Chronique de braises du cinéma algérien. Entretien avec Salim Aggar | Wahiba Labreche
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Wahiba Labreche   
Chronique de braises du cinéma algérien. Entretien avec Salim Aggar | Wahiba LabrechePour son premier long métrage documentaire, Ca tourne à Alger , le jeune réalisateur Salim Aggar a braqué sa caméra sur l'histoire du cinéma algérien contemporain. Un sujet décrypté à travers les témoignages de metteurs en scène ayant choisi de continuer à faire des films malgré le chaos régnant durant les années 1990 dans un pays qui ne produisait plus d'images. Pendant six ans, Salim Aggar a suivi Malik Hamina, Belkacem Hadjadj, Yamina et Mohamed Chouikh sur les tournages de leurs films respectifs: Octobre, un automne à Alger, Machaho, Rachida et Douar N'ssa .

Votre documentaire retrace des tournages se déroulant à un moment très critique de l'histoire de l'Algérie. Peut-on dire maintenant que ça tourne toujours à Alger?
Oui, à Alger et même à l'intérieur du pays, y compris dans de petites villes que presque personne ne connaît, et cela au-delà des difficultés rencontrées par les réalisateurs algériens, notamment les jeunes qui veulent faire du cinéma. Depuis 2001 et avec le retour relatif de la stabilité politique et sécuritaire, beaucoup de cinéastes ont repris leurs caméras. D'ailleurs, il n'y a pas que les Algériens car plusieurs cinéastes français ou français d'origine algérienne sont venus faire des films en Algérie et sur l'Algérie, avec des équipes techniques majoritairement françaises : Djamel Bensalah, Nadir Moknèche, Lyes Salem (qui vient de terminer le tournage de son film à Biskra), Costa Gavas et Laurent Herbiet ou encore Philipe Faucon.

Les films évoqués dans votre documentaire appartiennent-ils au mouvement de "la création de l'urgence" (nom donné à la production artistique et littéraire algérienne des années 1990)?
Il n'y a pas de cinéma de l'urgence. Tout dépend des financements et du réalisateur. Dans l'urgence, les films sont bâclés et incomplets. On appréhende mieux un sujet en prenant le temps de le comprendre avant le réaliser. Beaucoup de cinéastes ont choisi de faire des films sur le terrorisme ou sur les problèmes actuels de la société algérienne sans trop chercher à cerner leurs sujets : c'est devenu un phénomène de mode. Mais essayer de coller à l'actualité ne veut pas dire que les films ont eu du succès. Au contraire, cela a donné des œuvres sans aucune originalité. Il est important d'avoir un regard sur sa société, mais cela ne sert à rien de la décalquer, surtout pour la résumer à des scènes de violence que les Algériens vivent depuis plus d'une décennie. Créer, c'est faire sortir les gens de leur quotidien en leur offrant un espace d'évasion. Les meilleurs films sur la Seconde Guerre Mondiale et le Vietnam ont été réalisés 20 ou 30 ans après la fin de ces conflits. Je pense qu'il est prématuré de parler de la qualité des films réalisés sur la décennie noire en Algérie, car on va continuer à en faire pendant dix ou vingt ans et c'est alors seulement qu'on pourra mesurer leur impact.

Le cinéma algérien est donc condamné à revenir sur les périodes de crise et de conflit du pays, notamment la guerre de la libération qui a constitué l'essentiel de la production cinématographique après l’indépendance.
Oui. Comme toutes les nations qui ont vécu les violences et les traumatismes de guerre, l'Algérie ne peut pas y échapper et le cinéma non plus. Je pense même que l'Algérie n'a pas produit suffisamment d'images sur sa guerre. Au Liban par exemple, les cinéastes dont certains avaient à peine dix ans à l'époque de la guerre civile racontent aujourd'hui les affres de cette période.

En tant que jeune réalisateur, quel regard portez-vous sur le cinéma algérien?

Je suis plutôt pessimiste sur l'avenir car notre cinéma reste tributaire des grandes occasions : Année de l'Algérie en France en 2003, Alger capitale du monde arabe en 2007... L'Etat algérien n'a rien fait pour mettre en place les mécanismes qui permettraient l'émergence d'une industrie cinématographique. Il n’y a pas d'écoles de formation, pas de salles pour la distribution, aucun organisme de régulation, ni d’organisation rassemblant les professionnels. Les seules structures qui existaient ont été dissoutes dans le silence le plus absolu. Il faut attendre je ne sais quel autre événement pour que des films puissent voir le jour et cela pourrait prendre deux ou dix ans. Tant qu'il n'y a pas une volonté politique pour sauver ce secteur, il n'y aura pas de cinéma algérien, un cinéma qui était pourtant le porte-voix du pays dans le monde durant les années 70. Aujourd'hui, financer la production de films ne suffit pas, il faut l'accompagner.

Wahiba Labreche
(article publié conjointement dans le site Euromed Café et babelmed)
(28/01/2008)

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