Bled Number One*, les ratés politiques d’un film novateur | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   


Bled Number One*, les ratés politiques d’un film novateur | Yassin Temlali Bled Number One, deuxième film de Rabah Ameur-Zaïmeche, est une chronique de la violence et de l’ennui dans une petite ville de l’Est algérien, une localité hybride où la modernité coexiste avec la tradition dans un voisinage mouvant, conflictuel.

Fuyant son violent mari (Ramzy), Louiza (Mériem Serbah) rentre à la maison familiale avec son jeune enfant. Mais sa mère (Mériem Ameur-Zaïmeche) et son frère Bouzid (Abel Jafri) ne veulent pas chez eux de cette femme qui nourrit encore le rêve adolescent de devenir chanteuse. Ils la poussent à revenir dans le giron de son époux. Celui-ci lui fait croire qu’il veut se réconcilier avec elle, lui enlève son fils après l'avoir battue. Rentrée chez sa mère, les coups et les brimades de Bouzid la poussent à s’enfuir du domicile familial, devenu pour elle une prison à ciel ouvert. A Constantine, elle se met à la recherche de son fils. Désespérée de ne plus pouvoir le revoir, elle tente de se suicider en se jetant d’un pont suspendu. Elle en est empêchée par deux passants qui la conduisent à l’hôpital psychiatrique. Là, parmi les « aliénés », elle retrouvera la paix de l’indifférence et, surtout, elle pourra exercer ses talents de chanteuse.

Le triste destin de Louiza croise celui d’un autre « étranger », Kamel (Rabah Ameur-Zaïmeche). Expulsé de France, ce Beur trentenaire débarque dans sa ville natale avec le projet fataliste de s’y installer. Après une courte période de grâce, pendant laquelle tout le monde lui offre une généreuse hospitalité, il sera rejeté comme un extravagant intrus, puni d’avoir dérogé au code de conduite masculin en se mêlant trop aux femmes et en reprochant à Bouzid de battre sa sœur.

Kamel et Louiza se consument tous deux de révolte contenue. Ils sont attirés l’un par l’autre. Ils joignent leurs solitudes dans de longs dialogues muets à l’occasion de promenades silencieuses et solitaires ou de très bruyantes réjouissances populaires. La musique est le ciment symbolique de leur entente. Elle est leur reposant asile mental. Louiza retrouve la paix en chantant du Billy Holliday à l’hôpital psychiatrique. Kamel noie son trouble et son sentiment d’enfermement dans l’univers psychédélique de Rodolphe Burger.
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Une chronique de la violence qui couve sous l’ennui

Bled Number One se veut un regard tendre et lucide sur une Algérie partagée entre les sirènes de la modernité et les démons de la tradition. Dans cette petite agglomération conservatrice, le quotidien n’est qu’ennui et la vie est un véritable sacrifice au temps qui passe. L’ennui suinte de ces infinies parties de dominos qu'abritent les cafés maures sales et toujours bondés. Il est dans le désoeuvrement de Kamel qui ne rêve plus que de partir, n’importe comment n’importe où. Il est dans la vie cahotante de Bouzid qui n’a d’autre « occupation sociale » que celle d’organiser, en même temps que la « résistance anti-intégriste », l’enfermement de sa propre sœur. Il est dans la vie de cloître de toutes ces femmes qui brûlent de curiosité d’en savoir plus sur la vie de la taciturne Louiza.

Mais sous l’ennui couve la violence. Une violence qui affleure dans les paroles, les gestes et les regards, prête à tout moment à retentir. La cérémonie de l’égorgement du bœuf a une terrible réplique dans la mise en scène de l’égorgement de Bouzid par de jeunes islamistes qui croyaient ainsi transformer un buveur endurci en musulman rangé. Exaspérés par la morgue de ces miliciens, imberbes mais armés, les inoffensifs joueurs de dominos se font « patriotes ». Ils créent une contre-milice et dressent eux aussi des barrages sur les routes. L’Etat, seul usager légitime de la force, est absent. Il n’y a pas dans Bled Number One l’ombre d’un uniforme. La ville est abandonnée aux volontés contradictoires de ses habitants.

Le réalisateur a su rendre, sous une forme volontairement crue, quasi-documentaire, le quotidien de ce lieu paradoxal, mi-urbain mi-rural, qui pousse comme une énorme excroissance dans un bel écrin de verdure. Les incessants déambulements de Kamel dans les rues défoncées et noires de monde, le sacrifice du bœuf, le dépeçage et le partage de la viande au milieu des cris des enfants et des interpellations des adultes, les escapades de Louiza sur les routes, la lourde atmosphère des cafés maures… Autant d’images brutes qui montrent des individus minuscules, insignifiants et une communauté omniprésente, envahissante, tentaculaire. On ne voit que rarement de près les visages des protagonistes du récit : ils sont noyés dans une foule d’hommes et de femmes, grappes indistinctes, compactes et menaçantes, qui les enveloppe et les enserre. La communauté est partout, cernant Kamel, Louiza et quiconque en contesterait les codes et la prééminence. Le brouhaha continu de sa patiente existence quotidienne est la seule musique du film. Bled Number One*, les ratés politiques d’un film novateur | Yassin Temlali

Un regard sans a priori sur la réalité sociale ?

La distanciation volontaire avec l’actualité politique a permis à Rabah Ameur-Zaïmeche d’éviter certains clichés caractéristiques du cinéma algérien de ces deux dernières années (1). Habituellement, les anti-islamistes sont représentés sous le jour de « démocrates nés » naturellement favorables à la cause féminine. Dans Bled Number One, c’est bien l’organisateur de la « résistance anti-islamiste », Bouzid, qui bat copieusement sa sœur en lui jetant au visage : « Tu nous as couverts de honte. »

Le réalisateur a qualifié son film de « regard sans a priori sur la réalité sociale » (2). Cet aveu de la « prétention descriptive » de Bled Number One en rend la critique, d’un point de vue de vraisemblance du récit, justifiée. Les séquences racontant la naissance des milices islamistes ont beau être dépouillées de références directes au début des années 1990, elles restent marquées par le climat spécifique de cette époque. Le réalisateur entendait-il rappeler que les horreurs passées peuvent à tout moment se reproduire ? Probablement, mais il ne semble pas y avoir réussi : la visée allégorique de la narration est loin d’avoir été atteinte.

Sans doute pour donner à Bled Number One un cachet « militant » qui le rendrait éligible à l’admiration de la presse et des milieux intellectuels, Rabah Ameur-Zaïmeche a qualifié son oeuvre d’« hommage aux femmes algériennes » (3). Cette déclaration appelle deux commentaires. D’abord, le film est moins un « hommage aux femmes » qu’une évocation désabusée de la résistance des individus (Kamel et Louiza) au diktat communautaire. Ensuite, la description qu’il fait de la condition féminine en Algérie est trop stéréotypée pour être réaliste. Il est peu vraisemblable qu’une femme injustement répudiée - à qui, de surcroît, on a enlevé son enfant - soit traitée par son frère de « honte de la famille ». Il est tout aussi peu vraisemblable que le vaillant frangin ne lève pas le petit doigt pour la défendre contre ce mari qui l’a abandonnée sur la route après l’avoir battue et humiliée. Une approche moins stéréotypée de la « réalité sociale » - sur laquelle Bled Number One prétend jeter un « regard sans a priori » - aurait recommandé de se rappeler cette vérité sociologique élémentaire : la société patriarcale ne réussit à légitimer l’oppression des femmes qu’en leur offrant de les « protéger » contre les agressions extérieures.

On saura gré à Rabah Ameur-Zaïmeche de nous avoir épargné dans son film une énième initiation aux arcanes de la politique algérienne. Cependant, la volonté d’abstraction de l’actualité a eu quelques ratés qui ont contrarié le projet de produire une œuvre « qui raconte mais ne juge pas ». Un exemple édifiant de ces ratés est ce parallèle entre la guerre intercommunautaire en Irak et la guerre civile en Algérie. Outre son incongruité, cette analogie rompt le « charme abstrait » du film et le raccorde, de façon grossière, à l’actualité qu’il prétendait fuir - ou dépasser.

Bled Number One est une preuve que l’Algérie peut être racontée à l'écran autrement que sous la forme de « semi-fictions » politisées et redondantes. Ses imperfections n’en rappellent pas moins que le rejet des discours idéologiques au cinéma ne dispense pas d’un certain background politique, nécessaire lorsqu’on veut évoquer une réalité quelconque dans toute complexité. Comment faire un film convaincant sur la société algérienne lorsqu’on a de la politique mondiale une conception si sommaire qu’elle autorise de comparer l’Algérie indépendante et l’Irak occupé ?


(1) El Manara (Belkacem Hadjadj, 2004), Douar de femmes (Mohamed Chouikh, 2005), etc.
(2) Entretien accordé à El Watan, le 24 décembre 2006.
(3) El Watan, du 24 décembre 2006.
(*) Bled Number One, un film de Rabah Ameur-Zaïmeche
(100 min., Fr/Alg., 2005)
Scénario de Rabah Ameur-Zaïmeche et Louise Thermes
Musique originale de Rodolphe Burger
Avec Rabah Ameur-Zaimeche, Mériem Serbah, Abel Jafri, Farida Ouchani, Ramzy Bedia.
Bled Number One a été récompensé du 25è Prix de la Jeunesse décerné par un jury de jeunes cinéphiles qui l’a élu parmi 14 films présentés dans la Sélection Officielle et la section Un Certain Regard


Yassin Temlali
4/01/06
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