une ville aux charmes de laquelle il m'a été bien difficile de résister.

Les organisateurs ont eu quand même la succulente idée de nous faire passer la soirée finale en bord de mer pour continuer, autour d'un dîner, à parler de cinéma, de tout et de rien, jusqu'au petit matin, au rythme de la musique locale donnée par une troupe sollicitée pour la circonstance.

Quand, le lendemain matin, nous avons pris, mes compatriotes tunisiens et moi-même, le train d'Alger, le manque de sommeil ne m'a pas empêché de contempler les magnifiques paysages de cette Algérie côtière ; paysages reparcourus avec autant de plaisir depuis l'avion qui nous ramena à Tunis.

Tahar Chikhaoui
(13/07/2009)


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