Faiza-Khadra: regards croisés | Amélie Duhamel
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Amélie Duhamel   
Faiza-Khadra: regards croisés | Amélie Duhamel
Faïza Guène
Faïza, 23 ans

“Je suis fière de ce que ma mère a réussi à faire. Elle est arrivée en 1981 avec mon père à Pantin dans un logement loué à un marchand de sommeil. C’était humide, sombre, insalubre. Elle connaissait à peine son mari qui avait quinze ans de plus qu’elle et elle ne parlait pas le français. Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça.
Après, quand on a été trois enfants, elle a toujours été là pour nous. Un exemple qui me touche toujours: quand on rentrait déjeuner entre midi et deux, comme on était pressés, elle avait déjà rempli nos verres pour qu’on ne perde pas de temps. Elle était toujours à la maison pour qu’on la trouve en sortant de l’école. Intellectuellement, elle était très stimulante, très curieuse. Elle nous a toujours beaucoup parlé de ce qu’avait vécu toute notre famille. Elle disait que l’on ne devait pas oublier d’où on venait, pour ne pas se perdre.
Ma mère a réussi sa vie. On me parle souvent de ma “réussite” en évoquant mes livres, les ventes, etc. Mais la réussite, ce n’est pas ça du tout. Réussir, c’est être fier de soi quand on se retourne sur son parcours. Ma mère a réussi. Elle a une famille unie et chaleureuse. Au pays, ses frères et sœurs sont fiers d’elle car ils savent que c’est difficile d’éduquer les enfants en France. Un jour, quand j’avais 16 ans, je faisais un court-métrage et la mère d’un copain qui devait tenir le rôle principal s’est désistée au dernier moment. Je suis rentrée à la maison en larmes et ma mère m’a dit : ‘C’est pas grave, je vais le faire, le rôle’, et elle l’a fait.
Transmettre à mes enfants ce qu’elle m’a donné? La barre est haute, mais j’essayerai de leur offrir cette bulle de sécurité dans laquelle on a vécu. Ma mère nous accordait une telle confiance qu’on ne pouvait pas la trahir. De l’amour, de la confiance et de la curiosité envers les gens. S’intéresser aux autres, c’est un outil de travail, et on l’a bien en main grâce à elle. A mon père aussi. Mais ma mère, c’est la figure forte de la famille.”

Khadra, 60 ans
“J’avais une grande famille en Algérie, et du jour au lendemain, quand je suis arrivée en France, je me suis retrouvée toute seule, sans personne. Un cauchemar. Enceinte, j’ai été hospitalisée car je ne pouvais plus rien avaler ; c’était la dépression. Puis quand j’ai eu ma fille, petit à petit, je me suis mise à sortir. Au jardin, je parlais avec des femmes arabes… Elles m’ont raconté que pour elles aussi ça avait été dur. Peu à peu, je me suis sentie mieux.
Quand j’étais petite, mon père, en voyant les petits Français aller à l’école, m’y a envoyée à mon tour en Algérie où je vivais. Il disait : ‘Ecoute ma fille, l’école, c’est ça qui est important.’ Et moi, tant que mes enfants n’ont pas eu le bac, j’ai eu peur. Maintenant, je dors tranquille. Je leur racontais une autre histoire de mon père qui travaillait en France : un jour, dans un meublé, la patronne a voulu voir à qui elle avait affaire. Alors, elle a laissé exprès traîner un peu d’argent, et lui, il lui a tout rapporté. Quand j’ai été en France à mon tour, il me serinait toujours la même chose : ‘Ici, vous êtes comme des invités.’ Mes enfants, ce n’est pas pareil parce qu’ils sont nés là, mais comme c’est plus dur pour les Arabes que pour les autres, il faut qu’ils fassent deux fois mieux.
Pour mes enfants, je ferais n’importe quoi. Aller voir la maîtresse, des gâteaux pour les fêtes, des photos… Si Faïza veut que je vienne avec elle à une signature n’importe où, j’y vais. Je vis tout avec mes enfants, je n’ai peur de rien. Je suis là pour eux. La maman doit être là au retour de l’école, la clé autour du cou, ce n’est pas bien.”

Amélie Duhamel
(06/03/2009)

*A lire également dans le numéro de mars du Courrier de l’Atlas les témoignages de Zoulikha Bouabdellah (vidéaste) et de Malika sa mère, de Latifa Laabissi (danseuse contemporaine) et de Mina sa mère, de Myriam Salah Eddine (élue) et de Aicha sa mère, de Saida Churchill (humoriste) et de Mimouna sa mère, de Fadila Mehal (vice-présidente du Modem Paris) et de Safia sa mère, de Yasmine Rhazi (association Femmes d’ici et d’ailleurs) et de Fatima sa mère, de Neïla Serrano (plasticienne) et de Amina Annabi sa mère.

Faiza-Khadra: regards croisés | Amélie Duhamel Cet article fait partie du dossier "Immigration. Hommage à nos mères", publié dans le n° de mars 2009 du Le Courrier de l’Atlas.



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