«Gabbla», l’esthétique au service de la vérité | Yassin Temlali
«Gabbla», l’esthétique au service de la vérité Imprimer
Yassin Temlali   
«Gabbla», l’esthétique au service de la vérité | Yassin TemlaliAvec «Gabbla», le deuxième long-métrage de Tarik Teguia (1), un nouveau cinéma algérien confirme son existence, en rupture avec les lieux communs «artistiques» de la présente décennie: les violences des années 90, la question de l’islamisme politique, la place des femmes dans la société… Un film n’est plus une histoire pleine de bons sentiments qui aligne les bons (les démocrates, etc.) contre les méchants (les islamistes, etc.) et que clôt une morale romantique. Il est une recherche essentielle sur l’humain face au temps, à l’espace et à la machine écrasante de l’histoire.

«Gabbla» est une de ces recherches essentielles sur le destin d’une humanité particulière, les Algériens. Dans un même grand tableau, il donne leur unité aux différentes facettes d’un réel politique et social complexe. A partir d’une multitude de tragédies personnelles et collectives, il tisse la toile d’une bouleversante «tragédie nationale».

L’histoire du film tiendrait en quelques lignes. Malek (Abdel Kader Affak), un topographe quadragénaire, quitte sa ville et part en mission dans une région du Sud-ouest qui, après les dévastations des années 90, a recouvré son silence millénaire. Rencontres multiples : avec des villageois presque irréels de pauvreté, la police, méfiante et autoritaire, les jeunes émeutiers déterminés à ouvrir la page d’une «nouvelle guerre» et le quotidien de cette antique Algérie rurale, oubliée de tous. Immergé dans le profond ennui de ces contrées abandonnées, il rencontre une immigrée noire-africaine (Inès Rose Djakkou) qui n’a plus qu’un vœu : retourner chez elle, oubliant le Nord et ses promesses mirifiques dans une explosion de mines qui a tué plusieurs de ses compagnons d’exode. Le topographe se laisse emmener sur la voie d’un amour ambigu, dans lequel la compassion pour la fugitive se mêle à son désir d’enterrer son existence d’ingénieur buzzatien, voué à perdre la raison dans une cabine saharienne maculée du sang de ses prédécesseurs. Avec elle, il met le cap sur le grand Sud. On ne connaîtra pas le terme du voyage. La fin du film est ouverte.

Cette histoire est, de bout en bout, celle d’une fuite: loin de la ville, loin de ces hameaux nus, où la seule révolte possible est l’émeute aveugle et confuse. La fuite est le prétexte d’un tour d’horizon sombre pessimiste du pays «tel quel», sans fard ni hymnes à la beauté de ses paysages : les nouvelles maffias, les impuissantes intelligentsias enfermées dans d’imprenables forteresses conceptuelles, les villes devenues autant de pressantes invitations au départ et les grandes étendues devenues des espaces d’une nouvelle transhumance, celle du troupeau humain fuyant la misère. Partout couve la révolte, nihiliste et dévastatrice : ses petites éruptions régulières annoncent de grands cataclysmes à venir.

C’est dans cette Algérie que Tarik Teguia a installé son observatoire. Un observatoire et non un tribunal. Le metteur en scène s’efface : il ne commente pas ce qu’il voit pour ne pas tomber dans les «divagations propres à l’essai». Cette méfiance envers les «discours sur le réel» - aussi arides que ceux-ci peuvent être foisonnant - a évité que «Gabbla» soit dominé par ces rappels rituels du «terrorisme» et de ses incommensurables ravages. Les affrontements de la décennie 90 ne s’en rappellent pas moins à notre souvenir, en creux, au travers des explosions sporadiques de mines anti-personnels, éloquents symboles des retombées insoupçonnées et tardives de la guerre civile.

Ce qui importait à la caméra de Tarik Teguia était la guerre actuelle, celle qui est en voie de transformer l’Algérie en une banlieue du monde globalisé, où le centre ne survit qu’au détriment d’une périphérie asservie. Rarement ce qu’on appelle «l’Algérie profonde», celle qui a libéré le pays de la colonisation avant de se retirer dans ses hauts plateaux et derrière ses montagnes, a été filmée avec autant de justesse. «Gabbla» la montre dans sa réalité paradoxale, qu’exprime cette scène fabuleuse : un troupeau de bovins traversant une verte prairie dont les abords ont été transformés en décharge publique tout à fait urbaine.

Tarik Teguia a évoqué l’Algérie des années 2000 comme ont su le faire quelques romans mais pas encore - ou si rarement - le cinéma. Cette Algérie est celle de la déprédation libérale à grande échelle, mais c’est aussi un pays où un instinct de dignité atavique résiste à la machine folle de la mondialisation. La résistance est dans le ton irrespectueux de la secrétaire répondant à son patron. Elle est dans ce mélange de défi et d’indifférence par lequel Malek, seul et vulnérable, accueille les policiers venus l’interroger. Ces représentants de l’autorité, tout kafkaïens qu’ils puissent être, mesurent la force de ce sentiment de dignité, toujours à fleur de peau. Ils ne s’adressent pas aux suspects comme à d’évidents futurs suppliciés mais comme on s’adresse à un rival, qu’on provoque dans une joute masculine, machiste à défaut de pouvoir directement le rouer de coups.

On a qualifié «Gabbla» de chef-d’œuvre de l’art contemporain algérien aussi fondateur que «Nedjma» (3). Plusieurs raisons justifieraient une telle analogie. Il y a la forme éclatée du film - exprimant le refus de faire des concessions à «l’esthétique commune» - ainsi que ses silences et «longueurs» qui rappellent le «sublime ennui» (l’expression est de Milan Kundera évoquant la lecture de Thomas Mann) que procure la lecture de certaines pages du roman de Kateb Yacine. Il y a, ensuite, le caractère politique assumé de l’œuvre qui, pour autant, ne la fait tomber dans le discours direct et manichéen. Il y a, enfin, sa justesse descriptive que ne remettent en cause ni son esthétique ni sa rupture avec le mode narratif linéaire.

Cet alliage de poésie et d’intelligent réalisme – qui perçoit le réel comme un ensemble d’«îles de sens» possibles - est le principal élément commun entre «Gabbla» et «Nedjma». «Nedjma» est un poème, qui évoque l’amour aussi puissamment que la révolte du 8 mai 1945 ou le déracinement de la paysannerie à la veille de la guerre d’indépendance. «Gabbla» est une œuvre de la même veine, qui a magistralement concilié le «devoir de vérité» avec le «devoir d’esthétique».


Yassin Temlali
(29/05/2009)

Notes
1) Le premier long-métrage de Tarik Teguia est «Roma wala Entouma» (l’exil plutôt que vos gueules), 2006. Il a également réalisé quatre courts-métrages : «La Clôture» (2002), «Ferrailles d’attente» (1998), «Le Chien» (1995) et «Kech’ mouvement» (1993).
2) Tarik Teguia au quotidien algérien francophone «L’Expression».
3) L’écrivain et éditeur Sofiane Hadjadj dans «Réactions en chaîne», une émission de la Radio publique algérienne (chaîne III).
Fiche technique : «Gabbla», un film de Tarik Teguia (Algérie). Avec : Kader Affak, Ahmed Benaïssa, Inès Rose Djakou, Fethi Ghares, Djalila Kadi-Hanifi, Kouider Medjahed. Production : Cine@, Fresnoy, Neffa Films. Distribution : Contre-allée Distribution.


mots-clés: