«Gerboise bleue» | Marie Medina
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Marie Medina   
«Gerboise bleue» | Marie MedinaLe film recueille les témoignages de Gaston Morizot, rescapé du premier essai atomique français, "Gerboise bleue", un tir atmosphérique réalisé le 13 février 1960 près de Reggane, dans le désert algérien, et de Lucien Parfait, irradié lors de l'accident de Béryl le 1er mai 1962, lorsqu’un essai souterrain a fait s'ouvrir une montagne à In Eker, dans le Hoggar. Le premier revient sur les lieux, mais pas le second, à cause de graves problèmes de santé.
Les habitants des oasis et villages voisins racontent aussi ce qu'ils ont vu, les maladies qu'ils ont contractées ou avec lesquelles leurs enfants sont nés.

Comment vous est venue l'idée de ce film?

L'idée de "Gerboise bleue" est venue lors d'une conversation familiale. Tout à fait par hasard, j'apprends que les gens sont malades dans le désert, contaminés, et que les enfants présentent des malformations. Je me suis dit : peut-être que ce sont les fantasmes de la guerre d'Algérie qui sont encore présents.
Un an après, sur internet, je découvre l'AVEN (Association des vétérans des essais nucléaires). Des vétérans qui avaient participé à ces essais atomiques en Algérie sont aujourd'hui gravement atteints de maladies cancéreuses et se battent pour une reconnaissance auprès de l'Etat français.
Sur ces essais, personne ne communiquait parce qu'il y avait le secret défense. L'Etat avait décidé de mettre une chape de plomb sur cette période de l'histoire.

Comment avez-vous obtenu travaillé dans ce contexte de secret défense?

Les archives étant classées secret défense, il fallait me reposer sur des témoignages, à la fois de vétérans français, de populations des oasis et de scientifiques et de politiques.

Parlez-nous un peu des deux membres de l'AVEN que vous avez suivis...

Lucien Parfait a été contaminé par la radioactivité de l’essai raté de Béryl. Depuis, il se bat contre la maladie et contre l'Etat français. Il est gravement atteint. Il a subi 30 opérations chirurgicales sous anesthésie générale. Il a vraiment servi de cobaye humain.
Lucien est atteint de l'extérieur (les médecins lui ont retiré un oeil et une partie du visage, NDLR) et Gaston Morizot, le second protagoniste, est atteint de l'intérieur (notamment aux poumons, NDLR).
Les deux vraiment symbolisent la lutte que les vétérans aujourd'hui mènent pour cette reconnaissance de l'Etat français et pour qu'il y ait un suivi médical. Parce que ces gens-là paient de leur poche tous les spécialistes qu'ils vont voir.

N'y a-t-il pas eu de suivi médical?

Il n'y a jamais eu de suivi médical. Contrairement à ce que veut bien dire le porte-parole du ministère de la Défense en 2007 (Jean-François Bureau, NDLR), il n'y a aucun suivi médical qui a été fait pour les vétérans qui ont assisté aux essais atomiques en Algérie, et même en Polynésie. Malheureusement, ils ont été abandonnés. Et aujourd'hui ils se sentent trahis par leur Etat, l'Etat pour lequel ils étaient prêts à sacrifier leur vie.

Combien reste-t-il de rescapés des essais nucléaires?

Pour le Sahara et la Polynésie, le ministère de la Défense avance le chiffre de 150.000 personnes, militaires et civils, qui ont travaillé sur ces essais. Maintenant, si on chiffre les retombées, les personnes qui ont été contaminées directement ou indirectement, je pense qu'on peut multiplier par deux sans problème.
L'ADN a été touché dans certains cas. Qui dit ADN touché, dit descendance aussi touchée. C'est pourquoi on trouve des enfants avec des leucémies et des malformations congénitales.

Le lien entre irradiation et maladie ne peut être strictement établi. Existe-t-il des statistiques qui suggèreraient une relation de cause à effet?
Si on prend une tranche de population comme les vétérans, ils présentent trois fois plus de cancers que la moyenne nationale.
Le taux de malformations congénitales et de leucémies est dans ces régions (le Sahara, NDLR) deux, trois fois supérieur à la moyenne nationale algérienne.

L'armée affirme pourtant que les populations locales n'ont pas été exposées...

Jean-François Bureau dit qu'il n'y avait personne qui vivait aux alentours du point zéro des essais atmosphériques. C'est vraiment la mauvaise foi dans toute sa splendeur ! Quand on sait qu’il y a des oasis autour du point zéro et que leurs habitants allaient travailler sur les sites où la France construisait ses plateformes pour faire ses essais atomiques. C'est culotté de dire aujourd'hui qu'il n'y avait personne qui habitait aux alentours alors que ces mêmes personnes venaient travailler sur le plateau.

Quand ces personnes ont-elles pris conscient de ce qui leur arrivait?

Pendant longtemps, je suppose qu'elles pensaient que les maladies dont elles étaient victimes étaient liées, comme on dit chez nous, au mektoub, à la volonté de Dieu. Mais depuis quelques années, avec l'information qui arrive de France, de l'AVEN, des vétérans, du combat des Polynésiens, petit à petit, les gens ont pris conscience que finalement, toutes les maladies dont ils étaient victimes étaient en partie liées à ces essais atomiques.

Quelles explications l'Etat français avance-t-il pour ne pas indemniser les vétérans des essais nucléaires aujourd'hui malades?

L'Etat français a le culot de dire que les essais ont été propres.
Seconde chose, il dit : ces gens-là aujourd'hui sont malades parce qu'ils ont vieilli et que la vieillesse apporte son lot de maladies. C'est de la mauvaise foi, très mal placée. C'est un manque de respect, c'est une insulte pour tous ces gens-là.
Troisième chose, il dit que tous les gens qui auraient participé à des essais à risques ont été suivis après leur service, alors qu'il n'en est rien. C'est absolument faux. Ils n'ont jamais été suivis.
Aujourd'hui, il prétend aussi que les sites sont cleans alors que ce n'est absolument pas le cas. On l'a bien vu : la radioactivité sévit toujours sur ces sites.
«Gerboise bleue» | Marie Medina
Comment vous êtes-vous rendu sur ces sites?
Sans le concours de l'armée algérienne, on ne peut pas aller sur les sites. Ce sont des sites militaires, donc zone gardée. Grâce à eux, j'ai pu me rendre sur les sites et j'ai pu voir tout ce qui restait de cette période de l'histoire.

Pourquoi l'Algérie aide-t-elle une telle entreprise maintenant?

Jusqu'à présent, les retombées radioactives dans la région n'étaient pas tellement connues ou répertoriées. L'AVEN s'est constituée en 2001 ; c'est très récent. L'Algérie a été presque informée par le travail des ces vétérans et scientifiques qui ont rendu compte de la situation.
Je crois aussi que l'Algérie ces dernières décennies a traversé une grave crise politique, économique, sociale. Elle a mené une lutte contre le terrorisme. La priorité, c'était de retrouver un calme dans le pays. Les essais atomiques, cette période de l'histoire, n'étaient pas une priorité pour l'Etat algérien.
Ca l’est devenu au moment je crois où le Parlement a voté cette loi sur les bienfaits de la colonisation en 2005 (l’article sur le rôle « positif » de la présence française a été abrogé par décret un an plus tard, NDLR). Je crois que ça a soulevé pas mal d'indignations. C'était une insulte et je pense que l'Etat algérien a voulu montrer que la colonisation n'avait pas laissé que des choses bien, et notamment ces essais atomiques.

L’Algérie avait accepté la poursuite des essais sur son sol après 1962...
C'est le contrat passé avec l'Algérie. On vous donne l'indépendance. En l'échange, on poursuit les essais atomiques dans le Sahara.
Bien entendu, le gouvernement provisoire algérien n'allait pas refuser. D'autant plus qu’au début des années 1960, au début de l'ère nucléaire, le gouvernement provisoire algérien était loin d'avoir toutes les informations concernant les retombées. Seuls les hauts responsables scientifiques et militaires connaissaient les risques.
L'Etat algérien a accepté ce qui lui paraissait un bon deal, sachant que le FLN était au bord de l'épuisement dans cette guerre. Il était très affaibli et c'était une manière pour lui de sortir la tête haute. De toute manière, s'ils n’avaient pas accepté, De gaulle poursuivait non seulement les essais mais aussi la guerre. Et à ce rythme-là, à cette période-là, je pense que le FLN aurait capitulé parce que les forces à l'intérieur étaient épuisées et qu'il n'y avait plus assez de combattants pour maintenir en échec l'armée française.

L'Algérie a-t-elle des arrière-pensées financières dans ce dossier?

Comme l'a dit le ministre des Affaires étrangères algérien de 2007 Mohammed Bedjaoui, on veut les archives de cette période pour savoir quelles sont les zones contaminées et à quel niveau. C'est tout. On ne veut pas faire de procès à l'Etat français, ni demander quoi que ce soit. On veut juste la vérité sur les zones contaminées pour éviter d'autres contaminations possibles.
Et je pense que l'Etat algérien ne souhaite pas attaquer l'Etat français, ne souhaite pas demander des indemnisations, mais simplement des excuses pour ce qu'il a fait. C'est tout. Est-ce que la France est prête à faire ses excuses? Je n'en suis pas certain puisque Sarkozy l’a bien dit : pas de repentance. Donc pas d'excuses concernant ce qui a été fait durant cette période de la guerre d'Algérie.

Comment s'est passée la rencontre entre les vétérans français et la population des oasis?

Extrêmement bien, surprenante.
Gaston Morizot qui retournait là-bas avait très peur. Il redoutait l'accueil des Algériens puisqu'il avait quitté le territoire algérien en temps de guerre. En revenant sur place, il était assez angoissé et il a eu une grande surprise. Il m'a dit: «Les gens m'ont accueilli comme un frère. Je pensais plus être reçu par un coup de fusil que comme je l'ai été, comme un président». Donc ça l'a extrêmement touché. Il n'arrêtait pas de m'en parler.
Il pensait que c'était à cause de lui que les essais avaient eu lieu et que les gens étaient malades d'une certaine manière aussi à cause de lui. Toute cette culpabilité, il a pu la livrer. Il a pu se débarrasser de ce poids qui pesait sur lui depuis 48, 49 ans, sur la contamination du peuple des oasis. Ca a été une façon pour lui de renouer avec l'Algérie. Il m’a dit: «tu m'as enlevé 49 ans de fausses idées».

Marie Medina
(22/02/2009)

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