Lyes Salem: «Assez du cinéma misérabiliste» | Fadwa Miadi
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Fadwa Miadi   
Lyes Salem: «Assez du cinéma misérabiliste» | Fadwa MiadiLes films récemment tournés en Algérie prêtaient rarement à sourire. Mascarades, du comédien, scénariste et réalisateur franco-algérien Lyes Salem, qui sort aujourd'hui en France, tombe donc à point nommé. Zoom sur le parcours d’un cinéaste prometteur qui, après deux courts très remarqués, signe un premier long-métrage drôle et tendre sur l’Algérie d’aujourd’hui.

Avant de passer devant puis derrière la caméra, Lyes Salem, 35 ans, est avant tout un homme de théâtre. Cet ancien élève du Conservatoire national d'art dramatique de Paris se souvient que dès sept-huit ans, il s’est «programmé» pour être comédien. A l’époque, il improvise des saynètes devant ses parents et sa petite sœur. Vingt ans plus tard, il incarne Mercutio dans Roméo et Juliette sur les planches des Amandiers à Nanterre et mène dès lors une double carrière au théâtre et au cinéma.

Après deux courts, Jean-Farès (2001) et Cousines (2003) qu'il a écrits, réalisés et dans lesquels ils jouent, il s’est lancé avec succès dans l’aventure du long-métrage en gardant les trois casquettes. «Avec Mascarades, j’ai la confirmation qu’il n’est pas question pour moi de ne pas jouer ou réaliser les scénarios que j’écris». D’ailleurs, ajoute-t-il, Isabelle Madelaine, ma productrice m’a poussé dans cette direction en me confortant dans l’idée que j’avais la capacité de réaliser mes films.

Dans ce film, inspiré de Journée de Noces chez les Cro-Magnon , du dramaturge libanais Wajdi Mouawad, Salem a injecté les petits travers qui l’insupportent chez ses compatriotes algériens, a ajouté un zeste de comédie italienne et a saupoudré le tout de son petit grain de sel à lui.

Dans Mascarades , il y a bien entendu «masque» et l’une des intentions de ce film est de «dénoncer l’hypocrisie, le conformisme et la bienséance qui d’ailleurs dépassent les frontières algériennes» reconnaît le jeune cinéaste qui voulait dans cette réalisation rendre justice à «l’humour algérien très présent dans le quotidien». «Plus les temps sont durs plus les gens rient. C’est au lendemain des bombes que les blagues sur l’événement circulent le plus. Une manière de mettre les événements douloureux à distance», assure Salem qui vit en France mais se rend très régulièrement en Algérie.

Lyes Salem: «Assez du cinéma misérabiliste» | Fadwa MiadiMascarades met en scène Mounir (interprété par Salem), un fanfaron prêt à tout pour gagner un peu d’estime dans le village. Il se fait passer pour un ingénieur agricole alors qu’il est tout simplement jardinier. Un soir d’ivresse, sa tendance à embellir la réalité va un peu trop loin. Il hurle à l’envie qu’un bon parti, scandinave de surcroît, lui a demandé la main de sa jeune sœur, Rym (Sarah Reguieg), dont les accès de narcolepsie en font la risée du village. Sauf que de riche prétendant il n’y en a point. Et c’est trop tard, dès le lendemain tous les habitants du village rivalisent de salamaleks quand ils croisent Mounir alors qu’ils l’ignoraient la veille. Toute la petite bourgade et ce qu’elle compte de caïds machos et d’attendrissantes mamies ne vit plus que dans l’attente de cet heureux événement qui n’aura pas lieu.

Pour Salem, à l’instar de la Nejma de Kateb Yacine en 19, Rym symbolise l’Algérie d’aujourd’hui. «L’Algérie est dans une léthargie et tout comme Rym, elle est prise en tenailles par deux influences représentés par Mounir, son frère, qui se veut le garant du conformisme, et Khlifa (Mohamed Bouchaïb), son amoureux, qui voudrait aller de l’avant».

Lorsque l’on fait remarqué à Lyes Salem que ses films sont davantage inspirés par l’Algérie que la France, où il vit depuis 20 ans, il affirme qu’il a «une double culture et une famille dans chacun des deux pays». «Je sens bien que j’aurais des choses à dire sur la mixité, surtout à un moment où on note une radicalisation de part et d’autre. Peut être que, d’une certaine façon, avant de m’y attaquer de plein pied j’avais besoin d’affirmer une certaine algérianité à laquelle je tiens» analyse le jeune réalisateur.

Il rappelle aussi qu’une des motivations à l’origine de Mascarades est l’agacement qu’il ressent face la récente cinématographie algérienne grave et dramatique qui joue le même jeu que les médias. «Le syndrome de victimisation me gène et je trouve ça complaisant par rapport au public européen qui est dans la compassion. J’en avais assez de ce cinéma là et tant qu’on se complait dans cette victimisation on ne risque pas d’en sortir», conclue-t-il.

Fadwa Miadi
(13/12/2008)



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